Le flagrant déni de Mahmoud Abbas

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mabbas.jpgArticle paru dans "Le Monde"

La conscience de vivre une journée emblématique accorde-t-elle le droit d'emprunter des raccourcis historique ?

Il semble que ce soit le cas au vu du cache glissé dans le discours de Mahmoud Abbas vendredi 23 septembre aux Nations unies, et qu'aucun organe de presse n'a cru bon de souligner.

Cette journée restera comme une date symbolique dans la lutte, lente et difficile, des territoires palestiniens pour être reconnus comme un Etat à part entière. Le dépôt de la demande d'adhésion auprès de Ban Ki-moon aurait cependant eu moins d'impact médiatique sans le discours de quarante minutes que le président de l'autorité palestinienne a prononcé devant l'Assemblée générale. Un discours émouvant, nécessaire même, longuement applaudi par les Nations unies, et dont la presse a ensuite rapporté les formules les plus marquantes. Dans l'une d'entre elles, particulièrement mise en valeur par la dépêche AFP relatant le discours, et reproduite illico dans les plus grands journaux, Mahmoud Abbas déclare : "Nous sommes le seul peuple au monde encore sous occupation." Une phrase choc, prête à rentrer dans l'Histoire… Le peuple palestinien est donc le dernier peuple soumis au joug d'une nation étrangère ?

Les Tchétchènes et les Tibétains peuvent se réjouir : Mahmoud Abbas vient de leur apprendre que le temps de l'occupation et de la colonisation est révolu. Dommage que personne ne leur ait dit avant, ça aurait évité aux Etats beaucoup d'hypocrisies diplomatiques, et aux associations de défense des droits de l'homme, beaucoup de luttes. A moins que Mahmoud Abbas, par le seul effet de son discours, vienne de les libérer, auquel cas on serait là dans le domaine de la formule magique ou, mieux encore, du mythe : la création d'une réalité par le soin d'une parole performative. D'un point de vue discursif, la tentation est forte en effet de voir dans la formule de Mahmoud Abbas une espèce de cosmogonie inversée : celui de la fin d'un monde violent et oppressant, où tous les peuples du monde vivent souverains et disposent enfin du droit de disposer d'eux-mêmes. Tous les peuples du monde ? Non, en Palestine, ancienne colonie romaine, l'envahisseur éternel résiste encore et toujours au printemps des libertés arabes.

Comment une telle formule, contraire à la plus cruelle réalité du monde contemporain, a-t-elle non seulement pu se glisser dans le discours de Mahmoud Abbas, mais encore être rapportée sans aucune distance par les médias ?

Revêtir son peuple de la tunique du dernier peuple occupé du monde ne manque certes pas de panache, mais c'est aussi une bourde monumentale : comme dirait l'autre, plus c'est gros, plus ça passe. Et c'est passé sans problème. Mais pourquoi Mahmoud Abbas a-t-il fait passer ce grossier pied de nez à l'évidence ?

Première hypothèse : il a oublié que, des Irakiens aux Somaliens, il y a toujours dans le monde de nombreux autres peuples que le sien qui connaissant des formes d'occupation diverses. L'hypothèse est sérieuse, et l'amnésie momentanée de Mahmoud Abbas, qu'elle soit consciente ou inconsciente, est à ce titre signifiante : elle est un signe sensible, voire poétique, de la souffrance du peuple palestinien. Toute la douleur du monde disparaît derrière celle que je ressens, moi.

C'est un sentiment humain, dur mais élémentaire, brillamment exprimé par le prix Nobel Bernard Shaw en 1928 :

"Les souffrances que tu peux endurer sont les plus grandes qui puissent être endurées sur la terre. Si tu meurs de faim, tu auras souffert toute la faim qui a pu ou pourra exister. Que dix mille personnes meurent avec toi et partagent ton sort, cela ne rendra pas ta faim dix mille fois plus long. Ne te laisse pas écraser par l'horrible sommes des souffrances humaines, car une telle somme n'existe pas. Ni la pauvreté ni la douleur ne sont accumulables."

Ainsi le masque posé sur l'ensemble des autres peuples occupés dans l'état actuel du monde peut-il se lire comme l'expression, maîtrisée ou non, de la dimension aveuglante de l'oppression ressentie par les Palestiniens. Le repli sur sa propre injustice, au point de dénier jusqu'à l'existence même d'une injustice comparable sur la surface de la planète, est le cri de douleur, aigu et prolongé, du peuple d'Abbas.

Ceci ayant été dit, la distinction entre l'élan d'écriture passionnel qui fait oublier les souffrances du reste du monde, et la construction d'une lacune définitive, n'est pas anodine.

Seconde hypothèse donc : la sentence de Mahmoud Abbas est un puissant outil rhétorique prenant au piège les destinataires de son discours, Nations unies et opinion internationale confondues. Mieux encore : un calcul politique calibré en fonction d'un objectif littéralement électoral, celui d'emporter les suffrages des membres de l'organisation qui voteront la demande d'adhésion qu'il vient de déposer.

Mahmoud Abbas sait qu'il peut se permettre, disons, une distraction, parce que sa cause en quelque sorte l'excuse d'avance : il se fait, à l'ONU, le porte-parole d'une démarche entendue et approuvée par la majorité. Faire porter à l'Etat palestinien toute l'injustice du monde est un effet de rhétorique visant à souligner la justesse de sa requête. Si c'est un abus, voire un manque de respect à l'égard des autres peuples dominés de la planète, c'est aussi une arme intellectuelle risquée, mais audacieuse : personne ne pouvait, à la suite de son discours, lui répondre que d'autres nations dans le monde ne pas souveraines, et ne sont pas davantage représentées au sein de l'ONU, sous peine de passer dans ce cas précis soit pour un pinailleur, soit pour un sioniste.

Autrement dit : la formule d'Abbas est un maniement habile de la langue de bois qui prévaut à l'ONU, par son usage d'abord, et surtout par la neutralisation de toute contradiction qu'elle engendre. Il n'est guère diplomatique de rappeler des vérités qui fâchent dans cette assemblée, moins encore lorsque l'on s'y rend avec une requête précise sous le bras.

La tournure est alors, non plus politique, mais politicienne : escamoter le temps d'un discours le sort d'autres peuples du monde soumis à un sort identique, c'est se ménager la faveur des gouvernements qui sont dans le rôle des "occupants" auprès de ces peuples. C'est se prémunir du risque d'un veto de la part de la Russie et de la Chine, toutes deux siégeant en permanence au conseil de sécurité de l'ONU… et dont les politiques sont notoirement colonialistes et autoritaires envers, nous les évoquions, respectivement les Tchétchènes et les Tibétains, pour ne citer qu'eux. La menace d'un probable veto des Etats-Unis est déjà suffisamment forte pour ne pas titiller ces Etats sur la question de l'invasion impérialiste.

Mahmoud Abbas a-t-il abusé de son rôle de porte-parole d'un peuple "occupé" pour exprimer une énormité dont il savait que l'expression allégorique, dans un lieu sacralisé tel que l'Assemblée générale des Nations unies, ne rencontrerait pas d'objection, mais – mieux encore – participerait à la victimisation nécessaire pour gagner les différentes sensibilités à sa cause ? Peut-être. La loi dans l'arène diplomatique ne saurait cependant être la même dans le journalisme. Le fait que les comptes-rendus n'aient pas porté de regard critique sur les libertés prises par Abbas avec la réalité, est troublant.

La phrase passée à la loupe sémiologique dans cet article n'est en effet pas la seule approximation orientée du discours prononcé vendredi 23 septembre. Il suffira de rappeler que lorsque Mahmoud Abbas déclare avoir "accepté la création de l'Etat palestinien sur seulement 22 % des frontières de la Palestine historique", l'apparente humilité du chiffre dévie l'attention de la réalité territoriale à laquelle Abbas fait allusion : en l'occurrence la "Palestine historique", l'ancienne province romaine qui comprend aujourd'hui certes non seulement Israël, mais également la Syrie, le Liban et la Jordanie. Il est vrai que formulé ainsi, l'argument aurait été moins spectaculaire.

Si l'on peut formuler des réserves quant aux motivations d'Abbas d'arranger la réalité dans un discours capital (on pourra considérer, sans jeu de mots, que c'est de bonne guerre, tant la création d'Israël s'est faite sur la base d'une désinformation tenace à l'égard des territoires palestiniens), l'absence de commentaire critique spontané sur ce même discours, et ce malgré les tournures plus que douteuses qu'il comprend, est bel et bien regrettable. C'est là le symptôme de la frilosité qui gagne une profession craignant l'amalgame entre examen impartial et prise de position partisane.

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