Italie : pour se former à Reggio Emilia, des enseignants juifs sommés de dénoncer Israël

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Italie : pour se former à Reggio Emilia, des enseignants juifs sommés de dénoncer Israël

Reggio Emilia : des éducateurs juifs sommés de renier Israël avant d'entrer dans les écoles maternelles

Par Claudine Douillet I 11 octobre 2026

Une centaine d'enseignants juifs venus des États-Unis et d'Israël devaient apprendre la célèbre pédagogie Reggio Emilia dans le nord de l'Italie. On leur a d'abord demandé de signer une déclaration contre « l'occupation de Gaza ». Les Américains ont renoncé, les 25 Israéliens maintiennent leur venue. Le président de la communauté juive de Milan dénonce des méthodes « dignes de Goebbels ».

Un voyage de formation transformé en examen politique

Ils venaient pour apprendre à faire parler les enfants. Ce sont eux qu'on a voulu faire parler. Une centaine d'éducateurs juifs spécialisés dans la petite enfance, venus des États-Unis et d'Israël, devaient se rendre cette semaine à Reggio Emilia, en Émilie-Romagne, pour se former dans les écoles maternelles qui ont donné leur nom à l'une des pédagogies les plus influentes au monde.

Avant même leur départ, une condition est tombée. Selon le site américain Jewish Insider, cité par Ynet, les participants devaient approuver la déclaration suivante : « Je me désolidarise de l'occupation de Gaza et de la violation des droits des enfants et des êtres humains dans les territoires occupés, comme partout ailleurs dans le monde. » Le voyage était organisé par le Paradigm Project, un réseau américain qui forme les enseignants des écoles maternelles juives.

Une charte imposée à tous, une clause réservée aux Juifs

L'organisme d'accueil, Reggio Children, a élaboré avec les institutions éducatives de la municipalité une charte dite d'« éducation démocratique et participative ». Selon sa présidente, Maddalena Tedeschi, ce texte s'applique à tous les groupes en visite. Il appelle à s'opposer à la guerre, à protéger les droits de l'enfant et à condamner le génocide et la militarisation des écoles.

Mais d'après Maariv et Ynet, les enseignants issus d'écoles juives ont été soumis à une exigence supplémentaire : un engagement personnel sur les « droits des enfants dans les territoires occupés » et une prise de distance explicite avec la politique du gouvernement de Benjamin Netanyahou. Aucune des délégations venues des quelque 130 pays avec lesquels travaille Reggio Children n'a eu à s'y plier.

Ce n'est pas la première fois que ce séjour bute sur la politique. Le groupe devait déjà venir l'an dernier. Reggio Children avait alors reporté la visite au dernier moment, le temps de rédiger cette fameuse charte.

Profils fouillés sur les réseaux sociaux

Le Dr Pesha Kletenik, directrice de la Manhattan Day School, une école juive de New York, devait faire le voyage avec une collègue. Dans une lettre adressée aux familles de son établissement, elle raconte que les noms des participants ont circulé et que leurs comptes personnels sur les réseaux sociaux, ainsi que ceux de leurs écoles, ont été examinés puis présentés comme preuves de leur soutien à Israël et à Tsahal. Des drapeaux israéliens et des photos de voyages en Israël figuraient parmi les éléments retenus contre eux.

Une autre école juive, qui comptait envoyer trois enseignants, a rappelé aux parents que les premières victimes de l'annulation seraient les élèves eux-mêmes, privés des idées nouvelles que leurs maîtres auraient rapportées en classe.

Parents, syndicat et manifestants contre la visite

La contestation a commencé avant même l'envoi de la déclaration. Des parents liés à Reggio Children se sont opposés au séjour au motif que certains établissements d'origine des participants « soutiennent Tsahal ». La section locale du syndicat CGIL a réclamé à son tour l'annulation, en invoquant la guerre.

Mardi dernier, une centaine de manifestants se sont rassemblés devant le centre éducatif de la ville pendant qu'un débat s'y tenait sur la politique des écoles maternelles. Sur certaines pancartes, on pouvait lire : « Sortir le sionisme des écoles ».

L'affaire est remontée jusqu'au conseil municipal. Une motion de la droite condamnant les appels au boycott, et une contre-motion demandant de geler la visite, n'ont pu être examinées en urgence, le Parti démocrate s'étant opposé aux deux.

Les Américains renoncent, les Israéliens maintiennent

Face à ce climat, le Paradigm Project a annulé la venue du groupe américain. Ses responsables expliquent qu'une telle formation exige un environnement ouvert et serein, et que les participants n'auraient pas pu vivre l'expérience pour laquelle ils s'étaient inscrits.

Les 25 éducateurs israéliens, eux, sont attendus à Reggio Emilia du 12 au 16 octobre, alors même que la municipalité a suspendu ses relations institutionnelles avec le gouvernement israélien. Ils n'ont pas expliqué publiquement leur décision. On ignore à ce stade s'ils ont signé le texte au cœur de la polémique.

Le maire défend l'accueil, la communauté juive de Milan exige des démissions

Le maire de Reggio Emilia, Marco Massari, assume. « Accueillir quelqu'un, c'est aussi reconnaître à celui qui est différent de nous le droit de le rester », a-t-il déclaré, précisant que la charte serait présentée à tous les futurs groupes en visite.

Pour Walker Meghnagi, président de la communauté juive de Milan, cité par Maariv, la ville prétend promouvoir l'inclusion tout en exigeant de façon dictatoriale qu'un enseignant américain prenne position sur un conflit étranger, uniquement parce qu'il est juif. Il parle de méthodes rappelant celles de Goebbels et du dignitaire fasciste Roberto Farinacci, et réclame la démission immédiate de l'administration municipale pour le préjudice infligé à l'image de l'Italie, alors que l'affaire fait la une des journaux télévisés aux États-Unis.

Les critiques relèvent aussi un deux poids, deux mesures : jamais une telle déclaration n'a été exigée d'enseignants venus de pays où les écoles sont fermées aux filles. Comme l'a résumé un observateur, la charte impose aux écoles d'être des lieux d'expression libre, mais un seul groupe, identifié par les écoles où il enseigne, a dû faire acte d'allégeance avant d'en franchir la porte.

Une pédagogie née pour former des esprits libres

L'ironie n'échappe à personne. La méthode Reggio Emilia, née dans les écoles maternelles de la ville au lendemain de la Seconde Guerre mondiale sous l'impulsion de Loris Malaguzzi, considère l'enfant comme un acteur à part entière de ses apprentissages. Les éducatrices partent des questions des enfants pour construire des activités de création, de recherche et de dialogue. Très répandue dans les écoles maternelles juives américaines, elle repose sur un principe simple : apprendre à questionner, jamais imposer une réponse toute faite.

C'est précisément ce que la ville qui l'a vue naître vient de refuser à ses visiteurs juifs.

Sources : Maariv, Ynet, Jewish Insider.

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