Le franc suisse a mis 200 ans à devenir invincible, le shekel pourrait y arriver en 20 ans

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Le franc suisse a mis 200 ans à devenir invincible, le shekel pourrait y arriver en 20 ans

Le shekel marche sur les traces du franc suisse : et si la monnaie forte devenait la nouvelle arme secrète d'Israël ? Deux pays que tout oppose, une même trajectoire fulgurante.
Alors que la Suisse a mis deux siècles à transformer son franc en valeur refuge mondiale, Israël pourrait bien réussir la même percée en quelques années à peine, portée par la tech, l'IA et une économie qui attire l'argent du monde entier.
Un économiste zurichois l'affirme sans détour : ce que traverse le shekel n'est pas un problème, c'est la preuve éclatante d'une réussite.

Le shekel fort : la Suisse a un siècle d'avance sur Israël, et voici ce qu'elle a compris

Difficile d'imaginer deux pays plus différents que la Suisse et Israël.
Même s'ils comptent aujourd'hui une population comparable et partagent un système éducatif d'excellence tourné vers la recherche, tout les sépare.
La dernière guerre suisse remonte à près de deux siècles. La Confédération repose sur un pouvoir décentralisé, une neutralité internationale affichée depuis le XIXe siècle, un ordre institutionnel presque obsessionnel, une topographie montagneuse et des exportations restées fidèles aux montres et au chocolat.

Et pourtant, selon Costa Vayanos, Israël s'apprête à vivre exactement ce que la Suisse a déjà traversé.

Un franc qui n'a jamais cessé de grimper

Vayanos, 62 ans, dirige les investissements chez Genesis, un family office zurichois qui gère l'argent d'investisseurs suisses et d'une partie des nouveaux riches de la tech israélienne. Ancien cadre de la banque UBS et enseignant à l'université de Zurich, il a publié l'an dernier un ouvrage retraçant l'histoire du franc suisse entre 1798 et 2055, fruit de recherches dans les archives de Paris et de Hambourg et d'une reconstitution statistique des taux de change des monnaies cantonales antérieures à l'unification monétaire suisse.

Sa conclusion : le franc suisse est sans doute la monnaie la plus performante au monde depuis la fin du XVIIIe siècle. Non pas la plus stable, précise-t-il, mais celle qui a le mieux préservé son pouvoir d'achat sur la durée, mieux même que l'or sur la majeure partie de la période étudiée.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. En 1801, un dollar valait 5,17 francs, un taux resté quasiment inchangé pendant plus d'un siècle. La Grande Dépression a fait grimper le franc de 40 %, à 3,08 pour un dollar. La fin des accords de Bretton Woods, en 1971, a déclenché une nouvelle vague d'appréciation. Aujourd'hui, un dollar ne vaut plus que 0,8 franc, soit un effondrement de 76 % du billet vert depuis 1798.

Cette trajectoire n'est pas un hasard. Elle raconte, selon Vayanos, l'histoire d'un pays qui a appris très tôt à vivre avec une monnaie forte, et à en tirer profit plutôt qu'à la subir.

Le secret d'une monnaie increvable

Vayanos fait remonter les origines de la puissance helvétique jusqu'au XVIe siècle. À l'époque, la Suisse louait ses jeunes hommes comme mercenaires aux puissances voisines, un commerce qui a fait entrer des quantités massives d'or étranger et posé les bases d'une richesse durable.

Des facteurs plus prosaïques ont aussi joué un rôle. Le franc a longtemps été une pièce métallique, et non un billet de papier, à une époque où la France, l'Autriche ou l'Allemagne imprimaient de la monnaie fiduciaire pour financer leurs guerres, avec les hyperinflations que l'on sait. La Suisse, épargnée par les conflits, n'a jamais eu ce besoin.

L'autre pilier, selon Vayanos, tient à la gouvernance. La Suisse n'a jamais eu de roi ni de véritable chef d'État unique : le pouvoir est réparti au sein d'un conseil fédéral collégial. Résultat, une banque centrale technocratique, protégée de toute pression politique, qui peut se concentrer exclusivement sur sa mission de lutte contre l'inflation.

Quand la situation l'exige, cette même institution sait pourtant frapper fort. Pendant la Première Guerre mondiale, la dette publique suisse est passée de 5 % à 40 % du PIB pour financer la défense des frontières. Dans les années 1970, face à un afflux massif de capitaux, la banque centrale a imposé des taux d'intérêt négatifs allant jusqu'à 40 % par an pour dissuader les investisseurs étrangers. Un plan tenu secret prévoyait même, si cela ne suffisait pas, de scinder le franc en deux taux de change distincts, l'un pour le commerce, l'autre pour les marchés financiers. Le plan n'a jamais été activé, mais il montre jusqu'où l'institution était prête à aller.

Une nouvelle bataille contre l'appréciation

Aujourd'hui encore, la Suisse doit défendre son franc contre une envolée jugée excessive. Sur fond de chute du dollar, de perte de confiance dans les marchés financiers et d'endettement croissant des grandes puissances, le franc s'est apprécié de 10 % en un an face à un panier de devises internationales. La banque centrale a ramené ses taux à 0 %, une première parmi les banques centrales occidentales dans ce cycle.

Berne dispose de réserves de change colossales, de l'ordre de mille milliards de dollars, mais s'abstient pour l'instant d'intervenir directement sur les marchés. La raison est diplomatique : Washington, qui vient tout juste de signer un accord de libre-échange avec la Suisse après de longues négociations, a prévenu qu'elle considérerait toute intervention comme une manipulation monétaire destinée à favoriser artificiellement les exportateurs suisses.

Ce qu'Israël devrait en tirer

Pour Vayanos, ces mécanismes deviennent aujourd'hui pertinents pour Israël, confronté à une appréciation continue du shekel face au dollar et aux autres devises. Il y a deux mois, le dollar était tombé sous la barre des trois shekels, ravivant le débat sur les taux d'intérêt, la politique gouvernementale et l'avenir du secteur privé. Même si le billet vert s'est depuis un peu redressé, la tendance de fond, selon lui, va se poursuivre.

« Ce qui arrive au shekel est d'abord un signe de réussite, insiste-t-il. Cela signifie que l'argent afflue dans le pays. Grâce à la tech et à la croissance des services, Israël s'impose comme une économie exportatrice. Il faut comprendre qu'il s'agit d'un changement structurel. Nous sommes entrés dans un monde numérique et dominé par l'intelligence artificielle, et comme après l'invention de l'électricité, personne ne reviendra travailler à la bougie. »

Interrogé sur les différences fondamentales entre les deux économies, il balaie l'objection : « Peu importe ce qui alimente la dynamique. Tant que les gens veulent convertir leur argent dans la monnaie locale pour l'acheter, ils poussent sa valeur vers le haut, quel que soit ce que le pays exporte. Le vrai sujet, c'est le changement mental à opérer. »

Selon lui, Israël doit désormais se poser les bonnes questions : que produire efficacement sur place, que sous-traiter, avec qui collaborer, que faire différemment. Une monnaie forte s'accompagne mécaniquement de taux d'intérêt bas, rappelle-t-il : le rendement des obligations d'État suisses à 30 ans plafonne à 0,6 %, ce qui permet à la Confédération d'emprunter presque gratuitement. Des taux bas allègent le service de la dette, réduisent le besoin de fiscalité lourde et profitent in fine aux entreprises.

Changer aussi le modèle économique

Vayanos plaide pour la création d'une véritable table ronde israélienne réunissant entrepreneurs, banque centrale et gouvernement, afin de bâtir une stratégie de long terme plutôt que de se contenter d'exiger des interventions ponctuelles de la banque centrale, sans effet durable. « Si Israël n'est plus une économie de main-d'œuvre bon marché, il faut aussi adapter son modèle économique en conséquence. En Suisse, plus personne n'espère un franc faible. »

Face à l'argument d'une guerre multi-fronts qui limiterait la marge de manœuvre du pays, Vayanos reconnaît la contrainte, tout en insistant sur la nécessité d'une action à deux vitesses : des mesures de stabilisation à court terme, mais aussi une vision de long terme montrant au secteur privé comment tirer parti de la situation pour générer de la croissance. Selon lui, faire baisser artificiellement le shekel satisfait certains exportateurs mais pénalise les importateurs, transformant rapidement le débat monétaire en querelle politique stérile, vouée à l'échec.

Son dernier argument s'appuie sur les chiffres du commerce extérieur : tant que l'argent continue d'entrer dans le pays, l'économie avance dans la bonne direction. La Suisse affichait déjà un excédent de sa balance courante au XVIIIe siècle, socle de sa richesse actuelle. Israël, aujourd'hui, enregistre un excédent courant considérable. L'argent afflue, et c'est précisément cette pression qui pèse sur le shekel.

Article initialement publié dans Globes.

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