J'ai mal à mon sionisme — Chronique d'un mot assassiné par Claudine Douillet

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J'ai mal à mon sionisme — Chronique d'un mot assassiné par Claudine Douillet

J'ai mal à mon sionisme

Ou comment un mot-refuge est devenu une insulte

Il y a des mots qui meurent deux fois. D'abord dans leur sens, puis dans leur dignité. « Sioniste » appartient à cette catégorie tragique des termes assassinés par l'usage, vidés de leur substance historique pour devenir de purs instruments d'accusation. Aujourd'hui, traiter quelqu'un de « sale sioniste » revient, dans la bouche de beaucoup, à proférer « sale juif » — à ceci près qu'on peut se donner bonne conscience en prétendant ne viser qu'une opinion politique. Pudeur du vocabulaire, persistance de la haine.

Pourtant, entre « juif » et « sioniste », il devrait y avoir une différence.
Une différence que le XXIe siècle s'acharne à effacer, transformant un mouvement d'émancipation nationale en synonyme d'apartheid, de colonialisme, et pour finir — summum de l'ignominie — de génocide.

L'ironie serait comique si elle n'était pas obscène : accuser de génocide le peuple qui en fut la victime absolue relève soit de l'amnésie historique, soit de la malveillance consciente.
Dans les deux cas, cela trahit une même volonté : celle de faire du Juif l'incarnation du Mal absolu, quelle que soit l'époque, quel que soit le prétexte.

L'antériorité du lien

Car voilà ce qu'on oublie, ou qu'on feint d'oublier : l'histoire du sionisme ne commence pas en 1948. Elle ne commence même pas avec Theodor Herzl en 1897. Elle commence il y a trois millénaires, avec la naissance d'un peuple sur une terre qu'il n'a jamais vraiment quittée ni dans les faits, puisqu'une présence juive ininterrompue est attestée en Judée-Samarie depuis l'Antiquité, ni dans le cœur, puisque chaque prière, chaque fête, chaque rituel juif porte la mémoire de Sion.

« L'an prochain à Jérusalem » : cette phrase, répétée depuis deux mille ans à la fin du Seder de Pessah, n'est pas une clause de style. C'est un programme. Une fidélité. Un refus d'oubli. Quand les Juifs d'Europe, d'Afrique du Nord ou du Yémen prononçaient ces mots dans leurs ghettos et leurs mellahs, ils n'exprimaient pas une nostalgie romantique. Ils affirmaient un lien ontologique avec une terre dont ils avaient été exilés par la force, mais qu'ils n'avaient jamais abandonnée en esprit.

Herzl n'a pas inventé le sionisme. Il l'a laïcisé, organisé, politisé. Il a transformé une aspiration religieuse millénaire en projet national moderne, parce que l'Europe de la fin du XIXe siècle lui avait démontré par l'affaire Dreyfus que l'émancipation des Juifs était un leurre, que l'assimilation était une impasse, et que seule la souveraineté pourrait les protéger de la haine qui les poursuivait de pays en pays, de pogrom en pogrom.

Le détournement sémantique

Mais aujourd'hui, qu'est devenu le sionisme dans le discours public ? Un gros mot. Une accusation. Un stigmate. On ne dit plus « Je suis sioniste » comme on dirait « Je suis démocrate » ou « Je suis républicain ». On le dit comme on avoue une tare, comme on revendique une provocation. Et ceux qui s'opposent à Israël souvent avec des arguments légitimes sur telle ou telle politique gouvernementale ont trouvé dans l'antisionisme une façade respectable pour recycler les vieux démons de l'antisémitisme.

L'opération est d'une habileté diabolique. Puisqu'on ne peut plus dire ouvertement « Les Juifs sont la plaie du monde », on dira « Les sionistes sont la plaie du monde ». Puisqu'on ne peut plus caricaturer le Juif usurier aux longs doigts crochus, on caricaturera le sioniste colonisateur aux dents longues. Le personnage a changé de costume, mais le rôle reste le même : celui du bouc émissaire universel, responsable de tous les maux de la terre.

Et peu importe que la réalité soit infiniment plus complexe. Peu importe que la création d'Israël ait été votée par les Nations Unies, qu'elle ait été la réponse à un siècle de pogroms culminant dans la Shoah, qu'elle ait offert un refuge aux Juifs chassés du monde arabe après 1948.

Peu importe que l'État d'Israël, avec tous ses défauts, soit la seule démocratie du Moyen-Orient où les Arabes votent, où les femmes ont les mêmes droits que les hommes, où les homosexuels peuvent vivre sans craindre pour leur vie.

Non. Dans le discours antisioniste contemporain, Israël est réduit à un bloc monolithique de culpabilité. Les nuances sont balayées. Les contextes sont ignorés. Les responsabilités sont unilatérales. Et quiconque ose rappeler que l'histoire est tragique des deux côtés que oui, il y a eu une Nakba, mais qu'il y a eu aussi des refus arabes répétés de toute solution à deux États, des guerres d'anéantissement lancées contre Israël dès sa naissance, des attentats-suicides dans des bus et des cafés est immédiatement accusé de « whataboutisme » ou de complicité avec l'oppression.

L'absurdité de l'accusation

Mais revenons à l'absurde. Comment peut-on accuser de colonialisme un peuple qui retourne sur la terre de ses ancêtres ? Les Italiens qui vivent à Rome sont-ils des colonisateurs parce que l'Empire romain a autrefois conquis la Gaule ?
Les Grecs d'Athènes sont-ils des occupants illégitimes parce qu'Alexandre a jadis envahi l'Orient ? Non. Parce qu'on reconnaît intuitivement qu'un peuple peut avoir un lien légitime avec une terre, même après des siècles d'absence.

Mais cette logique s'évanouit mystérieusement dès qu'il s'agit des Juifs. Soudain, le lien historique ne compte plus. Soudain, seule compte l'antériorité immédiate. Comme si l'histoire commençait en 1948, comme si tout ce qui précédait n'était qu'un mythe, une construction idéologique. C'est le privilège de l'amnésie sélective : effacer trois mille ans de présence juive pour ne retenir que soixante-quinze ans de conflit.

Et comment peut-on accuser d'apartheid un pays où les citoyens arabes siègent au Parlement, à la Cour suprême, dans les universités et les hôpitaux ? L'apartheid sud-africain interdisait les mariages mixtes, séparait les écoles, les bus, les quartiers.
Rien de tel en Israël, où Juifs et Arabes partagent les mêmes espaces publics, où un Arabe peut être juge, médecin, député. Peut-on améliorer l'égalité réelle ? Sans aucun doute. Est-ce l'apartheid ? Seule la mauvaise foi peut le prétendre.

Quant à l'accusation de génocide, elle dépasse l'entendement.
Un génocide qui laisserait la population de Gaza croître démographiquement ? Un génocide qui s'accompagnerait d'alertes préalables aux bombardements, de livraisons d'aide humanitaire, de soins médicaux aux ennemis blessés ? On peut condamner les morts civils, on peut critiquer les méthodes militaires, on peut exiger plus de retenue et de proportionnalité.

Mais employer le mot « génocide » pour décrire le conflit israélo-palestinien, c'est insulter la mémoire des vraies victimes de génocides à commencer par les six millions de Juifs exterminés par les nazis.

Sioniste, simplement

Alors oui, j'ai mal à mon sionisme. Mal de voir ce mot-refuge devenu mot-poison. Mal de voir qu'on ne peut plus dire « Je crois au droit du peuple juif à l'autodétermination sur sa terre ancestrale » sans être immédiatement classé parmi les suppôts de l'oppression.
Mal de constater que le seul mouvement de libération nationale qu'on refuse de reconnaître comme tel est précisément celui du peuple qui en a le plus besoin celui qui a payé son absence de souveraineté par des siècles de persécutions.

Être sioniste, ce n'est pas être aveugle aux souffrances palestiniennes. Ce n'est pas approuver toutes les politiques israéliennes. Ce n'est pas nier les injustices, les erreurs, les excès. Être sioniste, c'est simplement croire que les Juifs ont le droit de vivre libres et en sécurité sur la terre de leurs ancêtres. C'est refuser qu'ils redeviennent les éternels suppliant de l'Histoire, dépendants de la bienveillance des nations pour leur survie.

Les sionistes ne sont pas ceux qui ont inventé un projet colonial. Ce sont les Juifs qui ont décidé de rejoindre Sion, leur terre. Ceux qui ont asséché les marais, planté les forêts, bâti les villes. Ceux qui ont fait refleurir le désert et ressusciter une langue morte. Ceux qui ont transformé un espoir millénaire en réalité tangible.

Et si ce projet a engendré des tragédies — car quel grand projet humain n'en engendre pas ? —, ce n'est pas une raison pour le délégitimer dans son essence. C'est une raison pour chercher la justice, la réconciliation, la paix. Pas pour faire des Juifs, une fois de plus, les boucs émissaires du monde.

Herzl n'a pas inventé le sionisme. Il l'a rendu possible. Et nous, qui vivons après la Shoah, après les exils, après les pogroms, nous savons pourquoi il était nécessaire. Nécessaire au sens fort : ce sans quoi le peuple juif n'aurait peut-être pas survécu.

J'ai mal à mon sionisme. Mais je ne le renie pas. Car c'est le dernier rempart contre l'oubli.

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