Tribune : IRAN, LA CORDE ET NOS SILENCES de Nataneli Lizee

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Tribune : IRAN, LA CORDE ET NOS SILENCES de Nataneli Lizee

IRAN, LA CORDE ET NOS SILENCES

On reconnaît une tyrannie à ceci qu’elle assassine le vocabulaire avant d’assassiner les vivants. Elle pend l’homme, puis elle pend le mot « justice » à côté de lui, comme un accessoire de théâtre, afin que l’horreur paraisse régulière, presque administrative.
L’Iran contemporain est cette scène sombre.
Et nous, Européens repus d’images, nous sommes trop souvent la salle distraite : nous crions ici, nous chuchotons là-bas, nous réclamons de la morale quand elle ne coûte rien, puis nous passons au sujet suivant, avec cette aisance coupable des sociétés qui s’imaginent immunisées contre le tragique.

Il faut dire les nombres, parce que les nombres clouent les complaisances.
Au moins 333 exécutions recensées en 2021 ; au moins 582 en 2022 ; au moins 834 en 2023 ; au moins 975 en 2024. Et la grimace du réel, c’est l’opacité : la plupart des pendaisons ne sont pas annoncées par l’État. Comme si le régime voulait, en plus de tuer, confisquer le récit du meurtre, effacer le bruit de la trappe, abolir le témoin, faire disparaître la mémoire au même titre que le corps.  

Depuis la fin de décembre 2025, cette stratégie de dissimulation s’inscrit dans un contexte nouveau : des manifestations populaires massives ont éclaté à travers tout le pays, d’abord pour protester contre l’effondrement économique et la vie chère, puis contre le régime
lui-même.
Dès le 8 janvier 2026, les autorités ont imposé une coupure quasi totale d’Internet et des communications téléphoniques, réduisant fortement la visibilité internationale des événements et empêchant la coordination des protestations. Malgré cette opacité, des milliers de manifestants ont été blessés ou tués, et des dizaines de milliers arrêtés, selon les rapports d’Amnesty International et Human Rights Watch.
Cette extinction de l’accès numérique a servi à étouffer les voix citoyennes dans un moment de contestation sociale et politique intense.

Qu’on ne vienne pas parler de « dérive ». Il s’agit d’un appareil complet : tribunaux révolutionnaires qui expédient, aveux arrachés, accusations extensibles, et, derrière, la force nue des Gardiens de la Révolution et de leurs relais.
On ne gouverne plus, on quadrille. On ne persuade plus, on étouffe. La peur devient une seconde peau, l’uniforme imposé à la vie civile, le costume unique d’un peuple qu’on voudrait réduit à la docilité.
La théocratie a ceci de redoutable qu’elle se pare d’une majesté prétendument sacrée, tandis qu’elle agit comme une police : elle bénit ce qu’elle brutalise.

Au ras de cette mécanique, il y a un organe au nom presque propre : la police des mœurs, Gashte Ershad. Une expression qui sonne comme une leçon, et qui se traduit, dans la rue, par la chasse au corps féminin. Voilà ce que notre époque doit prononcer sans euphémisme : on peut mourir pour un voile. On peut mourir parce qu’un régime a décidé que la chevelure était un blasphème, et que la femme, en respirant librement, commettait une offense. La loi se fait costume, puis carcan ; le carcan se fait gourdin ; le gourdin se fait sentence.  

Mahsa Amini, arrêtée en septembre 2022 pour « mauvais hijab », meurt après sa détention ; une mission d’enquête des Nations unies reliera sa mort à des violences subies en garde à vue et décrira un système répressif susceptible de relever de crimes contre l’humanité.

Armita Geravand, adolescente en 2023, meurt après un épisode rapporté comme lié au hijab dans le métro de Téhéran ; le pouvoir s’abrite derrière l’incertitude comme derrière un rideau. Et il y a celles qu’on ne tue pas d’un coup, mais qu’on brise : Arezoo Badri, touchée lors d’une intervention liée aux lois sur le hijab, restée paralysée. Le vêtement devient prétexte, l’ordre moral devient munition, la pudeur obligatoire devient mire.

On voudrait croire qu’une telle nudité du mal soulèverait d’un seul mouvement les consciences d’Europe. Or l’indignation, chez nous, est devenue intermittente. Elle a ses saisons, ses liturgies, ses causes commodes.
Le régime iranien l’a compris : quand le monde a les yeux ailleurs, on peut serrer le nœud. Quand l’attention se fixe sur une autre tragédie, la potence travaille davantage, au nom de la drogue, au nom de la sûreté, au nom de l’espionnage : l’étiquette varie, la fonction demeure, terroriser, dissuader, raturer la protestation. Les tyrans, eux, savent lire l’actualité comme un alibi.  

C’est ici que la question française devient gênante, donc nécessaire.
Où était la gauche pendant ces années de gibet ? Où étaient les tribunes obstinées, les rassemblements réguliers, l’attention qui ne lâche pas ? Où était La France insoumise, si prompte à emplir les boulevards pour Gaza, quand l’Iran pendait par centaines, quand des femmes étaient traquées pour un morceau de tissu imposé, quand la théocratie montrait son visage nu, sans masque, sans honte ? Pourquoi tant de ferveur pour certains drames, et tant de discrétion pour d’autres, alors que l’horreur, ici, ne se cache même pas : elle se compte, elle se répète, elle se perfectionne ?

On me répondra que la géopolitique est complexe. Je n’en disconviens pas. Mais la morale n’est pas un confort, c’est une discipline.
Elle commence par refuser le tri du tragique, cette manie de sélectionner les victimes selon l’utilité de leur malheur dans nos querelles franco-françaises.
Elle commence par soutenir un peuple même quand sa libération risque de produire une « mauvaise » géographie morale, c’est à dire une issue qui contrarie nos catéchismes, nos habitudes, nos paresses intellectuelles.

Car une autre question, souterraine, travaille nos silences. Une partie des opposants iraniens, surtout dans la diaspora, voit dans la figure de Reza Pahlavi, fils du dernier Shah, exilé depuis la fin des années 1970 et installé de longue date en Occident, une possibilité de transition, ou du moins un symbole de rupture — son nom est longuement scandé dans les manifestations récentes, et certaines franges de la société civile le considèrent comme une alternative politique au régime actuel.

Il parle de consultation populaire, de futur choisi par les Iraniens, et certains murmurent le désir d’une monarchie constitutionnelle : un emblème sous la loi, non un sabre sur la loi. On peut s’en défier, on peut s’en moquer, on peut s’en inquiéter ; mais on ne peut pas feindre que ce désir n’existe pas, ni que l’Iran n’aurait pas, lui aussi, le droit d’hésiter et de chercher sa sortie.

Voici pourtant le détail qui, chez nous, crispe les consciences : Pahlavi a assumé en 2023 un voyage en Israël, une visite à Yad Vashem, l’idée qu’un Iran libre puisse renouer des liens avec Israël et avec ses voisins.
Et soudain, je vois des militants qui savent prononcer tous les mots de la compassion, sauf ceux qui dérangent leur catéchisme. Serait-ce là le verrou ? S’agit-il du peuple iranien, ou de la crainte qu’un Iran libéré ne se rapproche des ÉtatsUnis et d’Israël, ne déplace l’échiquier moyen-oriental, ne casse le rite des haines utiles, ne fasse tomber quelques conforts idéologiques soigneusement entretenus ?

Je ne brode pas une fable de complot ; je décris un réflexe, un angle mort.
Le totalitarisme adore les aveuglements partiels : il prospère sur les consciences compartimentées. Il se nourrit des indignations sélectives, des indignations de convenance, des indignations qui se donnent en spectacle sans se donner en devoir. Et pendant ce temps, en Iran, la corde poursuit son œuvre, régulière, impassible, comme une horloge noire.

Je finis en forçant la gêne, car c’est la gêne qui réveille.
Pourquoi ceux qui manifestent si volontiers pour Gaza n’ont-ils pas manifesté avec la même constance pour les femmes iraniennes traquées pour un voile ? Pourquoi ceux qui parlent tant de justice sociale se taisent-ils devant la justice de corde des mollahs ?
Pourquoi la cause iranienne, si crue, si tragiquement lisible, n’obtient-elle pas la même ferveur que les causes plus rentables dans le marché des vertus ?
Et si l’obstacle, au fond, était Israël, que dit alors cette cécité choisie de notre paysage politique, de notre capacité à défendre un peuple quand sa libération menace de contredire le roman militant ?

L’Iran n’a pas besoin de nos postures. Il a besoin d’une obstination simple : regarder, nommer, soutenir, sans calcul. Et accepter ceci, qui déplaît aux dogmes : soutenir un peuple, ce n’est pas choisir sa sortie à sa place, c’est l’aider à reprendre souffle et le laisser décider de la forme de son lendemain.

Nataneli

Sources des chiffres d'exécutions : Amnesty International (Rapports annuels 20222024) ; Iran Human Rights (IHR), rapports 20212025.

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