Le Go du silence : comment la non-riposte d'Israël aurait ouvert la voie au chaos de Nataneli Lizee

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Le Go du silence : comment la non-riposte d'Israël aurait ouvert la voie au chaos de Nataneli Lizee

Le Go du silence

Et si la non-riposte était plus dangereuse que la riposte ?

Dans Le Go du silence, Nataneli Lizée ose une hypothèse que l’Occident refuse de formuler : le silence n’apaise pas la haine, il l’organise. Il lui donne du temps, du récit, de l’air.

À travers une dystopie glaçante, le texte démontre comment la retenue morale, érigée en vertu suprême, devient une brèche stratégique, une suffocation progressive où la victime doit sans cesse prouver son droit de respirer.

Ce n’est pas la violence qui déclenche la catastrophe, mais l’incapacité à nommer ceux qui la fabriquent. Une fable lucide sur l’illusion d’une solution « propre » dans un monde qui ne l’est pas.

Le 7 octobre 2023, au matin, l’Histoire fit ce qu’elle sait faire quand elle veut rappeler à l’homme qu’il n’est qu’un locataire provisoire de sa propre civilisation : elle entra sans frapper.
Elle n’entra pas en grande tenue, avec tambours et clairons, non. Elle entra en images, en fragments, en cris hachés, en visages floutés par la compression des réseaux, en corps que l’on n’ose pas nommer tant ils ressemblent déjà à des symboles. Et le symbole, on le sait, est une manière très commode d’éviter d’avoir mal.

Le 8, l’époque se leva sur un montage d’horreur, un multipiste de preuves qui ne laissait plus aucun refuge à l’esprit.
Au sud d’Israël, le désert avait cette clarté crue, presque minérale, qui rend tout irréfutable, même l’impensable : routes blêmes, clôtures tordues, maisons ouvertes comme des corps qu’on aurait oubliés de refermer.
Paris, au même instant, se tenait droite, propre, presque élégante dans son indifférence de capitale ; les vitrines étaient nettes, les trottoirs lavés, et cette propreté avait quelque chose d’insolent, comme si la ville se protégeait en se faisant belle.
Et Gaza, déjà, entrait dans les conversations avant d’entrer dans les consciences : un nom, une énigme, un écran où chacun projetait sa vertu, sa colère, son ignorance — tandis que, derrière ce nom, il y avait des ruelles étroites, des familles serrées, des nuits sans sommeil, et cette sensation continue d’être pris en otage par la force, qu’elle vienne du ciel ou de ceux qui règnent au sol.

Les images circulaient, revenaient, s’imposaient. Elles ne formaient plus un récit, elles formaient une pression. On avait l’impression que le siècle lui-même respirait mal, comme un asthmatique qui, pour ne pas s’effondrer, fait semblant de parler.

Dans un café de la rive droite, un de ces lieux où l’on se croit à l’abri parce qu’on commande un allongé et qu’on a une fenêtre, Camille posa son téléphone face contre la table : geste mince, presque superstitieux, comme si l’on pouvait, d’un simple mouvement, empêcher le monde d’entrer. Adrien, lui, laissa l’écran allumé, non par goût du spectacle, mais par cette croyance moderne et naïve qu’en regardant assez, on finit par comprendre, et qu’en comprenant, on se protège.

— Ils ont parlé, dit-il.

Camille ne demanda pas qui. Elle savait.

La déclaration était tombée pendant la nuit, sèche et solennelle. Israël ne mènerait aucune offensive. Pas de bombardements. Pas d’incursion. Pas de représailles. Fermeture totale des passages, recueil des preuves, commission internationale, convocation des ambassadeurs, demandes de sanctions, pression diplomatique.
Le gouvernement avait prononcé le mot retenue comme on prononce une prière — et l’on avait senti, jusque dans la formulation, le désir presque désespéré d’être irréprochable.

Adrien chercha Camille du regard, comme un homme qui veut partager une consolation, ou, plus exactement, une manière de rester du côté de la lumière.

— C’est… c’est courageux, murmura-t-il. Ils veulent éviter l’engrenage. Ils veulent sauver les otages autrement. Ils veulent que le monde voie.

Camille eut un sourire bref, sans douceur, mais sans dureté non plus. Plutôt cette lassitude immédiate de ceux qui entendent, derrière une phrase, le bruit d’un mécanisme qui se met en route.

— Le monde verra, dit-elle. Et le monde parlera. Et le monde oubliera. Il parle pour se donner une conscience, il oublie pour se garder propre. C’est sa grande gymnastique.

Adrien se redressa, presque offensé, non contre elle, mais contre l’idée qu’elle puisse avoir raison.

— Enfin… on ne peut pas… On ne peut pas vivre dans le cynisme. Là, c’est trop. Mille deux cents morts. Deux cent cinquante otages. Là, on ne pourra pas glisser.

Camille prit son téléphone, l’alluma, l’éteignit. Ce va-et-vient avait l’air ridicule et pourtant il disait tout : l’impuissance, la colère, la peur de devenir fou à force de voir.

— Tu veux une issue nette, dit-elle. Une issue qui ne te salit pas. Mais écoute comment ça marche. D’abord, on dit massacre. Puis, au bout de quelques jours, on dit contexte. Puis on dit réaction. Puis on dit racines. Et à la fin, tu n’enterres plus des morts, tu enterres le mot même de meurtre.

— Tu exagères.

— Je décris, Adrien. Je décris.

Ils n’étaient ni militants ni experts. Ils appartenaient à cette espèce française, si fréquente, qui lit, qui nuance, qui se croit immunisée contre les simplifications. Ils avaient appris à se méfier des slogans, et ils en avaient tiré une vertu parfois dangereuse : l’aptitude à tout équilibrer, même ce qui ne doit pas l’être. Une balance, oui, mais posée sur un gouffre.

Les premiers jours, pourtant, Adrien crut qu’il s’était trompé sur la nature du monde.
Les chefs d’État condamnèrent, les institutions promirent, les plateaux se couvrirent d’indignation. On parla des otages avec gravité, comme si la gravité avait le pouvoir de ramener les disparus. On posa des bougies. On signa des tribunes. On répéta cette phrase, presque unanime : aucun pays n’aurait supporté l’insupportable.

Puis la semaine passa.

Et le mot « mais » arriva, comme un courant d’air sous une porte.

Ce fut d’abord un « mais » prudent, enveloppé de précautions, d’intelligence apparente. « Bien sûr, c’est atroce, mais… » « Bien sûr, c’est intolérable, mais… »
« Bien sûr, nous condamnons, mais… » Ce petit mot, placé à l’endroit exact où il suffit de le placer, change tout : il déplace l’horreur, il l’éloigne, il la rend discutable. Il crée une zone grise où les âmes fatiguées peuvent s’installer, avec coussin et bonne conscience.

Parce qu’Israël ne ripostait pas, on se mit à demander ce qu’il avait fait pour mériter une telle haine. Parce qu’il se taisait, on se mit à lui prêter des intentions. Parce qu’il ne bombardait pas, on se mit à parler de disproportion… à propos d’une riposte absente, ce qui exige un talent rare pour l’absurde. Et très vite, une autre phrase apparut, sournoise, presque élégante : « S’ils ne frappent pas, c’est qu’ils ne sont pas menacés. » On la prononçait avec des mines réfléchies, comme si la réflexion donnait de la dignité à la lâcheté.

Dans les familles d’otages, l’attente s’installa comme une maladie chronique. Les visages placardés dans les gares devinrent familiers, puis — c’est là la cruauté — ils devinrent décor. Les otages revinrent lentement, au compte-gouttes, au rythme des tractations et des intérêts. Chaque libération fut célébrée comme un progrès moral, alors qu’elle prouvait surtout une chose : on pouvait retenir des êtres humains comme on retient une monnaie, et le monde, faute de décision, s’habituait.

— Tu vois, dit Camille un soir, le « mais » a trouvé sa place. Il s’installe. Il meuble.

Adrien ne répondit pas. Il lisait, il cherchait, il se débattait avec cette croyance qui lui avait toujours servi d’abri : l’intelligence collective finira par comprendre. Mais il sentait sous les phrases une autre musique, plus inquiétante : non celle de la raison, celle du relâchement. La sensation qu’on venait de tester une limite — et que la limite n’avait pas mordu.

C’est alors qu’il eut cette idée qui n’en était pas une, plutôt une nécessité : aller voir.

Il partit pour Tel Aviv au début de novembre. La ville travaillait, roulait, respirait, mais comme avec une sirène intérieure. Les gens avaient l’air de faire leurs gestes à l’économie, comme si chaque mouvement devait être justifié, comme si l’air lui-même était devenu une ressource.

Yonatan le reçut sans emphase, dans une maison où des photos étaient posées sur un buffet comme des preuves. Il parlait un français correct, cette correction même ajoutant à l’absurde : on se comprend si bien, et l’on se tue tout de même.

— Je n’ai pas besoin que vous soyez d’accord, dit-il. J’ai besoin que vous entendiez.

Il parla du sud, des routes coupées, des appels sans réponse, des heures où l’on attend un signe qui ne vient pas. Il n’appuya jamais. Il énonça, et cette sobriété était plus insoutenable que l’emphase : elle donnait à l’horreur un caractère domestique, presque quotidien, comme si le monde pouvait se briser sans fracas, puis continuer de tourner sur un axe faussé.

Adrien demanda, presque timidement :

— Et… puisque votre pays ne riposte pas… qu’est-ce que ça change, là, dehors ?

Yonatan eut un sourire sans joie.

— Ça change tout et ça ne change rien. Les uns disent que notre silence prouve notre culpabilité. Les autres disent que notre silence prouve notre faiblesse. Dans les deux cas, cela travaille contre nous. Quoi que nous fassions, ils trouvent la phrase qui nous condamne.

Il regarda Adrien longuement, comme s’il voulait lui transmettre une vérité simple et honteuse.

— On voudrait qu’on nous aime. On se contenterait qu’on nous laisse vivre. Même ça, on le négocie.

Dehors, la mer était calme. Le contraste avait quelque chose de perfide : un paysage qui refuse d’annoncer la tempête.

De retour à Paris, Adrien voulut pousser plus loin son idée de vérité. Il s’imagina qu’il irait à Gaza, qu’il entrerait, qu’il écouterait, qu’il reviendrait avec une parole d’intérieur — une parole qui ne soit ni slogan ni procès-verbal. Il fit la démarche la plus simple en apparence, la plus impossible en réalité : il demanda à passer.

Du côté israélien, on lui délivra ce qu’on appelle des autorisations.
Des signatures, des tampons, des phrases administratives qui ressemblent à des portes.
Il crut, une heure, que la rationalité existe encore, qu’il suffit de remplir les cases et de ne pas mentir.
Puis la seconde porte se révéla : celle qui n’est pas en acier, mais en peur. Du côté de Gaza, aucune coordination ne vint. Pas de réponse, ou plutôt une réponse muette, plus ferme que n’importe quel refus.
On lui fit comprendre, à demi-mot, qu’on n’acceptait pas un témoin occidental « géré » par l’autre camp, qu’on ne voulait pas d’un regard qui ne serait pas contrôlable, qu’un homme qui vient écouter est plus dangereux qu’un homme qui vient condamner, parce qu’écouter ouvre des fissures — et qu’une fissure, dans un régime de terreur, devient une trahison.

Il insista. Il chercha des intermédiaires. On lui recommanda un fixeur, puis on l’annula.
On lui donna un numéro, puis on lui dit de ne plus appeler. Il sentit, dans ces micro-évaporations de promesses, la réalité d’un pouvoir qui n’a pas besoin de se justifier : il lui suffit d’effrayer.
Et un matin, sans drame, sans menace explicite, il comprit que ce voyage n’aurait pas lieu. Il comprit surtout pourquoi : un refus silencieux ne laisse aucune prise. Pas de phrase à citer, pas de document à brandir — seulement l’absence. Et l’absence, dans ce siècle bavard, est l’arme la plus nette.

Il se dit alors qu’il trouverait ici des voix. Paris en regorge, n’est-ce pas, de voix, de tribunes, de certitudes sonores. Il chercha des Palestiniens prêts à témoigner. Il appela, il entra dans des cafés, dans des arrière-salles, dans des bureaux d’associations où l’on sert du thé trop sucré et où les affiches ont des slogans trop nets.
On l’écoutait poliment, puis on se fermait. On baissait la voix, on regardait la porte. Certains disaient : « Je ne peux pas. » D’autres ne disaient rien, ce qui était pire. Adrien finit par comprendre la mécanique : beaucoup avaient de la famille là-bas. Beaucoup craignaient qu’une phrase prononcée ici ne devienne une punition là-bas.
Et puis il y avait une autre peur, plus moderne, plus élégante : être accusé, en France, d’être du mauvais côté si l’on ne récitait pas le catéchisme attendu. La parole se trouvait prise entre deux tribunaux, l’un armé, l’autre moral ; et l’on s’étonnait ensuite que la vérité manque d’air.

Ce fut Camille, cette fois, qui trouva la fissure.

Une association discrète, presque invisible, sans grands logos ni scènes de conférence. Un local près des rails ; les vitres vibraient quand passait le train, comme si la ville elle-même respirait à contretemps. Sur la porte, un nom neutre, volontairement terne, pour ne pas attirer. À l’intérieur, des femmes, des voix mêlées, des accents différents. Et une chose rare, presque choquante : elles ne s’excusaient pas de penser.

Il y avait une Palestinienne réfugiée en France, Nour, et elle ne portait pas la colère comme un drapeau ; elle la portait comme une cicatrice. Il y avait une Iranienne échappée d’un monde où l’on vous tue pour une mèche de cheveux. Il y avait une Libanaise qui avait vu le Hezbollah faire d’un pays un otage lent. Il y avait une Syrienne qui parlait avec le calme des survivants, ce calme qui n’est pas de la sagesse, mais de l’usure. Et il y avait aussi une Israélienne, non pour « équilibrer » l’image, mais parce que la vérité, parfois, exige qu’on refuse la séparation confortable des douleurs.

Nour parla sans pathos, comme on décrit une machine : les femmes frappées, les mariages forcés déguisés en traditions, les humiliations quotidiennes qui ne feront jamais la une, parce qu’elles n’intéressent pas la géopolitique. Elle parla des homosexuels traqués, battus, brisés, « purifiés » au nom d’une vertu qui n’est qu’une cruauté codée. Elle parla des enfants surtout, et là sa voix se serra, non pour émouvoir, mais parce que le corps se souvient avant la phrase.

— On m’a pris mon fils aîné quand il avait dix ans. Dix ans. Ils ne vous disent pas : on vous le prend. Ils disent : on va en faire un homme. On va en faire un croyant. On va en faire une fierté. Et puis on vous le rend, si on vous le rend, avec un regard qui n’est plus le sien. Ils font des lignes. Des lignes de garçons. Des petits. Des adolescents. On les entraîne à mourir avant de les entraîner à vivre. Et on appelle ça courage.

Adrien sentit quelque chose se déplacer en lui, comme une pierre qu’on retire d’un mur : l’air entre, et tout menace de s’écrouler. Il posa la question qui le rongeait depuis octobre, depuis ces images du sud, depuis ces visages d’otages devenus décor.

— Pourquoi eux ? Pourquoi les kibboutzim ? Pourquoi attaquer précisément ceux qui, parfois, tendaient la main, ceux qui embauchaient, ceux qui vivaient là, au bord, ceux qui disaient qu’il fallait que Gaza respire ? Comment est-ce possible qu’ils aient été les premiers, les cibles ?

Nour eut un sourire bref, si triste qu’il ressemblait à une lucidité.

— Parce que l’idéologie ne supporte pas l’exception. Parce qu’il ne doit pas exister de « bon Juif » dans le récit. S’il y a un voisin qui aide, un homme qui travaille avec vous, un visage qui contredit le slogan, alors le slogan s’effondre. Ils ont besoin d’un diable total. D’un Sheitan sans nuance. C’est leur carburant. Ils ne veulent pas gagner une terre : ils veulent gagner une histoire. Et dans leur histoire, la main tendue est une menace. Elle dément.

L’Israélienne, assise à côté, ajouta sans triomphe, avec une fatigue calme :

— On voudrait qu’ils nous haïssent moins. On se contenterait qu’ils cessent de nous raconter comme des monstres pour pouvoir se sentir justes en nous frappant.

L’Iranienne parla ensuite, comme on tire un fil qui traverse plusieurs pays, plusieurs décennies, plusieurs hypocrisies. Elle ne fit pas de grand discours ; elle posa des pierres, une à une, et l’on entendit soudain la forme de l’ensemble.

— Vous dites « tampon », dit-elle, et je comprends l’image : on aime les images parce qu’elles nous évitent la précision. Disons plutôt ceci, de façon plus solide : Israël est un verrou de dissuasion face à une partie de l’architecture des proxys iraniens. Quand ce verrou semble faiblir, la tentation d’exploiter la brèche augmente.

Elle marqua une pause, comme si elle cherchait la phrase la plus simple, celle qui ne se discute pas.

— Sans riposte et sans contention, la dissuasion s’effondre. Et quand la dissuasion s’effondre, la guerre ne s’annonce pas : elle s’insinue. Elle arrive par les bords.

Camille sentit, à cet instant, que sa phrase d’octobre — ce « mais » glissé sous les portes — n’était pas seulement une lâcheté individuelle : c’était une brèche stratégique, une entrée de service pour toutes les propagandes. Adrien, lui, murmura, presque malgré lui :

— On dirait une partie de Go.

Nour hocha la tête.

— Oui. Pas un coup unique. Un encerclement. On ferme des issues. On réduit l’air. On rend l’espace invivable. Jusqu’à ce que la victime demande elle-même pardon d’exister. Et si elle se défend, on crie qu’elle est violente ; si elle se tait, on crie qu’elle est coupable.
Pendant qu’elle s’épuise à rester irréprochable, on fabrique, tranquillement, la génération suivante.

Ils sortirent tard. Paris avait cette beauté insolente des villes qui continuent même quand le siècle se disloque. Les vitrines étaient encore nettes, les trottoirs encore lavés. Et cette propreté, désormais, ressemblait à une manière d’être quitte.

En 2024, la pression ne descendit pas du ciel ; elle monta des salons, des studios, des commissions, de ces pièces chauffées où l’on croit que la morale se vote à mains levées.

Un soir de février, Camille se retrouva invitée chez des amis d’amis, un de ces dîners où l’on pose l’assiette comme on pose une opinion. Sur la table, il y avait des verres fins et des sourires fins, et, entre deux bouchées, un homme dit, très calmement, comme s’il récitait une formule de politesse : « Il faut apaiser. » Puis un autre, la bouche pleine, ajouta : « Il faut des gestes. »
On prononçait gestes comme on prononce concessions, avec cette douceur des gens qui ne concèdent jamais leur propre sécurité.
Sur un écran muet, au fond du salon, passaient des visages d’otages ; personne ne leva les yeux. On parlait d’apaisement en regardant la nappe.

Israël, qui n’avait pas riposté, fut sommé de s’expliquer, de s’excuser, de prouver sa vertu, comme si la vertu devait être sans cesse payée au guichet.

Les commissions se multiplièrent, les votes se succédèrent, les injonctions s’empilèrent avec cette politesse glacée qui donne à l’injustice une allure de procédure. Et chaque fois que l’on disait apaisement, Camille entendait autre chose : accommodement. Non pas avec la douleur, mais avec ceux qui la fabriquent.

La normalisation, celle dont on parlait quelques semaines plus tôt comme d’une promesse — cette perspective saoudienne, ce prolongement possible des Accords d’Abraham — se trouva secouée, déportée, presque renvoyée à l’indécence.
Dans les couloirs feutrés des ambassades, on vit des mains se retirer, non par haine, mais par prudence. On entendit des phrases comme : « Ce n’est pas le moment. » Le moment, pourtant, ne demande jamais la permission.

Pendant ce temps, aux frontières, la brèche s’éprouvait. Adrien, à Paris, suivait les alertes comme on suit une maladie : pas pour se divertir, pour mesurer la fièvre.
Il y avait, certains soirs, ce petit son sec des notifications, puis, sur les vidéos, des lumières au nord, un ciel strié, des silhouettes courant vers un abri. On n’entendait pas la peur ; on la devinait dans la façon dont la caméra tremblait. On disait : tirs. On disait : escarmouches. On disait : incidents. On employait des mots de papier pour des choses d’acier.

En mer Rouge, un ami d’Adrien, qui travaillait dans la logistique, lui montra un jour son écran : des routes maritimes dessinées comme des veines, des points qui clignotaient, des retards qui s’empilaient. « Regarde, lui dit-il, ce n’est pas une guerre, c’est un étranglement. »
Les drones apparurent comme des insectes mécaniques posés sur le commerce mondial ; des sabotages frappèrent des câbles ; les primes d’assurance montèrent ; et l’on apprit, à la manière de ce siècle, par une hausse de prix, qu’une mer peut devenir une arme.

Les régimes qui rêvent d’un monde liberticide, d’un monde où la liberté devient un vice, où l’homophobie se fait norme, où la femme redevient territoire, se découvrirent un courage nouveau : celui qu’on trouve quand l’adversaire s’interdit la force.
La Russie soufflait sur les braises ; la Chine observait, calculait, avançait ailleurs ; les États-Unis promettaient, reculaient, revenaient, comme si la décision était une dette qu’on repousse jusqu’à ce qu’elle devienne ruineuse.
Et l’Europe, elle, se fissurait de l’intérieur, non seulement à cause du Proche-Orient, mais parce que le Proche-Orient agissait comme un révélateur : les extrêmes s’emparaient du trouble, les uns pour se fabriquer une innocence flambant neuve, les autres pour ressortir leurs démons, toujours disponibles, toujours prêts.

Adrien et Camille regardaient tout cela avec cette sensation d’être enfermés dans un théâtre où l’on a retiré la sortie. Ils voyaient se dessiner, non une guerre « totale » au sens lyrique du terme — les hommes adorent les adjectifs, ils les utilisent comme des casques — mais une dynamique multifronts, une pression au nord, une morsure au sud, une strangulation maritime, des crises intérieures, et, par-dessus, la grande question qui fait trembler tous les états-majors : combien de temps un verrou peut-il tenir quand il refuse de faire sentir sa force ?

En janvier 2025, une autre pièce glissa sur le plateau. Adrien vit la cérémonie sur son téléphone, debout dans le métro, entre deux stations : une salle trop vaste, des drapeaux, des hommes raides, des stylos qui brillent sous les lustres. À Moscou, on signa un traité que les communiqués présentèrent comme un partenariat stratégique : vingt ans, des mots d’encre, des coopérations, des exercices, des échanges, des promesses de contournement des sanctions, et ce ton de dignité officielle qui sert si souvent de masque au cynisme. Il n’y avait pas de clause de défense mutuelle, non ; on reste prudent, même dans les alliances de la nuit. Mais il y avait mieux, pour ceux qui savent : il y avait la coordination, l’armature, l’assurance que l’on n’est pas seul quand on pousse. Et quand, plus tard, les ratifications tombèrent, l’événement cessa d’être un papier : il devint une posture.

Camille, un matin, dans une librairie, surprit une conversation derrière elle. Deux hommes parlaient de blocs, de BRICS, de bascules, avec cette excitation désincarnée que donnent les cartes. Elle eut envie de se retourner et de leur demander s’ils savaient seulement à quoi ressemble un enfant arraché à sa mère pour « devenir un homme ». Elle ne dit rien. Elle laissa les mots les traverser. C’était aussi cela, le Go : l’éloignement. La guerre commence quand l’on parle de vies comme de points.

L’année 2025, elle, entra lourde, avec cette sensation d’inévitabilité qui précède les catastrophes. La coalition, quand elle se forma vraiment, ne fut pas annoncée comme une guerre. On la baptisa « opération de correction », avec un vocabulaire propre, presque comptable, comme si la politesse des mots pouvait blanchir la violence. On parla de rééquilibrage, de justice historique, d’anti-impérialisme, de résistance, et tout cela tint sur la même corde : la corde de l’ancienne propagande, celle qui sait si bien déguiser une dictature en libération.

En 2026, au début de janvier, ils virent passer sur leurs écrans une scène qui aurait été risible si elle n’avait pas été si symbolique : des navires chinois, russes et iraniens manœuvraient ensemble, sous un intitulé pacificateur, un de ces noms propres qui sonnent comme des mensonges polis.
Les images étaient lentes, presque belles : mer large, coques lourdes, fumées fines. On parla d’interopérabilité, de sécurité maritime, et le monde regarda cela comme on regarde un défilé lointain — sans vouloir admettre ce que l’image disait : des blocs se forment, et ils apprennent à se parler en mer, c’est-à-dire dans cet espace où la planète circule. Ce n’était pas encore la guerre, non. C’était son alphabet.

Un soir, sur un quai, Adrien regarda les gens défiler, écouteurs aux oreilles, yeux baissés, et il se dit que la modernité a inventé une manière très raffinée de ne pas voir. Il revit les otages devenus presque décor, Yonatan, Nour, l’enfant de dix ans ; il entendit la phrase de l’Iranienne — un verrou, une brèche — et comprit que la dissuasion n’est pas un mot de stratège : c’est, pour les vivants, une condition d’air.

Israël demanda de l’aide. Elle arriva dans un monde déjà abîmé. Une tentative d’éradication, proclamée par certains depuis des années, cessa d’être un slogan pour redevenir un projet, avec ses alliés, ses proxys, ses voies d’approvisionnement, ses complicités muettes et ses calculs marchands. Et, mécaniquement, les États-Unis réagirent, parce que la chute d’un verrou régional bouleverse tout l’ordre alentour : les routes, les alliances, les garanties, l’architecture entière de ce qui tenait encore.

En Europe, des villes s’embrasèrent, et pas seulement par importation du conflit : par accumulation de colères, par fatigue morale, par opportunisme politique.
Camille passa un soir près d’un boulevard où l’air sentait le plastique brûlé. Des vitrines cassées faisaient, dans la lumière des gyrophares, des éclats de glace. Un garçon criait « justice » sans savoir ce qu’il demandait. Un autre criait « mort » en croyant demander la vie. Et dans la foule, des gens filmaient, comme s’ils voulaient garder une preuve de leur propre effroi.

Des gouvernements tombèrent. Des alliances craquèrent. On crut pouvoir rester « nuancé » alors que le monde devenait binaire ; on crut pouvoir rester « propre » alors que le réel exigeait des mots clairs. Et l’on redécouvrit, dans cette panique, une chose que les générations précédentes connaissaient mieux : l’indécision est une décision, simplement honteuse.

Un soir, à Paris, Camille et Adrien marchaient près de la Seine quand les téléphones vibrèrent presque ensemble. Alertes, consignes, rumeurs, confirmations. On parla d’une frappe majeure, puis d’une riposte, puis d’une extension. Les passants levèrent la tête comme si le ciel allait expliquer. C’était d’une tristesse parfaite : chercher une explication au-dessus de soi quand la faute est, depuis longtemps, en nous.

Adrien s’arrêta.

— Tu te souviens… au début… quand ils ont décidé de ne pas riposter ?

Camille hocha la tête, très lentement.

— Je me souviens surtout de ce que nous cherchions. Une solution propre. Une solution qui ne nous oblige pas à regarder la haine en face.

La sirène, celle qui n’appartient ni aux films ni aux romans, s’étira dans l’air parisien. Une sirène de protocole. Une sirène qui ne dramatise rien, qui annonce seulement que l’État s’organise parce que le réel s’invite.

Camille eut alors cette pensée simple, presque calme, cette pensée qu’on n’ose pas se dire quand on apprécie encore le confort : le silence ne désarme pas ceux qui rêvent d’éradication. Il leur facilite le travail. Il leur donne le temps. Il leur donne le récit.

Adrien murmura, comme s’il parlait à Yonatan, à Nour, à l’enfant de dix ans, aux otages dont les visages avaient failli devenir décor, à cette foule européenne qui voulait être morale sans payer le prix du courage :

— Quoi qu’ils fassent… même quand ils se taisent… on les hait.

Camille répondit, sans lyrisme, avec une douceur terrible :

— Oui. Et c’est cela que le monde refuse d’admettre, parce que l’admettre oblige à choisir entre la lucidité et la commodité. La commodité a toujours bonne presse. La lucidité, elle, n’a jamais eu d’amis.

Ils se regardèrent, sans héroïsme, sans pose. Deux êtres ordinaires au bord d’un temps qui se refermait. Et ils comprirent, avec une clarté froide, que cette troisième guerre qui montait n’était pas née d’une seule décision, mais d’une suite de renoncements polis, de « mais » répétés, de prudences confondues avec la sagesse, de refus d’appeler les choses par leur nom.

Toutes les vies se valent. C’est précisément pour cela qu’on ne peut pas traiter comme équivalents la souffrance et la machine qui fabrique la souffrance.

C’est précisément pour cela qu’on ne peut pas confondre un peuple avec ceux qui l’écrasent, ni une foi avec ceux qui la détournent en instrument de domination. C’est précisément pour cela qu’on ne peut pas demander à des Juifs d’être irréprochables pour mériter la simple permission de vivre, pas plus qu’on ne peut demander à des Palestiniens de se taire pour mériter le droit d’être plaints, ni aux Iraniennes de mourir en silence pour que nos consciences restent blanches.

Sur les quais, Paris avançait encore, comme si l’habitude pouvait servir de bouclier. Mais l’habitude, quand elle devient une excuse, est une manière d’apprendre à vivre avec l’inacceptable.

Et l’inacceptable, un jour, réclame toujours son dû.

Et si Israël n’avait pas riposté après le 7 octobre : la fiction morale qui aurait tout détruit

 

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