Artiste juive : Cindy Sherman. Cris et chuchotements plastiques

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Cindy Sherman : cris et chuchotements plastiques

Cindy Sherman : cris et chuchotements plastiques

 

Cindy Sherman, Editions d’Ingvild et Sammlung Goetz, Karsten Lockermann, 176 pages, Hatje Cantz, Ostfildern.

 

 

La photographie n’est pas le royaume de la facilité et sa prétendue liberté ne se laisse pas aisément conquérir. Certes aujourd’hui bon nombre de ses possibilités techniques laissent penser certains pseudo photographes qu’ils peuvent s’y « exprimer » plus librement qu’au moyen d’autres médiums. Néanmoins cette facilité libère souvent plus de tics et de tocs qu’elle n’incarne des élands profonds. Cindy Sherman le sait depuis longtemps. Pour éviter les facticités et les facilités elle affectionne tout particulièrement des compositions incongrues et ambiguës à travers ses nombreuses séries de déguisements qui sont autant d’autoportraits. Elle y soulève d'importantes questions sur le rôle, l’identité et la représentation de la femme dans la société comme dans l’art.

 

La photographe est née 1954 dans une banlieue new-yorkaise. Contrairement à grand nombre d'artistes photographes, le climat familial n'inspire pas sa vocation. Elle doit se contenter de feuilleter parfois l'unique livre d'art de la bibliothèque parentale, présentant les 101 plus beaux tableaux du XXe siècle.. Toutefois elle décide d'entreprendre des études artistiques à l'Université de l'état de New York, à Buffalo. Très vite la peinture l’ennuie « …il n'y avait rien à dire de plus. Je me contentais de copier méticuleusement d'autres œuvres, et j'ai réalisé qu'il aurait alors suffi d'utiliser un appareil photo et de me consacrer à d'autres idées » dit-elle. D’autant qu’elle comprend ce que beaucoup de peintres cachent : à savoir que leurs œuvres sont construites à partir de photographies. A partir de ce constat elle décide d’en découdre avec le médium de base qui trop souvent avance masqué.

 

Elle se tourne donc vers lui et crée avec Robert Longo et Charles Clough un espace d'exposition indépendant : Hallwalls.

Elle s'installe à Manhattan et commence ses autoportraits.

Sa série en noir et blanc « Untitled Film Stills » ne jouit pas à sa sortie de la réputation qu’elle a acquise depuis. Cindy Sherman y revêt différents costumes. Elle joue sur les « clichés » d'une blonde déclinée sur divers registres : starlette pulpeuse ou consentante femme d'intérieur. Elle s'inspire des médias et de la pop culture et scénarise des vies de poupées, vulnérables et grimaçantes plus que Barbie.

 

Dans les années 80 elle continue d'explorer les glissements d'identité mais au moyen de clichés en couleurs. D’abord avec « Rear-Screen Projections », puis à travers « Centerfold » et « Fashion series ». Peu à peu elle se détache du discours féministe pur et dur qui sous-tendait ses premiers travaux. Dans « Fairy Tales » et « Disasters » la créatrice n'est plus forcément le modèle de ses photographies. Ses œuvres se rapprochent progressivement du fantastique et du grotesque. Corps morcelés de poupées ou de prothèses côtoient la moisissure, le vomi et autres substances inspirant le dégoût.

 

L’artiste en tant que modèle et en tant que sa propre égérie ressurgit toutefois dans la série « History Portraits ». Elle y pastiche l'univers de tableaux de maîtres et entame (ce que reprendra à son compte Nan Goldin avec ses « Scophilia » seulement en 2011 !). Un peu plus tard elle s’efface de ses « Sex Pictures » dont les modèles ne sont que poupées ou prothèses décharnées et disposées dans des postures pornographiques photographiées plein cadre.

 

Cindy Sherman définit ses photographies comme « conceptuelles ». Cependant, ni théories ou écrits esthétiques ne confirment cette définition. Déclinées en séries, ses photographies révèlent des préoccupations axées autour de la place de la femme dans la société. Les déguisements qu’elle choisit pour certaines séries ne renvoient pas à des personnages ou à des histoires particulières. Ils suggèrent plutôt des figures génériques d’une mythologie ou iconographie populaire comme le furent jadis les personnages du Carnaval de type vénitien ou de la Commedia dell’arte. Par ce biais la photographe explore dans la culture populaire principalement véhiculée par les mass media et le catalogue des clichés qui façonnent notre identité et notre façon de voir les images.

 

Chaque portrait ou autoportrait et chaque mise en scène sont des signes de failles qui parcourent la culture occidentale jusque dans ses ombres. Le corps de la femme émerge loin de son statut de machine à fabriquer du fantasme ou d’écrin à hantises. Il devient une enveloppe où se cachent d’autres secrets que ceux qu’imaginent les extases masculines. L’artiste en inverse les effluves. « Le passé ne passe plus dans mes œuvres, elles sont créées contre lui pour des extases négatives» explique Cindy Sherman. Les hypothèses désirantes déraillent. La créatrice mobilise le corps féminin en tant que contre feu face à l’imaginaire machiste.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

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