Ne doivent-ils pas être considérés comme des survivants de la Shoah ?

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Ne doivent-ils pas être considérés comme des survivants de la Shoah ?

1945-1946  Les survivants oubliés de l’Est.

Ce ne sont pas des victimes des nazis, mais de régimes inféodés au Reich. Ne doivent-ils pas être considérés comme des survivants de la Shoah ?

Marc-André Charguéraud

« Il existe incontestablement une hiérarchie parmi les Juifs qui vécurent pendant les années nazies. Cette gradation s’établit en fonction de l’exposition au risque et de la profondeur des souffrances », écrit Raul Hilberg.[1] Mais où se trouve la césure, où l’intensité de la persécution fait-elle basculer une situation très difficile dans l’horreur indicible ?

Cette frontière, aucun classement ne pourra jamais la définir. Dans les pays de l’Europe de l’Est des centaines de milliers de Juifs doivent être considérées comme « survivants ». Leur sort a été semblable à celui des Juifs dans les camps nazis « de travail forcé » avec souvent la mort au rendez-vous. On en parle rarement.

Ce ne sont pas des victimes directes des nazis, mais de régimes inféodés au Reich.
A la Libération, ces Juifs se sont retrouvés dans la zone russe, derrière le « Rideau de Fer » et son « silence ».

C’est le cas de 150 000 Juifs de Bessarabie déportés en 1941 par le gouvernement roumain vers la Transnistrie, une région entre le Dniepr et le Bug.[2] Les Roumains n’ont jamais eu le programme d’exécution systématique des nazis. Ce ne fut pas mieux.

Comme dans les camps de « travail » nazis, la mort fut lente, de faim, de maladie, de mauvais traitements, d’exécutions par balles. 90 000 Juifs sont morts, seuls 62 000 sont revenus dont 50 000 en 1945 et 1946.[3]

La volonté du gouvernement de Bucarest de faire disparaître tous les Juifs est bien présente. Le 6 octobre 1941, Mihai Antonescu, député premier ministre, déclare au Conseil des ministres : « En ce qui concerne les Juifs, j’ai pris les mesures pour les éliminer pour de bon de ces régions. »[4] Les 62 000 Juifs de retour de Transnistrie peuvent être considérés comme des « survivants de la Shoah ». Ils sont d’authentiques rescapés de la « grande catastrophe ».

Ils s’ajoutent aux 35 000 survivants des camps nazis qui revinrent en Roumanie, dont une partie seulement a transité par les camps de DP des zones occidentales.[5]

Il y a aussi les Juifs qui furent l’objet d’immenses pogromes meurtriers organisés par les autorités. Dans la province de Bukovine, sur une population de 90 000 Juifs, 80 000 périrent sur place en quelques semaines. Il s’agit certes de crimes locaux, mais les 10 000 rescapés n’en restent pas moins des survivants de la Shoah.

« L’action » ayant eu lieu en fin 1941, ces 10 000 Juifs ont vécu l’enfer pendant trois années jusqu’à la Libération.[6] Ils font partie des 150 000 qui à la Libération étaient dans le dénuement le plus complet.[7] Lorsque Ikie Dumitru, ministre du travail, se rend en Moldavie en janvier 1945, il écrit : « Les Juifs de Moldavie sont comme les acteurs d’un théâtre d’horreurs. »

Les survivants « sont nus…. Ils n’ont pas de vêtements, pas de chaussures, pas de foyer. Ils se traînent dans les rues sans but, s’humiliant eux-mêmes et mendiant un morceau. »[8]

En Hongrie, ce sont 70 000 Juifs qui sont enfermés à Budapest dans un ghetto en décembre 1944. Ils ont énormément souffert. Des milliers sont morts de faim, de froid et de maladie bien que leur internement n’ait duré que quelques semaines.[9]

A leur sortie du ghetto, le JOINT qui examine les Juifs libérés constate qu’il leur manque 25 à 30 kilos.[10] Que ce soit les « Croix-Fléchées », ces fascistes hongrois au pouvoir, qui aient commis ces exactions ne change en rien la nature des persécutions et la qualification des rescapés.

Les dizaines de rescapés de ce ghetto  correspondent hélas bien au profil du « survivant de la Shoah. » A la fin de l’été 1945, 72 000 Juifs hongrois sont de retour.[11] Pas plus de 20 000 à 30 000 arrivent des camps de DP des zones occidentales. Le reste est venu directement de camps de concentration et de camps de travail allemands, sans passer par les camps de DP. Des « survivants » hongrois comme le sont les rescapés des 50 000 Juifs hongrois envoyés au service du travail sur le front.[12]

S’ajoutent aux survivants des pays satellites du Reich ceux d’Europe de l’Est occupé par le Reich. En Pologne les chiffres des survivants sont plus modestes, car « l’extermination » a été presque totale. Elle atteignit près de 90% de la population juive initiale.

On estime à 50 000 les survivants polonais des camps et des ghettos. En Tchéquie, ils auraient été 11 000 et en Slovaquie 20 000.[13] Tous ces chiffres s’additionnent pour frôler un total de 300 000 survivants dans les pays de l’Est. C’est donner la dimension du problème des survivants de l’Est européen.

Moscou n’admet pas la notion de « non rapatriables », en conséquence aucun camp de DP n’est mis en place dans les pays de l’Est. Toutes les personnes déplacées sont rapatriées aussi rapidement que possible. La politique russe qui s’étend aux pays libérés par l’armée rouge, est de ne pas reconnaître les Juifs comme un groupe particulier. Résultat, non seulement les rapatriés qui ont tout perdu ne bénéficient d’aucun secours, mais ils sont très mal reçus. Ce sont aussi des « survivants oubliés. »

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2021. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source

 

[1] HILBERG 1994,  p. 210.

[2] ANCEL in GUTMAN 1990,  p. 1296.

[3] LIVIU in BRAHAM 1994, p. 291.

[4] BRAHAM 1998, p. 21.

[5] LIVIU in BRAHAM ed. 1994, p. 291.

[6] ANCEL in GUTMAN 1990, p. 1296.

[7] IBID,, p. 1298.

[8] ANCEL in BANKIER, p. 245.

[9] BRAHAM in GUTMAN 1990, p. 703. Ils furent délivrés par l’armée soviétique les 17 et 18 janvier 1945.

[10] BAUER 1989, p.135.

[11] LIVIU in BRAHAM  ed 1994, p. 291.

[12] BRAHAM 1997, p. 28.

[13] BAUER in YAD VASHEM 1980, p. 492.

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