En direct de Pologne: Renaissance du peuple juif en Pologne

Judaïsme - le - par .
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Irena notre journaliste basée en Pologne nous  propose une interview de Miriam, Gonczarska secrétaire du conseil religieux de la communauté juive polonaise.
Oui vous avez bien lu. Nous sommes bien en Pologne et pourtant l'identité juive réapparaît timidement, certes,  et commence à constituer une communauté structurée. Une interview riche d'enseignement que je vous invite à lire et bien-sûr à commenter.

Claudine Douillet

Miriam-005.gifL’interview de Miriam, Gonczarska
Secrétaire du conseil religieux de la communauté juive polonaise;  membre du Conseil des juifs et des chrétiens; coordinatrice du projet de la synagogue progressiste; membre de B’nai B’rith Pologne.

Comment vit une juive en Pologne au début du XXI-ème siècle?
Aujourd’hui, comme tous les jeudis, je me suis levée à six heures du matin. Si tôt que même mon rat – il s’appelle Habibi – dormait encore. Dans le tramway en route vers notre synagogue, je repetais le texte de la Torah que je devais lire durant l’office. Après les prières nous avons pris notre petit déjeuner en compagnie de notre rabbin. Puis nous avons discuté avec un couple : tous les deux psychologues, lui juif, elle prépare sa conversion. Enfin j’ai eu à résoudre les problèmes de la dernière minutes relatifs au temple et à notre communauté progressiste en herbe…

Je vois que pour toi le judaïsme sous-entend l’engagement.
Hanna Krall, qui depuis trente ans documente la Shoah, a écrit un livre intitulé „Prendre le bon dieu de vitesse”. Je crains que ce pari ne soit perdu d’avance. Mais je garde l’espoir d’en gagner un autre : de prendre l’Histoire de vitesse. De ne pas permettre de pétrifier les restes de la vie juive en Pologne, de les enfermer au musée tel des vestiges du passé.

« Pétrifier les restes de la vie juive en Pologne… » Il n’y a plus de tissu vivant ?
Nous pouvons toujours nous demander si nous nous défendons contre la pétrification ou si nous sommes comme une mousse qui enveloppe la pierre. Si nous essayons d’insuffler la vie à quelque chose qui appartient au passé ou si nous contribuons au prolongement. Je crois que la vérité est au milieu. Nos parents s’efforçaient de ne rien nous transmettre. Ils ont très bien réussi. La génération des survivants de la Shoah voulait offrir aux enfants la „normalité”, c’est pourquoi ils gardaient le silence sur leur vécu.  Ils étaient si efficaces qu’une partie de nous alimente leur identité juive des non-dits.

Toi, tu as su rompre ce silence….
Oui. C’est un processus long et douloureux.. Je connais beaucoup de personnes en train de faire leur coming-out. D’autres qui n’osent pas encore affirmer „je suis juif” mais  qui fréquentent déjà la communauté. Une de mes activité consiste à aider les gens en quête de leur identité juive. Ils m’écrivent des lettres et m’envoient des mails, souvent anonymes, tous dans le même désarroi. Que faire lorsqu’on a un ancêtre juif et personne s’en sait rien. Ce sont les gens de tous les âges, plusieurs frôlent la cinquantaine.

Je croyais que la peur de dévoiler les racines juives appartenait déjà au passé.
Les gens continuent de craindre les conséquences de la divulgation de leurs origines. Les familles sont mixtes, il se peut que quelqu’un ait par exemple une tante antisémite. Souvent on craint la potentialité : et si un ami en apprenant mes origines se mettrait à me regarder de travers… On vit différemment ce problème dans les grandes villes et dans les petites villes, dans le milieu des gens instruits et parmi les gens soucieux de leur carrière. Très souvent cette peur est absurde mais difficile à vaincre car, comme on le sait, la peur, lorsqu’elle est abstraite, se passe de raison.

Ce que tu dis ne parait pas très optimiste…
Tout le contraire, nous vivons un moment très fort dans notre histoire. Après la chute du communisme la vie communautaire a acquis une autre dimension. On peut parler du grand retour vers l’identité juive. Nous accueillions les juifs qui se sont éloignés de la judéité suite à la Shoah mais pas seulement. Récemment j’ai été contactée par les personnes dont les ancêtres se sont assimilés durant les années vingt du XXème siècle! On peut, certes, parler de la renaissance juive. Il y a des dizaines d’organisations juives qui sont nées. Spontanémmment, certaines ne comptent que quelques personnes, comme par exemple les bundistes. Elles ont toutes leur place et leur utilité.

Mais il ne reste pas beaucoup de juifs. A peine quelques milliers…
Il reste à savoir qui est juif. Un homme qui a été baptisé ? Une femme n’est juive que par son père? Je n’ai pas l’intention de faire des comptes. Abraham sortit devant la tente, regarda le ciel. Il n’arrivait pas à compter les étoiles, nous étions censés être aussi nombreux qu’elles. Innombrables.

C’est donc la quête d’identité qui préoccupe les juifs en Pologne…
Oui. J’y vois d’ailleurs un danger. Je connais des personnes souffrant d’une maladie que j’appele „le syndrome du dernier juif”. Imagine-toi que quelqu’un cultive sa judaité comme s’il était le dernier juif de Pologne. Le dernier survivant. Un être d’exception. Il est aliéné, s’y complait et se fâche lorsqu’on essaie de lui prouver qu’il n’est pas aussi exceptionnel qu’il croit. Ce genre d’enfermement dans la solitude hautaine est contraire à l’esprit même du judaïsme. Il faut aider les gens à sortir de cette souffrance narcissique, dangeruse moralement et spirituellement.

Avons-nous déjà épuisé le sujet du renouveau juif en Pologne?

Mais non, c’est un sujet fleuve! Prenons par exemple mon histoire personnelle. Mon père a été enterré au cimetière juif de Varsovie qui était alors en ruine. Durant toute ma jeunesse sa tombe constituait mon seul contact avec la culture juive. Je venais dans ce cimetière vide, envahi de mauvaises herbes où se dressaient ces pierres bizarres avec des inscriptons étranges.  Dans ma tête je m’adressais à mon père lui demandant ce que signifiaient ces pierres. Elles me parlaient, voulaient me dire quelque chose. Dans ma tête ces pierres criaient…
J’ai rencontré pour la première fois un juif de mon l’âge, lorsque j’avais 18 ans. Alors nous avons eu la plus stupide conversation de ma vie. Nous restions assis dans une tente avec une bouteille de vin à nous raconter des blagues antisémites. Nous n’avions pas d’autre langue pour parler de notre identité que celle de clichés, qui fonctionnaient autour de nous.

Vivre en Pologne c’est aussi vivre au cimetière. Cela ne pèse pas trop lourd?
C’est un fardeau, mais il est doux à porter. Comme si on avait hérité d’une belle bibliothèque dont on doit s’occuper. C’est un devoir, d’accord, mais en même temps un honneur. Or, notre passé, aussi riche et tragique soit-t-il,  ne nous permet pas d’ignorer le présent. J’ai mis du temps à le comprendre.
Quand j’étais jeune, je pensais beaucoup à mon grand-père. Pour les nazis qui l’avaient fourré dans le train vers Auschwitz, il valait autant qu’un animal. Avec le temps j’ai découvert qu’il faisait partie importante de la culture européene et que sa mort avait ébranlé le fondement de cette culture. Enfin j’ai compris que les lamentations continuelles sur la shoah tiennent du nationalisme. Sommes-nous vraiment si extraordinaire qu’après notre disparition le monde n’ait plus de sens ? Nous sommes dépositaires d’un patrimoine exceptionnel mais il ne nous rend pas automatiquement meilleurs.

N’as tu pas souffert de l’antisémitisme polonais?
Un de mes ami raconte qu’il se sent plus en sécurité en kippa dans les rues de Varsovie qu’à Paris. A mon avis l’antisémitisme polonais qui se manifeste par les vieux clichés sur les juifs qui „tiennent le pouvoir” ou  „aiment l’argent” touche les gens incultes qui connaissent mal le monde. D’ailleurs je n’aime pas m’étendre sur l’antisémitisme polonais. Je crois que nous, les juifs, nous devrions plutôt nous demander si nous construisons toujours notre identité sur les références positives. Si nous ne l’affirmons pas en opposition contre quelqu’un ou quelque chose.

Tu as abandonné l’orthodoxie pour la réforme. Pourquoi?

Etre une femme dans le courant progressiste a ses avantages : j’ai le droit de lire la Torah pendant l’office, je peux devenir rabbine, je compte dans le minyane. Mais ce n’est pas l’essentiel, je pourrais facilement sacrifier ces avantages au profit  des valeurs plus importantes. Tout simplement à certain moment de ma vie la voie orthodoxe, si dificile à suivre, m’a paru trop élitiste.

Tu n’as jamais pensé à entrer dans le rabbinat ?
J’ai la vocation mais je la fuis. Tout comme Jonas fuyait le poisson qui voulait l’engloutir. Ordonnée rabbine, je n’aurais plus la même marge de maneuvre que maintenant en tant que conseillère. J’hésite à me limiter au rôle strictement religieux car pour moi ce sont avant tout les gens qui comptent.

Wiszniewska Irena

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