DNE chimique : quand des Israéliens vivent leur propre mort sous l’effet de l’ayahuasca

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DNE chimique : quand des Israéliens vivent leur propre mort sous l’effet de l’ayahuasca

Jusqu’à la mort – et retour

« J’avais l’impression d’être dans une chambre à gaz et que mon âme était en train d’être séparée »

Ils ont frôlé la mort sans mourir. Des Israéliens racontent une expérience radicale, vécue sous l’effet d’une substance psychédélique, et décrivent un passage brutal vers un état qu’ils identifient comme la mort elle-même.
Certains parlent de funérailles intimes, d’autres d’une paix absolue, d’autres encore d’une terreur primitive, d’une chambre à gaz, d’un corps qui disparaît. Tous disent être revenus changés.

« Je la vis comme mes propres funérailles, tout le monde pleure, et il y a une sensation de paix et de calme dans mon corps. »

Grâce à l’ayahuasca, des dizaines d’Israéliens ont atteint un état de conscience proche de la mort imminente et ont accepté de témoigner. « Je vais entrer dans une chambre à gaz dans une seconde, je suis là avec une fille, je sais que c’est la fin. » Derrière ces récits extrêmes, une question obsédante traverse l’étude menée à l’Université de Haïfa : que se passe-t-il réellement dans les derniers instants de la conscience humaine ?

« Je n’ai plus de corps »

« J’ai l’impression de ne plus avoir de corps. J’essaie de faire bouger ma jambe, ma main, de faire en sorte que quelque chose se produise. Rien ne se passe. Je n’ai plus de corps, plus de mains, plus de jambes. Puis je sens des coups à la tête, aux épaules. J’essaie de changer de position, mais je suis incapable de bouger.
Je ne suis plus là. Je ne vois plus rien, seulement cette lumière. Le feu semble avoir envahi tout mon champ de vision. Et puis, soudain, avec une paix immense, je dis : “D’accord, si je meurs si jeune, je n’ai même pas encore cinquante ans, mais c’est maintenant, je le souhaite.” »

Ce témoignage est présenté par les chercheurs comme l’une des descriptions les plus proches de ce que l’on peut imaginer du monde des morts. Une traversée brève, un seuil franchi, puis un retour. Accidents graves, AVC, morts cliniques produisent parfois des récits similaires : lumière intense, proches disparus, sensation de paix absolue, puis réintégration du corps. Mais ici, l’expérience est provoquée, observée, analysée.

Comprendre la mort sans mourir

Ces dernières années, une équipe de chercheurs de l’Université de Haïfa a entrepris d’étudier la mort comme expérience consciente, débarrassée de toute lecture religieuse ou métaphysique. Comment le corps est-il perçu ? Que devient le temps ? Que reste-t-il du “moi” ?

Personne n’a été mis en danger. L’outil choisi est l’ayahuasca, une boisson psychédélique issue des traditions amazoniennes, déjà utilisée dans la recherche sur la conscience. Sous supervision, elle permet d’atteindre un état décrit par de nombreux sujets comme physiquement et existentiellement proche de la mort imminente.

« Comme dans un rêve, mais paralysé »

« Dans un premier temps, la personne se trouve dans un état proche du rêve, accompagné de paralysie », explique le Dr Erez Nir, membre de l’équipe de recherche. « Elle est comme un rêveur, mais impuissant, paralysé, sujet à des hallucinations. Cela peut être des images simples, ou des hallucinations de naissance ou de mort. Et parfois, il n’y a plus d’objets, plus d’images, seulement quelque chose d’indescriptible. »

Dans une seconde phase, la dissociation s’intensifie. « La perception de l’espace et du temps disparaît. On ne voit plus rien. Le sens de l’espace est déformé. C’est comme être dans un lieu qui n’est rien. » Pour beaucoup, ce “rien” est interprété comme la mort.

Le philosophe face à la fin

Erez Nir n’est ni médecin ni psychiatre. Philosophe de formation, spécialiste de phénoménologie, il s’interroge sur la nature de la réalité et de la perception. Religieux pratiquant, ancien enseignant de yeshiva, il consacre ses recherches à cette question vertigineuse : ce que nous ressentons est-il la réalité elle-même ?

Le “moi minimal”

Selon Nir, l’expérience de mort imminente passe par un retour à un état archaïque de la conscience. « Dans les expériences les plus intenses, le corps disparaît. Le moi narratif se désintègre. » Ce moi narratif est celui que nous avons construit au fil de notre vie, notre biographie intime. Ce qui subsiste alors est le “soi minimal”, un état comparable à celui des premiers instants après la naissance, avant toute identité.

« Tout devient noir, les voix s’éloignent », raconte un participant. « Je suis seul dans un vide infini. Je comprends que c’est la fin. Une partie de moi résiste, l’autre me dit que je dois lâcher prise. Alors je lâche prise. »

Des funérailles vécues de l’intérieur

L’étude repose sur des travaux menés au Laboratoire de recherche sur la conscience de l’Université de Haïfa, dirigé par la professeure Aviva Berkowitz Ohana. Plus de 50 % des participants réguliers à des cérémonies d’ayahuasca ont déclaré avoir vécu ce qu’ils appellent une “mort personnelle”.

Trente-sept entretiens approfondis ont été réalisés par le psychothérapeute Nir Tadmor. Les participants ont décrit l’instant précis où ils ont eu la certitude d’être morts.

« Je la vis comme un enterrement. Ce sont mes funérailles. Tout le monde pleure parce que je suis mort. Et puis, il y a quelque chose de très complet et de très calme dans mon corps. »

Sortir de son corps

De nombreux récits décrivent une expérience hors du corps. Le sujet se voit inanimé, observe la scène comme un témoin extérieur. Certains évoquent la rencontre avec des proches disparus.

« Je vois ma grand-mère et ma mère. Leurs âmes semblent prisonnières dans une dimension infernale. Je ressens une douleur générationnelle qui traverse les générations. C’est presque insupportable. »

« J’étais dans une chambre à gaz »

Un témoignage frappe par sa violence symbolique. Une femme issue d’une famille de survivants de la Shoah décrit sa mort vécue dans le camp de Belzec.

« Je suis entrée dans une chambre à gaz en une fraction de seconde. J’ai vu l’horreur, la promiscuité, le chaos. Il y avait un bébé avec moi. Puis j’ai senti le gaz, j’ai senti l’âme quitter le corps. Une seconde plus tard, une paix absolue, des lumières, des couleurs. C’était sublime. Il n’y a pas de mots. »

Une substance ancestrale, un phénomène moderne

L’ayahuasca, utilisée depuis des siècles par les peuples amazoniens, est aujourd’hui consommée dans des cérémonies modernes, parfois encadrées, parfois clandestines. En Israël, la DMT, sa substance active, est interdite par la loi, bien que des ateliers existent.

Les chercheurs rappellent que l’usage autonome et non supervisé est dangereux.

Pourquoi l’ayahuasca

« Le DMT est sécrété naturellement par le cerveau », explique le Dr Erez Nir. « L’ayahuasca agit comme un amplificateur. Certaines études suggèrent que le cerveau libère du DMT au moment de la mort. L’expérience pourrait donc être similaire. »

Quand le cerveau s’éteint

Le Dr Yair Dor-Zeiderman, chercheur en neurosciences à l’Université de Haïfa, coordonne cette recherche.

« Sous psychédéliques, le “moi” peut disparaître. Dans la mort, le cerveau s’éteint progressivement. Les fonctions identitaires, biographiques, s’arrêtent en premier. Ce qui reste, c’est le soi minimal. »

La terreur avant la paix

Nombreux décrivent une phase de terreur absolue. « Je résiste, je crie, je supplie, je suis terrifié. » Le corps se contracte, la respiration devient difficile. Certains préfèrent la mort à cette souffrance extrême.

Pourquoi recommencer

Le Dr Yoni David, psychologue et chercheur, explique pourquoi certains reviennent malgré tout.

« L’ayahuasca agit sur le corps, l’esprit, le social et le spirituel. Elle peut favoriser des changements profonds, mais un usage inadapté peut être destructeur. La prudence est essentielle. »

Les témoignages s’arrêtent là, suspendus entre effroi et apaisement, entre disparition du corps et sensation d’absolu. La mort, frôlée, racontée, mais jamais totalement saisissable.

Le cadre strict et invisible de l’expérience

Un élément central, souvent absent des simples retranscriptions de témoignages, concerne les conditions extrêmement encadrées dans lesquelles ces expériences ont été vécues.

Les cérémonies ne se déroulaient ni dans l’improvisation ni dans l’isolement. Elles s’étendaient sur plusieurs heures, parfois toute une nuit, dans un environnement préparé à l’avance.

Les participants avaient été soumis à des entretiens préalables approfondis, à des consignes précises, à un jeûne partiel et à une préparation mentale destinée à limiter les risques physiques et psychiques.

Durant l’expérience, ils sont allongés, surveillés en continu, et sont soutenus immédiatement en cas de panique, de détresse ou de perte totale de repères.

Après la séance, un travail d’intégration était systématiquement proposé, parfois sur plusieurs semaines, afin d’aider les participants à mettre des mots sur ce qu’ils ont vécu et à réancrer l’expérience dans leur vie quotidien.

Sans ce cadre précis, certaines expériences similaires se transforment en épisodes chaotiques ou traumatiques, difficiles à intégrer, voire durablement déstabilisants.

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