Depuis le 7 octobre, 5000 médecins arabes israéliens payent le prix de la méfiance

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Depuis le 7 octobre, 5000 médecins arabes israéliens payent le prix de la méfiance

Médecins arabes en Israël : diplômés, licenciés et mis à l'écart. L' impératif sécuritaire.

Ils ont étudié sept ans, réussi leurs examens de licence, accompli leur année de stage. Et pourtant, 5 000 médecins arabes israéliens se retrouvent aujourd'hui hors du système hospitalier, sans poste de spécialisation, certains contraints de livrer des colis ou de travailler en usine pour survivre. Les chiffres sont réels, le malaise aussi.
Mais dans un pays en guerre depuis le 7 octobre 2023, la question de la place des médecins arabes dans le système de santé israélien ne se pose plus tout à fait dans les mêmes termes qu'avant.

La loi Yatsiv : un couperet présenté comme une réforme

Tout commence bien avant le 7 octobre. La commission Yatsiv est créée pour évaluer la qualité de formation des médecins diplômés à l'étranger, sur fond de hausse spectaculaire de leur nombre. Ses conclusions sont sévères : les universités d'Europe de l'Est, notamment en Roumanie et en Moldavie, forment des médecins dont le niveau est jugé insuffisant. À partir de 2020, le ministère de la Santé cesse de reconnaître les diplômes de nombreux établissements de ces pays.

Le problème ? La très grande majorité des étudiants en médecine arabes israéliens qui partent étudier à l'étranger choisissent précisément ces filières d'Europe de l'Est, moins sélectives et moins coûteuses que les facultés israéliennes, très difficiles d'accès pour tous les candidats arabes et juifs.

La réforme Yatsiv, neutre dans ses intentions affichées, frappe donc la communauté arabe de façon disproportionnée. «La plupart des médecins qui ne se sont pas intégrés dans le système de santé sont diplômés des établissements dont la commission Yatsiv a décidé de retirer la reconnaissance.» explique le Pr Bashara Basharat, directeur de la Société pour la promotion de la santé de la population arabe.

La stigmatisation qui colle à ces diplômes, dit-il, «rend très difficile la recherche d'emploi dans les hôpitaux, et le ministère de la Santé ne traite pas ce problème comme il le devrait.»

Des chiffres qui ne mentent pas

Le rapport de l'Institut Brookdale, commandé et financé par le ministère de la Santé lui-même et publié en octobre 2024, est sans appel : plus de 90% des médecins juifs diplômés à l'étranger commencent leur spécialisation en moins de cinq ans.

Chez leurs homologues arabes, ce taux tombe à 70%. Sur les 9 558 médecins sans spécialisation recensés en 2024, la moitié sont arabes une communauté qui représente à peine 20% de la population israélienne totale.
En 2024 seulement, 824 nouveaux médecins ont été exclus du système faute de postes disponibles, dans un pays qui se plaint pourtant d'un manque criant de praticiens.

Les témoignages recueillis par le quotidien Ynet illustrent concrètement ce que les statistiques résument froidement.
La Dre Maya Najib Haj, d'Abbalin en Basse-Galilée, diplômée de Moldavie, a réussi son examen de licence du premier coup, terminé son stage à l'hôpital Beilinson.
Six mois plus tard, elle est sans emploi. Elle s'est inscrite à des formations en médecine esthétique botox, fillers  pour trouver un revenu.
«Si la situation reste ce qu'elle est aujourd'hui», dit-elle, «j'envisagerai sérieusement d'émigrer en Europe.»
Le Dr Amir Al-Fakiha, de Jérusalem, diplômé de Turquie avec mention, a réussi les examens de licence américains en plus de l'israélien. Il livre des colis. Le Dr Khaled Shalabi, 29 ans, a parcouru le pays d'Eilat au nord, frappant aux portes des chefs de service. «Je suis le premier médecin de ma famille», dit-il, «et malheureusement je n'ai pas de piston.»

Le tournant du 7 octobre : quand la sécurité prend le dessus

C'est ici que l'analyse se complique, et qu'il faut regarder les choses en face.
Depuis le 7 octobre 2023, Israël est en guerre. Une guerre déclenchée par une attaque terroriste d'une brutalité sans précédent, perpétrée depuis Gaza, territoire arabe.
Dans ce contexte, la méfiance institutionnelle envers certains profils au sein d'un secteur aussi sensible que la santé accès aux patients, aux médicaments, aux infrastructures hospitalières n'est pas une invention idéologique.
C'est une réalité que d'autres démocraties occidentales ont connue en temps de conflit ou de menace intérieure.

Simultanément, le ministère de l'Immigration et de l'Intégration annonçait en janvier 2025 l'absorption de plus de mille médecins juifs nouveaux immigrants dans le système de santé  dont beaucoup diplômés de ces mêmes universités d'Europe de l'Est dont on dit que les diplômés arabes «ne sont pas aptes.» L
a Dre Abir Suliman Awwada, directrice du Forum pour la promotion de la santé dans la société arabe, pointe cette «contradiction flagrante» :
«Si le problème tient vraiment au niveau de formation ou au manque de postes comment se fait-il qu'on ait soudainement trouvé autant d'emplois ?» La question est légitime. Mais elle a une réponse que les acteurs arabes du dossier refusent d'entendre : en temps de guerre, un État a le droit — certains diraient le devoir — de prioriser l'intégration des membres de la communauté dont la loyauté ne fait pas débat, dans des secteurs à risque.

Ce n'est pas de la discrimination au sens juridique classique. C'est de la gestion sécuritaire d'une situation exceptionnelle.

Une politique non dite, mais lisible

Ce que la Dre Suliman Awwada appelle «une politique non déclarée visant à réduire la proportion de médecins arabes dans le système de santé» est peut-être mieux décrite comme une politique de prudence conjoncturelle, non formalisée, appliquée de façon discrète et inégale selon les établissements.

Le futur hôpital Sheba Néguev, dont la construction est planifiée dans les prochaines années, aura besoin de centaines de médecins. La grille de postes hospitaliers n'a pas été mise à jour depuis 1977.
Le ministère des Finances bloque depuis des années toute extension significative des postes de spécialisation pour des raisons budgétaires.
La Knesset s'est saisie du sujet : le député Ahmad Tibi, lui-même médecin, a récemment interpellé la commission de la Santé sur le sort de ces milliers de praticiens arabes en attente. La vice-présidente de la commission, la députée Tatiana Mazarsky, a reconnu que la clé de répartition des postes hospitaliers n'avait pas évolué depuis un demi-siècle.

Le vrai risque : une génération perdue

Au-delà du sort individuel de ces médecins, c'est une dynamique de long terme qui inquiète. Pour la première fois, des familles arabes israéliennes hésitent à envoyer leurs enfants étudier la médecine à l'étranger. «Les gens ont commencé à se demander pourquoi investir tout cet argent et toutes ces années», dit la Dre Suliman Awwada, «si le fils ou la fille revient pour se retrouver hors de la profession qu'il a apprise.» C'est peut-être le dommage le plus durable de cette crise silencieuse : non pas les 5 000 médecins actuellement bloqués, mais la prochaine génération qui ne tentera même plus l'aventure.

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