« Tu ne resteras pas insensible face au sang de ton prochain »

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KORSIA Haim tu ne seras pas insensible au sang de ton prochain

« Tu ne resteras pas insensible face au sang de ton prochain »

Il aura fallu que la situation des Chrétiens d’Orient se dégrade très significativement cet été pour que les médias et les politiques – restés trop longtemps silencieux – s’y intéressent enfin. La précarité de leurs conditions de vie et les menaces pesant sur leur existence même suite à l’expansion de l’État islamique nous rappellent malheureusement que d’aucuns dans le monde ne respectent ni ne tolèrent la libre détermination de conscience et de religion de tout un chacun, pourtant érigée comme principe fondamental de la plupart de nos grandes démocraties d’aujourd’hui.

Alors que la présence des Chrétiens d’Orient est l’une des dernières garanties de la diversité religieuse de cette région centrale pour l’histoire des religions, le christianisme est en proie à un rejet subi partout dans le monde, soit parce qu’il est Chrétien, soit juste en tant que religion : du Nigéria, où la minorité chrétienne est régulièrement persécutée par le groupe terroriste Boko Haram, à l’Asie, comme au Bangladesh par exemple, où des villages et des séminaires catholiques ont été la cible de violentes attaques, ou en Corée du Nord...

Ces déferlements de haine sont insupportables. Ils le sont d’autant plus que leurs auteurs les commettent au nom d’une religion ou, comme en Corée du Nord, au nom d’un totalitarisme qui nie l’humanité.

S’il est du ressort de la société dans son ensemble de se mobiliser contre toute atteinte au judaïsme – comme cela a été formulé par les responsables des grandes institutions juives et les pouvoirs publics à la suite des dramatiques incidents survenus aux abords de synagogues en région parisienne en juillet 2014 – nous devons tous faire entendre notre voix contre les agressions inacceptables dont sont victimes les autres religions, et plus encore, leurs fidèles. Nous ne devons donc pas accepter en silence que nos frères chrétiens soient persécutés.

Les Maximes des Pères, texte du Talmud sur l'éthique juive, affirment : « Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? Mais quand je suis pour moi, que suis-je ? ».

Cette injonction à s’occuper de soi-même, à se prendre en charge, à s’assumer, est immédiatement pondérée par l’obligation de ne pas être ethno-centré, tourné uniquement sur soi-même. Voilà pourquoi, dans un monde idéal, lorsque des Chrétiens sont persécutés, ce devrait être aux autres religions de les défendre. Lorsque des Musulmans sont attaqués, ce devrait être à nous de nous dresser en rempart ; et lorsque des Juifs sont agressés, c’est aux autres de s’indigner. L’essentiel est de ne jamais être de silencieux complices.

Aussi, lorsque des Chrétiens sont bafoués dans leur droit humain de par le monde, nous devons être concernés, réagir, et produire encore plus de solidarité.

J’ai été particulièrement ému par la démarche de mon ami le père Pascal Gollnisch, directeur de l’Œuvre d’Orient et doublement au service des chrétiens d’Orient. Il y a quelques mois, il m’a alerté sur la tombe abandonnée du prophète juif Nahum. Cette tombe est située dans la plaine de Ninive, au cœur du village chrétien d’Alqosh qui a récemment été vidée de ses habitants par les djihadistes de l’État islamiste. Il m’expliquait l’urgence de réhabiliter la

synagogue d’Alqosh qui abrite le tombeau. Depuis le départ des derniers Juifs en 1948, ce sont les Chrétiens qui ont protégé la synagogue et la tombe.
Le père Gollnisch me fit parvenir des photos de ce site magnifique, comme un appel à l’aider à préserver ce haut lieu de présence juive.

Quelle grandeur d’âme, dans un endroit où les Chrétiens sont régulièrement torturés, humiliés et massacrés, parce que chrétiens, d’avoir encore la force de protéger la seule synagogue, témoin d’une histoire féconde et hélas révolue. Au début de l’été, avec la chute de Mossoul (la Ninive de la Bible), c’est le cœur même de la prophétie de Nahum qui se trouvait accompli. Ce dernier avait annoncé la destruction de la ville si ses habitants ne se repentaient pas. Jonas l’avait alors sauvée en acceptant de leur parler, afin de leur faire entendre raison. Jonas, dont la tombe vient d’être détruite par les djihadistes juste après leur conquête de Mossoul...

Il est douloureux, il est vrai, de constater que les Juifs ont déjà totalement ou presque disparu de cette région du monde, berceau de l’Humanité.Où sont les communautés juives si vivantes d’Alep, de Beyrouth, d’Alexandrie, du Caire, ou de Tripoli ? Où sont les maisons d’études de Naardéa et de Poumpédita en Irak ? Où est le judaïsme florissant d’Ispahan et de Téhéran ? Dans notre mémoire.

Défendre les Chrétiens d’Orient et les Yazidis, c’est aussi garder et perpétuer la mémoire des Juifs qui n’y sont plus, que personne n’a su défendre, sauf peut-être la France. Les Chrétiens d’Orient, parce que chassés, tués, décimés, persécutés, exilés, expérimentent la condition des Juifs qui vivaient avec eux et qu’ils ont vu partir de chez eux.

« Tu ne resteras pas insensible face au sang de ton prochain » (Lévitique, XIX, 16). C'est cette injonction que nous devons entendre à propos de tous ceux qui souffrent dans le monde, et en particulier des Chrétiens d'Orient, pour lesquels la France a une longue tradition de protection.

Engager nos consciences à ne jamais être indifférent, à porter assistance à son prochain et s’ouvrir à l’Autre, c’est garantir la pérennité de notre devise nationale : liberté, égalité, fraternité. Car cette fraternité n’est pas réservée à nos frères, mais à tous ceux qui, par l’attention que nous leur porterons, le deviendront.

Haïm Korsia
Grand Rabbin de France


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