Le syndrome de l'abandon

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                                                 Le syndrome de l'abandon

Article paru dans "Aroutz7", le 26/11/07

L’un des phénomènes les plus inquiétants de la période actuelle, est  sans conteste l'indifférence quasi-totale dans laquelle se trouve la population par rapport aux enjeux cruciaux qui se jouent actuellement, avec comme point d’orgue la question de Jérusalem. Comment un peuple qui a rêvé et prié pendant 19 siècles pour revenir sur sa terre à Jérusalem, qui a miraculeusement renoué avec sa  patrie et sa capitale, peut-il, au bout de 40 ans, accepter presque sans broncher le fait que l'on puisse même évoquer un nouveau partage de la ville, ou un abandon de la souveraineté sur le Mont du Temple?!!
 
Si l'on se réfère aux quinze dernières années, l'évolution observée dans l'attitude de la population est sans appel : en 1996, alors que la voie royale lui était ouverte du fait de l'assassinat d'Itshak Rabin, Shimon Pérès avait été battu par Binyamin Netanyahou, pourtant accusé d'être moralement co-responsable de ce drame. Par quel "miracle"? La trouvaille géniale d'un conseiller en communication, Motti Moral, qui avait lancé ce fameux slogan électoral "Pères va diviser Jérusalem". L'avance confortable dont bénéficiait Pérès sur Netanyahou dans les sondages s’était mise alors à fondre comme neige au soleil et à amorcer un  mouvement inverse !
 
Douze ans et 1500 morts plus tard, il semble que l'on parle d'un autre peuple! La question n'est plus "va-t-on parler de Jérusalem ?", mais "quelle sera l'ampleur du retrait" ou "quels seront les quartiers qui vont être cédés aux Palestiniens"!!! Et lorsque les représentants arabes israéliens affirment tout haut leur opposition au caractère juif de l’Etat d’Israël, cela ne provoque dans le pays que quelques remous sans lendemain.
 
En poussant un peu plus le raisonnement, on pourrait même croire (et craindre) que les amoureux d’Erets Israël se sont fait à l’idée de la perte des vastes régions d’Israël, et qu’ils se cramponnent maintenant à ce qui leur semble faire partie du dernier consensus dans la population : Jérusalem, ou en tous cas la Vieille Ville !!
 
Un psychologue spécialiste des comportements des populations, qui observe ce phénomène de glissement depuis des années, considère qu'il s'agit là d'une manifestation pathologique classique, appelée "Syndrome expérimenté du découragement" ou "de l'abandon". Ce phénomène apparaît dans les groupes humains, lorsqu'ils ont le sentiment que quoi qu'ils fassent, ils n'auront pas d'influence sur le cours des choses. Ce sentiment n'est pas abstrait, il est "expérimenté" c'est-à-dire que les personnes concernées ont réellement vécu des événements répétés, qui ont profondément ancré ce sentiment en elles.
 
Cela va très loin, car d'après ce spécialiste, la passivité et le découragement se manifestent chez ces individus ou groupes de population, même lorsque l'enjeu est important - y compris le danger de mort. On rencontre ce syndrome dans les cas de guerre, d’emprisonnement prolongé, de handicap, de faim ou d’autres pénuries graves.
 
L'exemple extrême de ce phénomène est celui des "Muselman" des camps de concentration. Ce surnom avait été donné par les déportés à ceux qui se trouvant à bout de forces et à l'article de la mort, avaient abandonné la lutte pour leur survie et s’étaient laissés mourir.
 
En 1967, l'un des chercheurs spécialisés en ce domaine, Martin Zeligman de Pennsylvania University, s'est penché sur le phénomène de la dépression. Relatant des expériences pratiquées sur des chiens, il a remarqué qu'ils ne se comportaient pas toujours selon le fameux « réflexe de Pavlov ». En appliquant un choc électrique à un chien, suivi d’une sonnerie, le chien s’enfuyait à chaque fois. Puis, il finissait par fuir au son de cette sonnerie, même en l’absence de choc électrique. Cela est l’application typique du « réflexe pavlovien ».
 
Mais dans un deuxième temps, l’expérience avait été tentée, en empêchant cette fois-ci le chien de s’enfuir : au bout de quelques chocs électriques, on observait que le chien abandonnait la partie, et n’essayait même plus de s’enfuir, ni lors du choc, ni au son de la sonnerie. Autrement dit, il avait renoncé à échapper au danger, sentant qu’il n’y avait plus rien à faire.
 
C’est cette sensation qui s’est emparée de la société israélienne. A la question « Quelle solution ?», « Qui doit gouverner le pays ? » L’homme de la rue répond invariablement « C’est la catastrophe, mais que peut-on faire », « De toutes manières, tout le monde est pareil «  « Il n’y a pas de solution » etc. La lutte idéologique, qui ici prendrait un sens vital, a disparu. La mobilisation a cédé la place à l’indifférence.
 
Cette indifférence de la population sur des sujets aussi vitaux et cruciaux, est la meilleure option dont puisse rêver le gouvernement actuel, ainsi que toutes les parties prenantes aux négociations. Ehoud Olmert l’a bien compris, quand, dans un discours prononcé l’an passé, il justifiait la volonté de faire des « concessions douloureuses » du fait que le « peuple est fatigué ». C’est aussi cette « fatigue » - interprétée par nos Sages comme une fatigue morale et un doute sur l’essentiel - qui dans le désert, avait aiguisé l’appétit d’Amalek.
 
Ce qui aurait fait sortir dans la rue la population il y a quinze ou vingt ans, ne provoque aujourd’hui que quelques articles dans la presse sectorielle.
 
Un spécialiste de stratégie a pu ainsi résumer l’état actuel de la société israélienne : « Le peuple est fatigué. Notre problème est que nous n’avons plus de but, comme peuple et comme Etat. Un dirigeant doit être capable de fixer un objectif à ses citoyens, de s’y atteler, et de constituer un exemple pour eux. Malheureusement, le peuple ne fait plus confiance à ses dirigeants corrompus. A une époque, on disait que quiconque cédait des territoires aux ennemis, était un traître. Est venu Sharon qui l’a fait, et en plus, sans recevoir de paix en contrepartie. Olmert veut discuter avec Abou Mazen ? Qu’il discute ! Il veut donner ? Qu’il donne ! L’essentiel est que l’on nous laisse enfin tranquilles. »
 
Viktor Fraenkel, survivant de Theresienstadt, Auschwitz et Dachau, explique que d’après ce qu’il a pu observer dans l’enfer concentrationnaire, la plupart de ceux qui ont survécu sont ceux qui avaient trouvé et gardé un sens à leur vie, même dans ces conditions atroces. Dans son livre « L’homme à la recherche de sens», il écrit ceci : « Celui qui a un ‘pour  quoi’ en vertu duquel il va pouvoir vivre et se battre, trouvera nécessairement tous les ‘comment’ pour y arriver ».
 
Ce qui est valable pour l’individu, l’est aussi pour une collectivité nationale comme la nôtre. Mais il est à craindre que le choc électrique qui nous fera réagir soit de grande amplitude.

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