Le dernier chasseur de nazis

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chasseur.jpgFils de rabbin, l'israélien Efraïm Zuroff dirige l'opération "Derniére chance". Une course de vitesse pour mettre la main sur Aribert Heim, le "Docteur la mort" du camp de Mathausen.

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Ephraïm Zuroff dispose de milliers de documents. Mais l'essentiel est dans sa tête.
Le temps qui passe est son pire ennemi. Le temps qui s'écoule et fait mourir de vieillesse, semaine après semaine, les hommes qu'il traque à travers le monde : des nazis qui se terrent ou, au contraire, vivent paisiblement sous leur véritable identité, persuadés que nul ne viendra fouiller leur passé. Après avoir contribué à retrouver plus de 1 000 criminels enfuis à la chute du IIIe Reich, Simon Wiesenthal est mort il y a deux ans. Quant à Serge et Beate Klarsfeld, à l'origine de l'arrestation de Klaus Barbie, ils ont cessé leurs recherches.

Reste Efraïm Zuroff, directeur du centre Simon-Wiesenthal de Jérusalem et dernier chasseur de nazis. De grande taille, ressemblant à l'acteur britannique Michael Caine, Zuroff apparait drôle, intransigeant, passionné. Un traqueur de sordides fantômes convaincu qu'il ne peut y avoir de pitié pour ces hommes: "Ces salopards doivent savoir que nous les rechercherons jusqu'à la fin de leur vie et que nous ferons tout pour les traîner devant un tribunal."

Durant l'automne 1941, Heim fut le médecin-chef du camp de concentration de Mauthausen où moururent près de 120.000 déportés. Il s'y livra à des expériences épouvantables, arrachant des organes sans anesthésie.

Le 28 novembre dernier, Zuroff annonce depuis Buenos Aires le lancement du second volet de l'Opération "dernière chance". Déclenchée en 2002 à travers les pays baltes, la Hongrie, la Croatie, la Pologne, la Roumanie, l'Autriche et l'Allemagne, la première phase a permis d'identifier 488 suspects et d'obtenir l'ouverture de poursuites judiciaires contre 99 d'entre eux.

Sous la pression de Zuroff, les gouvernements du Canada et de l'Australie ont accepté d'imiter les Etats-Unis et l'Italie, pays modèles en matière de traque sur leur propre territoire d'anciens fidèles d'Hitler. Argentine, Brésil, Uruguay et Chili: plusieurs centaines de nazis réfugiés y vivraient toujours. Parmi eux, Aribert Heim, deuxième sur la liste des plus recherchés au monde, derrière Aloïs Brunner l'un des acteurs de la solution finale. Durant l'automne 1941, Heim fut le médecin-chef du camp de concentration de Mauthausen où moururent près de 120 000 déportés. Surnommé "Doktor Tod", "Docteur la mort", il s'y livra à des expériences épouvantables, arrachant des organes sans anesthésie, mélangeant des poisons mortels pour observer leur nocivité avant de les injecter dans le coeur de déportés.

Condamné à deux années de prison en 1945, puis devenu gynécologue à Baden Baden, Heim aurait dû être rejugé en 1962. La veille de son arrestation, il s'évapore dans la nature. Cinq ans plus tard, sa famille annonce son décès dû à un cancer. Mais en octobre dernier, un ex-colonel de l'armée israélienne raconte comment, à la tête d'un commando, il l'a exécuté sur une île au large de la Californie en 1982. "Pures foutaises!", lance Zuroff. La police allemande a récemment observé de multiples mouvements sur les comptes bancaires de l'ex-médecin. Ses enfants n'ont toujours pas hérité. S'appuyant sur un portrait-robot de Heim en vieillard réalisé par l'Allemagne, le centre Wiesenthal a diffusé un avis de recherche dans la presse et sur internet au Chili, où vit la fille de l'ancien tortionnaire. Une piste sérieuse est apparue rapidement: un vieil homme lui ressemblant trait pour trait, aperçu à plusieurs reprises avec la fille de Heim. "Tout correspondait parfaitement, explique Zuroff en brandissant rageusement une photo de Heim en uniforme de la Waffen-SS et le portrait-robot actuel. L'âge, la silhouette, la proximité avec cette femme, le fait qu'il habitait dans un lieu reculé... Mais nous nous sommes trompés: cet homme n'était pas Heim."

"J'éprouve un immense respect pour Serge et Beate Klarsfeld. Mais je ne supporte pas cette idée qu'après eux rien ne soit possible"

La traque a repris. Plus de trois cent témoignages sont parvenus ces derniers jours au centre Wiesenthal. La plupart fantaisistes, simplement inspirés par les 300 000 euros offerts pour la capture de Heim. Mais deux autres pistes sérieuses ont été déterrées: l'une concerne un Ukrainien, l'autre un Polonais. D'autres émergeront au fur et à mesure qu'avancera le long travail de dépouillement entrepris à Buenos Aires et à Jérusalem. Pas d'ordinateur dans le bureau surchauffé de Zuroff, une petite pièce blanche à l'unique fenêtre protégée par des barreaux. Les données sont stockées dans une autre salle "et surtout là" dit-il en pointant l'index contre son front.

Petit-fils d'émigrants venus de Lituanie et d'Ukraine, fils d'un rabbin proviseur d'un lycée juif et d'une employée d'université, Efraïm Zuroff, né à New York il y a 59 ans, a grandi à Brooklyn. Son père voulait le voir lui succéder. Il demande en riant: "Savez-vous qu'être le fils d'un rabbin est l'une des choses les plus pénibles qui soient au monde?" Il sera historien, spécialiste de la Shoah, aux Etats-Unis puis en Israël où il s'installe en 1970 avant de se marier à une Israélienne et d'avoir quatre enfants. "Etudier la Shoah en restant aux Etats-Unis, c'est comme acheter un billet pour assister à un match de basket-ball. Tandis qu'en Israël, vous êtes sur le parquet et vous disputez le match au lieu de le regarder."

Sa famille proche n'a pas souffert de la folie nazie. Il n'y a donc chez lui aucune volonté de vengeance personnelle, "ce qui fait justement sa force, analyse Aryeh Rubin, richissime industriel américain qui finance la traque. La douleur personnelle risquerait d'atténuer sa clairvoyance. Il n'en est rien. Son profil est parfait: les idées claires, cultivé, passionné... Comme lui, je ne veux pas de nazis se promenant tranquillement dans les rues. Qu'ils aient 85, 90 ou 100 ans, je m'en fous! J'aide Zuroff parce qu'il est le dernier à les pourchasser et qu'il se montre entièrement dévoué à cette cause."

En 1999, c'est grâce à son travail de fourmi aux trois visages, détective privé, diplomate et historien, que fut extradé de l'Argentine vers la Croatie Dinko Sakic, commandant du camp de Jasenovac, "l'Auschwitz des Balkans", avant d'être condamné à 20 années de prison. En 2005, Zuroff retrouve en Australie Karoly Zentai (86 ans aujourd'hui), assassin en 1944 de Peter Balazs, jeune juif hongrois qui ne portait pas l'étoile jaune. L'année dernière, il localise à Vienne Erna Wallisch (85 ans), "la diablesse", garde à Ravensbrück et Majdaneck. Puis Sandor Kepiro (78 ans), officier de la gendarmerie hongroise impliqué dans l'assassinat de milliers de personnes à Novi Sadr en 1942.

"On va dire quoi aux familles des victimes? Qu'il est trop tard? Qu'on va attendre que ces gens meurent de leur belle mort, tranquillement, dans leur lit, malgré ce qu'ils ont fait à six millions de personnes?"

Robert Rozett, qui dirige l'immense bibliothèque du musée Yad Vashem, consacré à l'extermination des juifs d'Europe, ajoute qu'"Efraïm mène cette mission capitale parce que l'idée de justice même lui est essentielle. Que des crimes demeurent impunis lui est insupportable. Et puis il se sent profondément juif, cette identité est très fortement ancrée en lui. Tout ce qui insulte, agresse les juifs, dans l'histoire comme dans le monde d'aujourd'hui, lui est intolérable." Zuroff n'a pourtant pas que des amis. "Certes, c'est un homme droit et très volontaire, estime Serge Klarsfeld. Mais quand le centre Wiesenthal tient des conférences de presse et passe des annonces dans la presse, mon épouse Béate et moi nous organisions des manifestations au sein même des dictatures et nous finissions en tôle. En outre, si l'idée me plaît que les criminels nazis vivent jusqu'à leur dernier souffle avec la crainte d'être jugés, je suis très sceptique quant aux chances de réussite de l'Opération dernière chance. Les principaux tortionnaires ont été soit rattrapés, soit sont morts. Ne restent que d'éventuels subalternes, contre lesquels on n'a pas forcément de preuves écrites formelles."

Colère de Zuroff qui serre les dents et fait, sous nos yeux, un bras d'honneur à Serge Klarsfeld: "Je savais à l'avance ce qu'il allait dire. J'éprouve un immense respect pour lui et Beate. Mais je ne supporte pas cette idée qu'après lui, plus rien ne soit possible. Ce côté [il parle alors en français] 'L'Etat, c'est moi! Le dernier chasseur de nazis, c'est moi!', est insupportable! On va dire quoi aux familles des victimes? Qu'il est trop tard? Qu'il n'y a plus rien, plus personne à chercher alors que c'est faux! On va attendre que ces gens meurent de leur belle mort, tranquillement, dans leur lit, malgré ce qu'ils ont fait à six millions de personnes?"

Posant sa tasse de thé brûlant, se levant d'un coup, il passe dans une pièce mitoyenne. Les allusions de Klarsfeld le blessent, lui qui souffre d'un manque de notoriété, surtout dans son propre pays. "Mais les choses sont comme elles sont: je suis né à New York, j'ai gardé mon accent américain, je vis en Cisjordanie, je suis plutôt de gauche. Ça ne plaît pas à tout le monde ici et je ne suis pas le chéri des médias." Puis, repensant aux remarques de Klarsfeld, il reprend: "Oui, c'est vrai, je ne suis jamais allé en prison. Pardon M. Klarsfeld! Mais j'ai tout de même eu droit à ça..." Les menaces de mort. Sa tête mise à prix en Croatie, 25 000 dollars (18 000 euros), "pas cher payé" plaisante-t-il. Les insultes, notamment en Autriche, "le paradis des nazis". Il montre enfin trois caricatures parues dans des journaux lituaniens et estoniens qu'il a punaisés à un mur. Les traits de son visage sont odieusement exagérés, rappelant inévitablement les images antisémites de l'Allemagne hitlérienne ou de la France pétainiste. L'une le représente en diable, de petites cornes noires émergeant de ses cheveux.

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