À pied d'œuvre : le film que vous ne verrez peut-être pas, et que vous devriez -vidéo-

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À pied d'œuvre : le film que vous ne verrez peut-être pas, et que vous devriez

À pied d'œuvre : le film que vous ne verrez peut-être pas, et que vous devriez

Il y a des films qui font du bruit avant même d'exister. Celui-là n'a presque rien fait de tel. Et pourtant, lorsque À pied d'œuvre de Valérie Donzelli a été projeté en avant-première mondiale à la Mostra de Venise en août 2025, de longues ovations ont salué la projection avant que le film ne reçoive le Prix du meilleur scénario. Depuis sa sortie française en février 2026, il glisse dans les salles avec la discrétion de son héros. C'est précisément pour cela qu'il faut en parler.

Un homme qui choisit de tomber

Bastien Bouillon incarne Paul Marquet, un photographe qui abandonne une carrière florissante pour se consacrer à l'écriture, et découvre la pauvreté. Ce n'est pas une fiction arrangée : le film est l'adaptation du roman autobiographique de Franck Courtès, ex-photographe de Libération, qui a vécu exactement ce qu'il raconte.
Paul quitte son appartement, es contrats, son statut. Sa femme le quitte aussi, part au Canada avec leurs enfants. Il s'installe dans un appartement prêté. Et pour manger, il s'inscrit sur une plateforme de petits boulots où les missions se remportent à celui qui propose le tarif le plus bas. 

Ce que le film restitue avec une précision implacable, c'est la mécanique de l'humiliation ordinaire non pas celle des grandes tragédies, mais celle du quotidien algorithmique. Un client qui attribue une mauvaise note parce que Paul "ne parle pas beaucoup".
Une note qui plombe un profil. Un profil qui détermine si l'on mange le lendemain. Donzelli ne commente pas, n'accuse pas. Elle montre. Et c'est bien plus dévastateur.

Écrire quand même

Ce qui distingue Paul d'un simple portrait social, c'est cette obstination silencieuse.
Chaque matin, il écrit. Ses manuscrits sont refusés. Son père, excédé par ce qu'il perçoit comme un naufrage volontaire, fracasse son ordinateur.
Paul prend des cahiers,des cahiers d'écolier ? et continue à la main. Il remet sa copie à une éditrice qui reconnaît quelque chose d'exceptionnel dans le texte, mais refuse l'avance sur ventes : les refus précédents pèsent contre lui. Le système, là encore, broie. Mais Paul est content "du moment que je suis publié" . C'est sa victoire intérieure.

Non pas dans un final triomphal, mais avec cette sobriété qui caractérise tout le film : comme une chose normale qui arrive à quelqu'un qui a cessé d'en faire une affaire de vie ou de mort.

La lucidité comme seule arme

Ce qui rend le film proprement remarquable, c'est le ton de son héros. Paul n'est pas un révolté. Il n'est pas non plus résigné. Il observe, il note, il comprend.
La précarité qu'il traverse, il sait qu'elle est le lot de millions de gens qui n'ont pas, eux, la ressource intérieure d'un projet littéraire pour tenir debout. Cette conscience-là lui confère une forme de protection fragile, mais réelle.

Il y a dans le film une phrase qui pourrait en être la devise : achever un texte ne veut pas dire être publié, être publié ne veut pas dire être lu, être lu ne veut pas dire être aimé, être aimé ne veut pas dire avoir du succès, avoir du succès n'augure aucune fortune. C'est une litanie de désillusions enchaînées et c'est aussi, étrangement, une déclaration de liberté.

Donzelli au meilleur d'elle-même

Valérie Donzelli déploie ici le réalisme, l'empathie et la vérité qui font la signature de son cinéma, et élargit son adaptation en évoquant la précarité dans l'emploi de manière générale, bien au-delà du seul destin d'un artiste. Le film excelle dans l'art de dépeindre cette petite odyssée personnelle avec sensibilité et nuance, sans jamais tomber dans le sentimentalisme ni le mélodrame, respectant les choix du protagoniste avec une dignité tranquille.

À pied d'œuvre ne séduira pas le spectateur en quête de spectacle. Il s'adresse à ceux qui savent que toute réussite a ses fondations dans l'échec, et que l'humilité non pas la résignation, mais l'humilité véritable est peut-être le seul lien qui reste avec ce que la littérature appelle, depuis toujours, l'humanité.

Et surtout notez bien les phrases cultes ça frôle le sublime

" Ce n'est pas la misère mais on commence à en avoir une vue bien dégagée"
" Vous voulez un travail qui vous laisse du temps ?"
" Tu sais à notre époque il y a des esclaves très bien payés"  liste non exhaustive !

Claudine Douillet

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