Interview exclusive de Nadine Trintignant par Laurent Bartoleschi pour Alliance

Femmes de paroles - le - par .
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nadine-trintignant.jpgC'était le lundi 30 août 2010 que le metteur en scène Alain Corneau disparaissait. Sa compagne, Nadine Trintignant se souvient de ce énième épisode douloureux de sa vie. De la prise de conscience du cancer d'Alain à sa mort, de leurs différents voyages en amoureux, en passant par leur rencontre. Sans oublier l'événement tragique, la mort de Marie. Nadine Trintignant retrace ainsi ses différentes épreuves dans ce roman aussi émouvant qu'intime. Vers d'autres matins, aux éditions Fayard. Elle qui se fait si rare dans les médias a accepté de se confier à Alliance.

Laurent Bartoleschi: Votre livre est comme une sorte de plaidoyer sur l'amour que vous portiez à Alain Corneau. Lui qui était "votre meilleure moitié", comme vous le dites.

Nadine Trintignant: Alain était à la fois un ami, un compagnon, un amant, un second père pour mes enfants, mais il était un être à part. C'était quelqu'un d'exceptionnel, de très lumineux, toujours avec un sourire qui faisait éclaircir tout sur son passage. C'était quelqu'un qui savait "presque tout", c'est-à-dire qu'il adorait s'instruire: il lisait énormément, il avait une mémoire immense. Notre vie était basée d'ailleurs sur l'Art et les voyages.

L.B: Avec lui, vous vous sentiez comme protégée, aujourd'hui, sans lui, vous avez l'air d'être comme mutilée.

N.T: Absolument, vous avez raison! Pour un autre homme, je pourrais être qualifiée de reines des emmerdeuses parce que j'ai une soif d'absolue, un besoin de fidélité totale des deux côtés qui peut étouffer complètement l'autre (ce que je peux comprendre). 

Alain, lui, était pareil. Du coup, cette recherche de fidélité réciproque tombait à pic pour nous. Très protecteur et très attentif à l'autre, il débordait de générosité. Oui, je peux dire, en effet que je me sens un peu perdue sans lui, puisque l'on se téléphonait le plus souvent possible dans la journée. Tandis qu'aujourd'hui, lorsque je me promène dans la rue, personne ne sait où je suis. J'ai comme un peu peur…

L.B:…L'ordre des choses s'est bouleversé. Après la mort de vos deux filles Pauline et Marie, et aujourd'hui Alain, vous dites, mourir ne vous fait plus peur…

N.T: …Par rapport aux enfants c'est évident! Et vis-à-vis d'Alain aussi puisqu'il avait sept ans de moins que moi. J'étais certaine de ne jamais être veuve un jour. J'allais même jusqu'à m'inquiéter de savoir (ne le prenez pas pour de la prétention), comment qu'il pourrait faire pour vivre tout seul sans moi.

L.B: Il y a dans votre ouvrage des petits parallèles de la tragédie de Vilnius. Vous avez pris l'engagement d'apprendre à ne plus pleurer! C'est-à-dire?

N.T: Je me souviens d'un épisode précis à Vilnius. Nous étions Vincent, Roman (mon petit fils) et moivers-dautres-matins.jpg à l'hôpital au chevet de Marie; c'est à ce moment que Roman nous a suggéré d'arrêter de pleurer, et ca ne l'oublierait jamais. Apres, lorsque l'on a appris qu'Alain était atteint d'un cancer, j'ai pensé immédiatement à mon petit fils et du coup je me suis dit qu'il fallait que je sois forte.

L.B: Comment Alain était-il comme (beau) père?

N.T: Il adorait Marie et Marie l'adorait. Il y avait une complicité totale entre les deux; ils prenaient même un certain plaisir à se moquer de moi. Il a été si merveilleux; un petit difficile certes pour Marie au tout début mais très vite, elle se l'est "accaparé". Elle lui préparait son petit déjeuner préféré. Elle le nommait le prince du polar. Vincent, lui, était tout jeune; il ne comprenait pas le changement. Mais, en tout cas, cela n'empêchait pas le désamour pour leur père biologique.

L.B: A l'intérieur du livre, à l'intérieur de l'intimité avec la maladie d'Alain, des voyages. Des souvenirs de voyages qui illuminent les épisodes douloureux que vous avez connus.

N.T: Dans le métier de metteur en scène, on a des pauses. C'est ainsi que l'on profitait de ces dernières pour voyager. On partait souvent en Inde. Alain préparait d'ailleurs, avec un soin infini (maniaque, et méticuleux exagérément comme il était) le voyage. Il n'y avait pas de surprises. Il était capable même d'anticiper les itinéraires que prenaient les taxis!

L.B: Vous dites qu'écrire reste comme refuge pour vous. De plus, ce "roman" est une vraie mis en scène puisqu'il commence par la fin, pour finir par votre rencontre. On aurait pu lire en toute dernière phrase: "Il était une fois…"

 

N.T: J'ai commencé par sa mort en effet. Puis, la maladie avec des coupes de bonheur comme vous le disiez au dessus, pour enfin finir sur la partie la plus positive de ma vie. 

Tout ceci pour dire que la vie doit continuer malgré tout: que l'Amour doit l'emporter. Alain m'a donné beaucoup d'énergie durant notre vie commune; j'aurai comme un sentiment de honte et de trahison, si je ne tenais pas compte de cette force acquise. 

J'y vais quoi qu'il arrive trois ou quatre heures par jour; mais, aussitôt que je sens l'angoisse monter en moi, j'allume mon ordinateur et j'écris. Je recherche les bons mots, la plus belle des musiques pour une phrase,…, les pires moments, je peux les rendre "bien à lire" et donc je m'applique au maximum. Ma concentration se dirige vers autre chose. Mon chagrin se transforme en application. Et toute cette parenthèse m'apaise. Ce n'est pas tant la solitude qui m'angoisse mais plutôt le manque. Alain me manque éperdument.

Merci Nadine Trintignant.

Alain Corneau était aussi bien un grand homme de la profession qu'il était aimé. A son enterrement, une grosse partie du cinéma français était présente. On notera la phrase déchirante de François Cluzet, qui eut un fils avec Marie.  "Puisque vous êtes dorénavant colocataires, merci de l'embrasser pour moi", avant de conclure d'un terriblement juste : "Il n'y aura plus d'Alain Corneau. Pire, il n'y aura plus de films d'Alain Corneau."

 

Laurent Bartoleschi

 

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