Rachi, rabbin de Troyes : un maître juif qui refusait toute lecture chrétienne de la Bible

Actualités, Israël, Judaïsme - le - par .
Transférer à un amiImprimerCommenterAgrandir le texteRéduire le texte
FacebookTwitterGoogle+LinkedInPinterest
Rachi, rabbin de Troyes : un maître juif qui refusait toute lecture chrétienne de la Bible

 

Rachi n'a jamais été un homme de dialogue interreligieux.
Le plus grand commentateur juif de la Bible et du Talmud a consacré une partie de son œuvre à démonter les lectures christologiques des Écritures, au moment même où les croisés massacraient les communautés juives qu'il connaissait.
À Troyes, où il est célébré jusque dans les chorales paroissiales, ce Rachi-là a presque disparu.

Par Claudine Douillet I 14 octobre

La Maison Rachi de Troyes est un lieu superbe. On y trouve une bibliothèque réunissant ses commentaires dans toutes les langues, un parcours muséographique soigné, une volonté évidente de faire connaître l'enfant du pays. Mais le visiteur qui connaît un peu l'œuvre du maître ressort avec un malaise.
Le Rachi qu'on lui présente ressemble à un sage universel, presque un précurseur du dialogue entre religions. Le Rachi des textes est autre chose : un rabbin, un maître de la loi juive, attaché à défendre la lecture juive de la Bible contre ceux qui voulaient se l'approprier.

Un rabbin né dans la Champagne de l'an 1040

Rabbi Shlomo ben Itzhak, dit Rachi, naît à Troyes en 1040 et y meurt en 1105. Il étudie dans les grandes académies rhénanes de Mayence et de Worms, puis revient fonder sa propre école en Champagne, où il vit, selon la tradition, du travail de ses vignes.
Son commentaire de la Torah et son commentaire du Talmud deviennent en quelques générations la porte d'entrée obligée de tout étudiant juif.
Ses petits-fils, Rachbam et Rabbénou Tam, fondent l'école des tossafistes. Son œuvre est entièrement tournée vers un but : rendre le texte accessible au peuple juif, dans son sens simple, le pchat, éclairé par le midrash.

1096, l'année où le monde de Rachi s'effondre

En 1096, la première croisade se met en marche. Avant même d'atteindre l'Orient, des bandes de croisés massacrent les communautés juives de Spire, Worms et Mayence.
Ce sont précisément les villes où Rachi a étudié, où vivaient ses maîtres, ses condisciples, ses amis. Des centaines de familles sont exterminées, d'autres sont baptisées de force. Troyes est épargnée, mais Rachi vit ces événements de l'intérieur. Plusieurs selihot, des poèmes pénitentiels, lui sont attribuées et portent la marque de ce deuil.

Ses responsa témoignent de la même fidélité. Interrogé sur le sort des juifs baptisés sous la contrainte qui revenaient à leur foi, Rachi exige qu'on les accueille sans les humilier ni les écarter. Pour lui, le baptême forcé n'efface rien : ils restent des juifs. Ce n'est pas la position d'un homme qui relativise les frontières entre les religions.

Le Psaume 2 : « à cause de la réponse aux hérétiques »

L'argument le plus net se trouve dans son commentaire des Psaumes. Le Psaume 2 parle du roi oint de Dieu, à qui il est dit « tu es mon fils ». Les chrétiens y lisent une annonce du Christ. Rachi reconnaît que les maîtres du Talmud appliquaient ce psaume au roi Messie. Mais il ajoute que, pour répondre aux minim, les hérétiques, c'est-à-dire ici les chrétiens, il convient de l'expliquer comme se rapportant à David lui-même. Rachi assume donc de déplacer l'interprétation pour fermer la porte à la lecture chrétienne. L'intention polémique est écrite noir sur blanc.

Isaïe 53 : le serviteur souffrant, c'est Israël

Le chapitre 53 d'Isaïe, celui du serviteur méprisé qui porte les souffrances des autres, est depuis les premiers siècles le texte central de l'apologétique chrétienne. Rachi l'interprète tout autrement. Pour lui, le serviteur est Jacob, c'est-à-dire le peuple d'Israël, et plus particulièrement les justes d'Israël, frappés et humiliés parmi les nations. À la fin des temps, ces nations reconnaîtront qu'elles se sont trompées sur lui.
Écrite au lendemain de 1096, cette lecture prend une résonance terrible : le peuple souffrant n'est pas une figure du Christ, c'est le peuple juif persécuté par ceux qui se réclament du Christ.

Isaïe 7 et la « jeune femme »

Même démarche pour Isaïe 7,14, que la tradition chrétienne traduit par « la vierge concevra ». Rachi s'en tient au texte hébreu : le mot almah désigne une jeune femme, et le signe concerne l'époque même du prophète. Il s'agit, explique-t-il, de l'épouse d'Isaïe, qui enfantera dans l'année. Aucune place n'est laissée à une prophétie lointaine de la naissance de Jésus.

« Faisons l'homme » : pas de Trinité

Dès le premier chapitre de la Genèse, Rachi se heurte au pluriel de « Faisons l'homme à notre image », que les théologiens chrétiens invoquaient comme une trace de la Trinité. Il reprend le midrash : Dieu a consulté sa cour céleste par humilité, pour enseigner aux hommes qu'un grand doit prendre conseil auprès des plus petits. Il note même que Moïse s'inquiétait de laisser ainsi une ouverture aux hérétiques, et que Dieu lui répondit d'écrire malgré tout : celui qui veut se tromper se trompera. Le Dieu de Rachi est un, sans partage.

Le Cantique des Cantiques, chant d'amour entre Dieu et Israël

Pour l'Église, le Cantique des Cantiques décrit l'union du Christ et de l'Église. Rachi, dans son introduction, en fait le chant d'Israël exilé, veuve qui se souvient de son premier amour et que Dieu n'a pas répudiée. L'historienne israélienne Sarah Kamin a montré combien ce commentaire répond, en creux, à la thèse chrétienne selon laquelle Dieu aurait rejeté le peuple juif au profit de l'Église. Pour Rachi, l'alliance n'a jamais été rompue.

Une influence chrétienne que Rachi n'a pas cherchée

Il est vrai que des exégètes chrétiens ont puisé chez Rachi. Au XIVe siècle, le franciscain Nicolas de Lyre l'utilise abondamment, et Luther, à travers lui, en hérite. Mais ils prenaient chez Rachi la grammaire, le sens littéral, la connaissance de l'hébreu, tout en rejetant ses conclusions. Rachi n'a pas écrit pour eux. Il a écrit contre leur lecture.

L'histoire a d'ailleurs vite rappelé ce que pensait l'Église de ces commentaires. En 1242, à Paris, des charrettes entières de manuscrits du Talmud, accompagnés des gloses de Rachi, sont brûlées en place publique après la disputation de 1240. Plus tard, les censeurs ont corrigé dans les éditions imprimées les passages où Rachi désignait les chrétiens comme des minim.

Rendre Rachi au peuple juif

Elie Wiesel, dans le livre qu'il lui a consacré, décrit un maître enraciné dans son peuple, porteur de sa mémoire et de ses blessures. C'est ce Rachi qu'il faut rappeler. Que Troyes honore l'un de ses plus grands fils est légitime. Que des chrétiens reconnaissent leur dette envers lui est respectable. Mais présenter Rachi comme un artisan de l'œcuménisme relève du contresens. Il fut un rabbi, un maître du Talmud, un défenseur intransigeant de la lecture juive de la Bible, à une époque où cette fidélité se payait du sang.

POUR S'INSCRIRE A LA NEWSLETTER D'ALLIANCE ET AVOIR ACCES AUX INFORMATIONS EN UN COUP D'OEIL CLIQUEZ ICI :https://alliance-magazine.com/?p=subscribe&id=1

 

 

 

Vos réactions

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

A voir aussi