Ceuta : 60 000 migrants et les théories antisémites démontées point par point

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Ceuta : 60 000 migrants et les théories antisémites démontées point par point

Environ 60 000 migrants ont franchi en quelques heures la frontière entre le Maroc et l'enclave espagnole de Ceuta dans la nuit du 29 au 30 juillet, un afflux sans précédent dans l'histoire du territoire qui a fait au moins 57 morts et provoqué une crise diplomatique majeure entre Madrid et Rabat.

Un afflux sans précédent

Selon le président du gouvernement local de Ceuta, Juan Jesús Vivas, environ 60 000 personnes sont entrées dans la ville en l'espace de quelques heures, soit près de 70 % de la population totale de l'enclave, qui compte 85 000 habitants. La plupart des migrants, en grande majorité de jeunes Marocains, ont tenté la traversée à la nage depuis la ville marocaine de Fnideq, tandis que d'autres ont franchi les clôtures frontalières. Les autorités espagnoles font état d'au moins 57 morts, en majorité par noyade, ainsi que de plusieurs blessés dans des mouvements de foule.

Un scénario qui rappelle 2021

Cette crise ravive le souvenir de mai 2021, lorsque environ 8 000 à 10 000 personnes avaient franchi la même frontière après un assouplissement des contrôles marocains, en pleine brouille diplomatique liée à l'accueil en Espagne du chef du Front Polisario Brahim Ghali. Le Parlement européen avait alors condamné l'usage par Rabat du contrôle migratoire comme moyen de pression politique sur Madrid. Cette fois encore, la presse espagnole s'interroge sur le rôle des autorités marocaines. Le média local El Faro de Ceuta affirme que ses journalistes ont vu des soldats marocains inciter des jeunes à traverser, et plusieurs observateurs notent que les cordons de sécurité marocains ont manifestement laissé passer la foule.

Retour massif au Maroc et chaos frontalier

Dès le lendemain, le chaos a cédé la place à un reflux tout aussi spectaculaire. Selon le chef de la diplomatie espagnole José Manuel Albares, la quasi-totalité des personnes entrées à Ceuta seraient déjà reparties au Maroc, certains migrants évoquant une ville totalement saturée. Plusieurs pistes sont avancées pour expliquer le déclenchement soudain de ce mouvement, entre rumeurs relayées sur les réseaux sociaux annonçant l'ouverture d'un poste-frontière, tensions socio-économiques dans le nord du Maroc, et une possible passivité volontaire des forces marocaines. Aucune de ces hypothèses n'est à ce stade confirmée par une source officielle.

Une onde de choc européenne

L'épisode a immédiatement suscité une réaction en chaîne à droite et à l'extrême droite européennes. L'Italie a annoncé la suspension de l'accord de libre circulation Schengen avec l'Espagne, une décision soutenue par la Finlande et le Danemark. Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a qualifié l'événement d'"attaque contre l'intégrité territoriale" de l'Espagne, tandis que Rabat maintient sa revendication de souveraineté sur Ceuta, enclave espagnole en Afrique du Nord dont le statut reste une source de tension permanente entre les deux pays.

Comment expliquer le reflux

Moins de 48 heures après le pic de la crise, environ 48 000 des 60 000 migrants entrés à Ceuta avaient déjà repris le chemin du Maroc, selon le ministère espagnol de l'Intérieur.
Ce retour massif s'explique d'abord par la réalité du terrain. Ceuta, ville de 83 000 habitants, s'est retrouvée submergée par une population équivalente à 70 % de ses résidents, sans hébergement, sans nourriture et sans perspective d'accès légal au territoire espagnol. Plusieurs migrants interrogés par l'AFP ont eux-mêmes expliqué être repartis faute de place, d'eau ou de nourriture. Le ministre espagnol de l'Intérieur a par ailleurs souligné que la coopération avec Rabat avait permis de "renverser la situation en 24 heures", l'ambassadrice marocaine en Espagne ayant elle-même appelé les personnes entrées à Ceuta à rentrer au Maroc.

Sur les causes du déclenchement, la chercheuse Myriam Cherti, de l'université d'Oxford, pointe la diffusion massive sur les réseaux sociaux, notamment sur Discord, de rumeurs annonçant l'ouverture de la frontière, qui ont provoqué un mouvement de foule spontané.
D'autres facteurs sont avancés par les autorités et des élus européens, dont le plan espagnol de régularisation de 500 000 immigrés sans papiers adopté fin janvier, cité par plusieurs responsables comme un facteur d'appel d'air, ainsi que le climat de tension chronique entre Rabat et Madrid, déjà observé en 2021.

Le complotisme antisémite mis à nu

Depuis vendredi, des sites classés antisémites, dont Réseau International et l'Unz Review, affirment sans la moindre preuve que cet afflux migratoire aurait été téléguidé par le Mossad, les services américains et britanniques, avec la complicité du Maroc, pour déstabiliser Pedro Sánchez en raison de ses positions critiques envers Israël. Cette thèse ne résiste à aucun examen factuel et relève de la fabrication pure.

Aucune agence de presse, aucun service de renseignement occidental et aucun journaliste d'investigation n'a produit le moindre élément matériel appuyant l'hypothèse d'une opération israélienne. Les témoignages recueillis sur place, tant par l'AFP que par le New York Times, décrivent au contraire un mouvement de foule spontané, déclenché par des rumeurs virales et porté par de jeunes Marocains et des migrants subsahariens fuyant la pauvreté, un profil sociodémographique documenté depuis des années et sans lien avec la diplomatie israélienne.

Ces mêmes cercles conspirationnistes se contredisent d'ailleurs entre eux, ce qui achève de disqualifier leur récit. Une partie accuse Israël d'avoir organisé la vague migratoire, une autre lui prête l'intention inverse de vouloir en accuser le Maroc. Cette instabilité de l'accusation, qui change de cible selon l'auteur du texte, trahit une logique où le seul point fixe reste la désignation d'un bouc émissaire juif, indépendamment des faits. Ce n'est pas une enquête, c'est un réflexe.

Le précédent de 2021 achève de vider la thèse de tout contenu. Un simple assouplissement des contrôles frontaliers marocains, sans qu'aucune "main cachée" extérieure ne soit nécessaire, avait suffi à mobiliser 8 000 à 10 000 candidats au départ en quarante-huit heures. Un mouvement dix fois plus large, dans un contexte de rumeurs virales sur les réseaux sociaux et de tensions diplomatiques déjà connues, ne nécessite aucune explication ésotérique. Le Mossad n'a pas besoin d'exister pour que des jeunes désespérés se jettent à l'eau après avoir lu un message sur Discord.

La thèse de la "vengeance populaire" anti-normalisation ne résiste pas non plus à l'examen

Une autre version, plus récente, avance que la normalisation avec Israël décidée par la monarchie marocaine en décembre 2020 serait restée impopulaire dans une partie de la population, et que la ruée vers Ceuta traduirait une forme de représailles populaires six ans plus tard.
Cette lecture bute sur plusieurs incohérences.
La cible ne correspond pas au grief supposé, puisque des migrants cherchant à punir un accord israélo-marocain se seraient tournés vers l'Espagne, pays tiers étranger à cet accord.

Aucun événement lié à la normalisation n'est survenu dans les jours précédant le 29 juillet pour expliquer un passage à l'acte à ce moment précis.
Et le profil des candidats au départ, de jeunes hommes marocains et des migrants subsahariens en situation de précarité, correspond à celui déjà documenté lors de la crise de 2021, relevant de la migration économique et non d'une mobilisation politique. Aucune manifestation ni agitation anti-normalisation n'a par ailleurs été rapportée au Maroc à cette période. L'explication la mieux établie reste celle des rumeurs virales sur les réseaux sociaux et de la détresse économique dans le nord du pays.

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