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Laurent Bartoleschi: Alors pour commencer connaissiez vous l'univers de cet auteur, ô combien dérangeant par son langage et sa verdeur à couper au couteau?
Lionel Abelanski: Personnellement, j'avais déjà lu une pièce (La Laborieuse Entreprise), on m'avait d'ailleurs proposé de l'interpréter, je l'avais accepté mais malheureusement cela ne s'est jamais fait.
Patrick Braoudé: Comme Guila a eu un coup de cœur pour Levin depuis trois ans, elle m'a trainé dans des théâtres dont La Laborieuse Entreprise justement et Shitz l'année dernière.
Guila Braoudé: Je suis tombée tout d'abord sur ce texte des Insatiables; puis, j'ai découvert Yaacobi et Leidental, (qui se joue actuellement à la Cartoucherie de Vincennes) et une Laborieuse Entreprise que j'adore, dont j'avais déjà fait une adaptation cinématographique: il y a une vraie confrontation homme/ femme et surtout plein de férocité que l'on retrouve (avec plaisir) dans les Insatiables. On parle d'une partie de la tragédie humaine: Levin dit tout haut ce que les gens n'osent pas se dire tout bas dans leur quotidien.
L.A: J'ai appris tout récemment que Levin était membre du Parti Communiste dans les années
60/70, en Israël, qui est un vrai paradoxe avec toute son œuvre.
L.B: Clairement, on le voit dans la pièce, chaque personnage à son importance, tous les trois sont différents et pourtant il y a un dénominateur commun: la recherche de l'amour.
P.B: Je dirais même mieux la recherche de la construction de leur vie; à travers le fait de vouloir transmettre, de perdurer, d'avoir des enfants, ils le voudraient bien mais sans rien donner en échange. Ils ne sont pas prêts, en fait, à lâcher quoique ce soit de leurs biens, d'où un certain égoïsme.
L.A: C'est un peu une survie pour eux l'idée de transmettre. Là où ils sont différents, c'est dans le temporel: Bela vit au jour le jour, shmuel avec son lourd héritage est obligé de vivre dans le passé alors que mon personnage Yonathan est dans la projection, où il s'imagine entouré de sa femme et de ses enfants.
L.B: C'est finalement un peu comme une fable philosophique, ils cherchent un sens à leur vie, un peu comme des personnages voltairiens, Candide en l'occurrence.
G.B: En effet c'est comme cela que l'on a voulu raconter cette pièce, en fable farce; oui il y a ton absurde, très décalé.
Marianne James: Se sont des personnages qui ont un appétit féroce pour la vie. Ils ne lâchent rien; prêts à tout pour tout recommencer, ces insatiables sont en réalité des résistants de la vie: à chaque fois, ils remettent les compteurs à zéro en se disant que tout est possible demain, mais leur incapacité à vivre les empêche.
P.B: C'est d'ailleurs un thème très juif, où le passé nous rattrape; la destruction intérieure est là! Se sont de vrais survivants.
L.B: Il y a un thème récurent chez Levin: les amours et le mariage, une opposition et un rapport indirect avec la pièce puisqu'il est question de mariage, d'enfants et de transmission mais aussi de préservatifs(!) d'où la difficulté de procréer.
M.J: Là où l'auteur est d'une cruauté absolue réside dans la manière où il donne tout à ses personnages pour être heureux. C'est l'universalité de l'individualisme; c'est chacun pour sa gueule, ils ne lâcheront rien, on l'a dit. D'ailleurs, quand je rentre sur scène, je ne me pose pas plus d'autres questions que d'être assez autoritaire, cash, franche et un peu verticale.
L.B: Un grand moment de la pièce serait celui où vous, Marianne, prenez largement le dessus sur vos partenaires; on pourrait presque penser que le sexe faible devient le sexe fort le temps d'une scène.
M.J: Une réflexion me vient lorsque vous dîtes cela: la liberté qu'elle prend à ce moment là n'a rien à voir avec son territoire à lui (Yonatan); parce que les femmes sont libres, elles ont du pouvoir, elles ont juste gagné un territoire, pas forcement celui des hommes. Enfin, il faut ajouter que Bela est une femme libre et surtout moderne, ce dont voulait à tout prix, d'ailleurs, Guila.
L.B: Shmuel et Yonatan sont à la recherche d'une femme certes, mais là où le thème juif revient encore avec la recherche d'une mère: Marianne James ne représenterait elle pas l'image maternelle? L'affiche tient des airs de la Louve de Rome de Romulus & Remus.
P.B: Déjà je peux vous assurer que Marianne n'a pas plus que deux seins. (Rires)
G.B: Bela représente la femme fellinienne par excellence; elle a un côté féminin accompagné d'une large autorité sur ces deuz zigotos.
P.B: Mais effectivement, lorsque je me couche sur son sein, il y a comme un lien mère/enfant.
M.J: avec ce rapport ambigu entre Shmuel et Yonatan, elle détient un comportement de dominatrice, voire de garce.
G.B: Ces femmes là chez Levin ont besoin de se transposer dans un rêve que les hommes n'ont pas: eux, vont fantasmer, alors que Bela voudrait être "au dessus", s'inventer une vie de théâtre, de paillettes, en somme sortir du quotidien.
M.J: C'est surtout une insatisfaite et Levin est très précis là-dessus: c'est un anthropologue des sentiments. On est dans un ton qui fait parti d'une génération.
L.B: Les insatiables d'Hanokh Levin ne ressemblerait il pas à l'univers cru de Bertrand Blier?
Ensemble: Bravo pour la comparaison!!!
M.J: Même si Levin est plutôt gentil avec le sexe féminin contrairement à Blier (cf. Les Valseuses ou encore Buffet Froid). Je trouve que c'est une très bonne référence avec cette violence du Mot et le rythme des disputes.
G.B: Il faut dire que l'adaptation faite par Laurence Sendrowicz y est pour quelque chose: elle a fait un travail considérable pour ramener Levin en France.
P.B: N'ayant pas fait de théâtre depuis 27ans, ma crainte était de savoir si j'allais réussir à faire de longs monologues; en fait c'est tellement bien écrit, et grâce à cette fluidité et cette musicalité, je peux vous affirmer que ce fût un plaisir à apprendre ce texte.
M.J: Parfois même au début pour m'aider je voulais glisser mes propres mots, je me suis vite rendu compte que ceux de Levin étaient plus efficaces.
Laurent Bartoleschi