L'identité juive passe aussi par le regard de l'autre. Ilan Scialom

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Interfaith tours, Ilan Scialom, Coexister, identité juive

« Nous sommes d’accords pour ne pas être d’accord »

C’est l’histoire d’un projet un peu fou. Interfaith Tour, c’est son nom, est un voyage initiatique d’un an dans le monde entier autour du dialogue interreligieux.

Tous de religions différentes, les jeunes participants, se sont rassemblés autour d’un seul mot d’ordre : Coexistence.

Alliance magazine a recueilli les impressions d’Ilan Scialom, 28 ans, géo-politologue de formation, membre de l’aventure. Il nous explique les intérêts d’une telle initiative et s’interroge sur l’identité juive avec toujours en toile de fond la volonté de comprendre l’autre.

- Tout d’abord présentez-nous un peu le projet d’Interfaith Tour.

- Interfaith Tour est un projet qui réunit cinq jeunes ,un musulman, un athée, un agnostique, un juif et un chrétien, qui partent à la rencontre des projets interreligieux et interculturels dans le monde. Après dix mois de tour du monde, Interfaith Tour c’est quarante pays visités et quatre cent trente-cinq initiatives rencontrées, c’est-à-dire interviewées et filmées.

L’objectif de ce tour du monde est simple. Avec l’association Coexister nous faisons déjà de l’interreligieux en France mais nous voulions voyager dans le monde entier pour écouter les bonnes pratiques liées à l’interreligieux mais pas pour convaincre, ni présenter notre modèle aux autres.

En somme, nous avions trois objectifs : d’une part ramener ces bonnes pratiques en France. Ensuite, créer un réseau d’initiative interculturel et religieux puisque la plupart des gens dans les différents pays ne se connaissent pas.

Et enfin contribuer à la recherche académique sur l’interculturel et la résolution de conflit.

Nous avons eu la chance de rencontrer des personnes qui agissent concrètement sur le terrain, qui n’amènent pas une vision de conflictualité ou de combat.

Elles contribuent chaque jour à leur échelle, notamment au niveau local, à construire la paix au quotidien sur leur territoire.

- Sur un plan personnel, qu’est-ce que vous retenez de l’aventure ?

- D’abord je retiens qu’on a pu faire cette aventure en groupe. Quelques soient nos différences, on a été capable de ne pas les nier mais au contraire de les transcender. On a chacun notre croyance, notre foi et notre pratique qui se sont renforcées pendant le voyage.

En étant dans un projet qui nous dépasse, qui nous semble important aujourd’hui pour la société française, on a réussi à ne pas rentrer en conflit. On voulait surtout montrer que l’interculturel ça marche, à travers un tour du monde dans lequel nous avons pu rencontrer différents témoins de ce dialogue.

- Cela dit, l’Interfaith Tour est-il un projet idéaliste voire un peu naïf ou est-ce vraiment le signe qu’une entente entre les différentes religions est possible dans le respect de l’autre ?

- Je ne pense pas qu’on soit naïfs. Le crédo de l’association Coexister, porteuse du projet, et des cinq participants est qu’on est d’accord pour ne pas être d’accord.

On n’est pas dans une optique de dire que tout le monde il est beau, tout le monde il est joli.

On est tous étudiant en science politique, histoire ou relations internationales donc on travaille constamment sur les questions de religion.

Donc Interfaith Tour ne nie pas les différences. Aujourd’hui, on donne en permanence la parole à des acteurs de conflits, on montre à chaque fois dans les journaux télévisés que ça ne va pas … Mais les autres dans tout ça ? Ceux qui sont dans l’ombre, ceux qui travaillent concrètement au quotidien qui montre que ça fonctionne, est-ce qu’on leur donne la parole ?
Je ne crois pas que ça soit des idéalistes. Je pense qu’ils travaillent véritablement au quotidien pour améliorer le sort de leur communauté et c’est de cela dont on voulait témoigner. Il faut arrêter d’avoir une vision constamment en crise et dire qu’on peut à travers certaines initiatives comme la nôtre, aboutir à une mutation vraiment positive pour la société.

- Vous disiez que ce tour du monde avait renforcé votre identité juive. Comment définirais-tu cette identité ?

- En une phrase, je rappelerais l’un des dix commandements : « tu aimeras ton prochain comme toi-même ».

J’insiste vraiment sur le fait qu’on oublie trop souvent le « comme toi-même ». Avant d’aller vers l’autre, il faut être capable d’avoir une identité réfléchie et posée.

On est fréquemment en train de redévelopper cette identité à travers des textes ou des rencontres.

Pour ma part, j’ai eu la chance de développer mon identité juive avec les Eclaireurs Israélites, un mouvement pluraliste.

A travers cela je me suis rendu compte que cette identité passait aussi par le regard de l’autre. Mais c’est un échange. C’est-à-dire que je grandis à travers le regard de l’autre et l’autre grandit à travers mon regard.

Il n’est pas question de lui ressembler mais d’être moi-même, tout en me nourrissant de ses différentes expériences et du quotidien. Je crois que c’est quelque chose qui est assez ancré dans la tradition juive. Par exemple, le fait d’être shomer chabat ne m’a pas posé de problème durant l’Interfaith Tour. Les autres se sont mis à mon service quand il le fallait, tout comme je me suis mis à leur service quand il le fallait.

- Mais est-ce possible de concilier ton identité juive avec ton identité française ?

- La société française est guidée par trois valeurs cardinales ,liberté, égalité, fraternité, auxquelles j’en ajouterais une quatrième qui est la laïcité.
A chaque époque, les juifs ont apporté une contribution à cette société.
Il y a eu certes des moments noirs dans cette histoire comme les années 1940. Mais constamment, en vivant dans un pays qui a été le premier à en faire des citoyens à part entière, les juifs ont contribué à son histoire.
L’identité juive reste connectée à la société française, connectée à la Cité.
Il est donc important de continuer à agir avec un regard juif à la construction et au développement de cette société.

- D’accord, mais cela tout en conservant un lien particulier avec Israël ?

- Evidemment. On ne peut pas laisser ça de côté. Je pense que nous, juifs, avons un lien consubstantiel avec Israël comme nous le rappelons chaque jour dans nos prières ou dans la lecture des parachiot. C’est quelque chose qui fait pour moi partie intégrante de mon identité juive.

- A partir de ton expérience, pensez-vous qu’en Israël et plus globalement au Moyen-Orient, la coexistence entre juifs et arabes est possible ?

- Je pense qu’elle est très abimée … Je veux dire qu’on n’en est pas du tout au stade de coexistence aujourd’hui. L’idée c’est peut-être d’y arriver mais là encore il y a des choses qui bloquent. Concrètement, en ce qui concerne le conflit israélo-palestinien, le projet arabe, la Ligue Arabe, se construit face à Israël, donc face à ce rapport que j’évoquais entre les juifs et la terre d’Israël. Il y a pourtant des points positifs à travers l’histoire qu’on a tendance à l’oublier. Je pense notamment à la longévité des communautés juives dans les pays arabes, même si elles ont aujourd’hui complètement disparues. Il faut donc insister sur ce passé là que ce soit du côté arabe où c’est compliqué à mettre en place, ou du côté juif. Alors, je pense qu’on pourrait voir apparaitre les prémices, même si je suis très prudent là-dessus, d’une éventuelle coexistence.

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