Ba Miklat – BAT-YAM , Épisode 8 : 92 secondes pour rester debout

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Ba Miklat – BAT-YAM , Épisode 8 : 92 secondes pour rester debout

Ba Miklat – Épisode 8

La première nuit avait trompé tout le monde. Calme. Une accalmie assez longue pour laisser croire ou faire semblant de croire que quelque chose s’était figé. Mais la guerre n’oublie jamais. Elle attend.

La seconde nuit a remis les choses à leur place.

Vers 1h30, sans avertissement préalable, la sirène. Pas l’alerte, celle qui transperce, qui arrache le corps à l’inertie, qui vous force à agir avant même que la pensée n’existe. Non. Juste la sirène. Plus sourde, presque distante. Comme si le danger avait déjà franchi une étape. Comme si vous étiez en retard.

Beaucoup ne l’ont sans doute pas entendue. Ou trop tard.

Sans l’alerte préalable, une chose devient évidente : ce n’est pas le sud. Ce n’est pas Gaza. C’est le nord. Le Liban. Une autre logique. Un autre rythme. Moins prévisible. Plus froid.

Quatre-vingt-douze secondes.

Je sors sur le palier. La cage d’escalier est déjà pleine. Quinze voisins, peut-être plus, figés dans cet espace devenu refuge par défaut. Personne n’a eu le temps de descendre au miklat. Alors on improvise. On se persuade que ces murs suffisent. Que cet entre-deux vertical protège.

Illusion.

Les images de bâtiments éventrés n’ont jamais montré d’escaliers miraculeusement épargnés. Mais rester immobile serait pire. Bouger, même inutilement, donne l’impression de reprendre une part de contrôle. On ne subit plus totalement. On répond.

Personne ne parle. Les regards suffisent.

Puis une voix perce. Celle de la voisine du dessous, sur son propre palier. Une urgence brute, presque animale :

« MAFTEAR ! MAFTEAR ! MAFTEAR ! » Les clés.

Son fils ne répond pas. Il ne crie pas. Il ne bouge pas. Son silence n’est pas une absence c’est une habitude. Une fatigue ancienne. Il est revenu vivre avec elle pour l’aider. Il y a, dans ce mutisme, une forme de fidélité que notre époque ne comprend plus.

Aujourd’hui, on coupe. On tranche. On disparaît des vies qui nous ont pourtant construites. Trop de parents finissent seuls, jugés sans procès, condamnés sans faits. Ils se taisent pour ne pas alourdir le soupçon. Pour ne pas mendier l’amour.

Lui reste.

Et il se tait.

Je me penche au-dessus de la balustrade. Mon sac ouvert. Mes clés tombent. Une chute nette, absurde, presque chorégraphiée. Elles s’arrêtent à hauteur de la voisine.

Les clés. MAFTEAR. Juste devant elle.

Une seconde suspendue. L’esprit hésite entre rire et retenue. Le réel, parfois, se permet des coïncidences indécentes.

Elle regarde. Et au lieu de crier à nouveau « MAFTEAR », elle lâche :

« PSASSAT. »

Bombe. Explosion.

Le mot juste. Celui qui annule tout le reste.

Je descends les quelques marches récupérer mon trousseau resté accroché à la balustrade. Je passe devant son fils. Il ne lève presque pas les yeux de son téléphone. Peut-être n’a-t-il rien vu. Peut-être a-t-il tout compris.

Derrière moi, quelques voisins esquissent un sourire. Un sourire de survie. Rien de plus.

Je remonte.

Puis le bruit arrive.

Pas une détonation immédiate, mais cette masse sonore qui vous rattrape, lourde, profonde. Un missile longue portée. Une signature différente. Plus sûre d’elle-même.

On attend encore quelques secondes. Comme pour vérifier qu’il n’y aura pas de deuxième acte.

Puis, un à un, chacun regagne son appartement.

« Laila Tov. »

Bonne nuit.

Comme si la nuit avait encore quelque chose de normal à offrir.

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