André Chargueraud

Marc-André Charguéraud.
Né en 1924 à Paris dans une famille de fonctionnaires.
Père de quatre filles.
Engagé volontaire dans l’armée française après la Libération de Paris en 1944.

Diplômé de Science-Po Paris.
Licence de droit de la faculté de Paris.
Master of Business Administration de l’université de Harvard.

5 années aux Etats Unis : université et études de marché pour des entreprises françaises.

Compagnie des Machines Bull puis Bulle-General Electric :
Directeur commercial de Bull Belgique.
Directeur général de Bull Deutschland.
Directeur général adjoint au siège responsable des activités commerciales.

Fondateur et PDG de Gemini, une start up de logiciel informatique. Devenu par des fusions successives Cap-Gemini, côté au CAC 40.

PDG de SGS Genève, leader mondial des services d’inspection, de contrôle et de certification de marchandises.

A ma retraite : Président des Conseils d’administration de La Genevoise Assurance, de la Banque Unigestion, des Editions Labor et Fides, fondateur et vice-président du Musée international de la Réforme à Genève.

Depuis 15 ans auteur de dix livres qui sont des synthèses grand-public. Ils traitent de l’attitude pendant la Shoah des communautés religieuses, des peuples et des gouvernements occidentaux.

Les articles de André Chargueraud

1945-1948 : Grande Bretagne : Tous sauf les Juifs

Grande Bretagne : «Tous sauf les Juifs»  1945-1948 Par Marc-André Charguéraud

 En 1945, après la victoire, pour se relever, la Grande-Bretagne manque d’un grand nombre de travailleurs, particulièrement dans le secteur des travaux domestiques, de l’exploitation du charbon, de l’agriculture et de l’industrie textile.

Contrairement à Washington, Londres n’a pu démobiliser que très lentement son armée.
Son maintien en activité à grands frais (12,5% du PNB) est jugé vital pour surmonter les crises politiques en Grèce, Italie, Palestine, Inde et Extrême-Orient.[1]

Pour combler ce déficit de main d’œuvre, Londres admet 130 000 militaires polonais de l’armée Anders. [2]Commentant cette décision, le London Observer écrit : « La gloire de l’uniforme est apparemment incomparablement plus importante que le martyre des Juifs. »[3]

En 1947, le gouvernement recrute100 000 travailleurs parmi les personnes déplacées, c’est l’European Volontary Workers Scheme.
93 000 personnes arrivent, et parmi elles, aussi stupéfiant que cela puisse paraître, figurent 10 000 anciens soldats de la Waffen SS. Il ne s’agit pas du résultat d’une négligence. L’administration et les politiciens savent parfaitement ce qu’ils font.[4]

ce qui était vrai hier l'est encore aujourd'hui

ce qui était vrai hier l'est encore aujourd'hui

Ce refus systématique de l’arrivée de Juifs, qui représentent 20% de la population des camps de Personnes Déplacées ( DP) est révoltant.

Deux extraits de rapports de mars et d’avril 1947 par de hauts responsables britanniques en Autriche illustrent cette politique : « Il nous semble plus simple et plus efficace de recruter les personnes déplacées sans prendre la nationalité en compte, sauf que nous devons exclure les Juifs… du fait de l’opposition de l’opinion publique chez nous. » L’autre rapport est encore plus succinct dans son attitude négative : « La situation en Palestine et l’antisémitisme nous empêchent sans hésitation de recruter des Juifs. »[5]

L’antisémitisme prend un tour violent à la suite de l’attentat de l’hôtel King David de Jérusalem.[6]Pour Ernest Bevin, ministre britannique des Affaires étrangères, l’antisémitisme n’a jamais été aussi fort qu’en cet été 1946. « Les parents des soldats qui sont en Palestine dans des conditions de grand danger …s’estiment maltraités par les Juifs. La destruction de l’hôtel King David brûle profondément dans le cœur du peuple anglais… Le sentiment en Grande-Bretagne, c’est que les Juifs ont déclaré la guerre. »[7]Une année plus tard la situation s’envenime gravement. Le 30 juillet 1947, deux sergents britanniques sont pendus en représailles de la pendaison de trois membres de l’Irgoun, l’organisation  juive de Menahem Begin .

Des émeutes antijuives, les plus importantes dans l’histoire moderne de la Grande-Bretagne, prennent place les jours qui suivent. A Liverpool, Manchester, Salford, Glasgow, dans l’Est de Londres et dans d’autres villes, des boutiques et des maisons juives sont détruites, des synagogues vandalisées, des cimetières juifs désacralisés, des Juifs molestés.[8]

Des journaux auront beau les condamner, de tels excès restent déshonorants pour un pays qui a combattu le III° Reich avec tant de courage et de sacrifices.

Rien ne peut justifier de tels événements, pas même les actes de terrorisme antibritanniques en Palestine, ou le dépôt de bombes par l’Irgoun dans plusieurs postes militaires britanniques en Autriche.[9]

Des représentants de la communauté juive anglaise expriment leur consternation : « Même les observateurs les plus cyniques et les plus pessimistes n’auraient pu imaginer que l’Angleterre serait balayée par des accès d’antisémitisme aussi brutaux que ceux dont nous avons été témoins au cours des douze derniers mois (1946-1947) »[10].

Déjà en novembre 1945 dans un mémorandum présenté au Cabinet, le ministre de l’Intérieur J. Chuter Ede décrivait sa politique d’exclusion des Juifs. Il conclut que « l’admission de nouveaux groupes de réfugiés, dont de nombreux seraient juifs, pourrait provoquer de fortes réactions de certains segments de l’opinion publique.

Il y a aussi le risque d’une vague de sentiments antisémites dans ce pays. »[11]De son côté, dès mars 1946 le Jewish Chronicle de Londres écrivait en mars 1946 :« Un des phénomènes les plus étonnants de notre époque est que le martyre juif, au lieu d’attirer la sympathie et la réparation universelle, a provoqué une nouvelle avalanche de sentiments antijuifs. »[12]

L’eugénisme et le racisme sont malheureusement très présents dans l’Angleterre de l’après-guerre. On peut par exemple lire dans un premier rapport de la Commission royale sur la population présenté début 1945 : « L’immigration en masse dans une société aussi établie que la nôtre ne peut être bienvenue sans réserve que si les immigrants sont de bonne facture humaine, et ne sont pas empêchés par leur religion ou leur race de se marier avec la population locale et de s’assimiler à elle. »[13]

Le mot « juif » n’est pas prononcé, mais lorsque l’on parle de sélection par la race et la religion, l’antisémitisme n’est pas loin. Et la Commission d’ajouter :

« Une sélection minutieuse des immigrants pourra éliminer les déficients mentaux, les personnes avec des désordres mentaux, ou des défauts de naissance ainsi que ceux qui sont socialement inadaptés. »[14]On ne peut décrire une politique eugénique de manière plus précise et plus complète. Lorsque l’on lit les rapports des médecins, des travailleurs sociaux, des psychologues qui ont travaillé dans les camps de DP Juifs, il faut hélas conclure que ces restrictions s’appliquent à eux d’une façon ou de l’autre. Presque tous ont subi de telles horreurs qu’ils présentent des « désordres mentaux » et qu’il leur faudra quelque temps pour être de nouveau « socialement adaptés. »

La politique de la Grande-Bretagne se résume à un double refus à l’arrivée des Juifs. D’abord « pour ce qu’ils sont » : leur race, leur religion, leur comportement. Ensuite « par ce qu’ils font », leur désir d’aller en Palestine et la nécessité pour eux de s’opposer violemment aux Anglais qui les en empêchent. Dans ces conditions, il n’est malheureusement pas étonnant qu’entre 1945 et 1948 seuls quelques milliers de Juifs ont été admis en Grande-Bretagne. 2000 au titre d’un programme lancé en 1945, dit « des familles en détresse », auxquels s’ajoutent quelques centaines de survivants.[15]

 

[1]CESARINI David, éd., Justice Delayed,Phoenix Press,Londres, 2001, p. 4 et 67.

[2]Armée Anders. Armée polonaise constituée de réfugiés polonais en URSS.

[3]WARHAFTIG Zorach, Uprooted, Jewish Refugees and Displaced Persons After Liberation .  Institute of Jewish Affairs of The American Jewish Congress and World Jewish Congress, New York, 1946, p. 189.

[4]CESARINI, op. cit. p. 4 et 134.

[5]Ibid. p. 79. Les auteurs de ces rapports sont le Major général Winterton, commandant en second de la zone d’occupation anglaise, et W.R.Iley, directeur de l’administration de cette même zone.

[6]91 morts dont 28 Britanniques.

[7]OVERDALE Ritchie, Britain, the United States and the Transfert of Power in the Middle East, 1945-1962,Leceister University Press, Londres, 1996, p. 159.

[8]CESARINI, op. cit. p. 167.

[9]WASSERSTEIN Bernard, Les Juifs d’Europe depuis 1945, Calmann Lévy, Paris, 2000. p. 106.

[10]Ibid.p. 108.

[11]CESARINI op. cit, p. 77.

[12]MATARD-BONUCCI Marie-Anne éd.,La libération des camps et le retour des déportés,Editions Complexes, Bruxelles, 1995,p. 246.

[13]Ibid1990, p. 70. La Commission a été mise en place en 1944 et a remis son rapport définitif en 1949.

[14]Ibid.p. 71.

[15]Ibid. p. 80.

1939-1942: Les Américains verrouillent leurs frontières

 Les Américains verrouillent leurs frontière 1939-1942  Par Marc-André Charguéraud

 « Nous pouvons retarder et même arrêter temporairement ou d’une façon définitive l’entrée des immigrants aux Etats-Unis. Nous pouvons le faire simplement en avisant nos consuls de mettre un maximum d’obstacles et d’utiliser tous les moyens administratifs pour retarder l’octroi d’un visa », écrivait Breckenridge Long, le responsable du problème des réfugiés au Département d’Etat des Etats-Unis. [1] Il mit en pratique cette politique en multipliant les directives administratives plus restrictives les unes que les autres. Une politique impitoyable alors que l’Amérique était le seul Etat important encore en paix.

Les Juifs refusés par les USA

Les Juifs refusés par les USA

Le 30 septembre 1939, Washington prenait des mesures contre le flot d’étrangers dont la grande majorité étaient des Juifs qui cherchaient refuge dans le pays. Pour obtenir un visa, il fallait la possession d’un passeport, l’autorisation de quitter le pays d’origine, un titre de transport valable, une garantie financière d’un parent américain et, dans de nombreux cas, un visa de transit par l’Espagne et le Portugal pour atteindre le port d’embarquement. Ces conditions limitèrent radicalement le nombre des visas accordés. Un exemple : début octobre 1939, sur 790 demandeurs allemands, seuls 93 obtinrent un visa.

En novembre, une directive aux consuls américains leur demandait de limiter d’urgence le nombre de visas accordés et de transmettre au Département d’Etat toute information qui permettrait de restreindre l’immigration aux Etats-Unis.  [2] Et l’éditeur du journal The Nation d’écrire que « le Département d’Etat ne refuse pas les visas. Simplement il met en place une ligne d’obstacles qui s’étend de Washington à Lisbonne et Shanghaï. » [3] Des mesures inhumaines alors que Washington connaissait les sévices infligés aux Juifs par les Nazis.

De nouvelles mesures administratives décidées en juin 1941 rendirent l’obtention d’un visa d’immigration encore plus illusoire. Etaient refusés tous les candidats « dont un parent au premier degré (...) réside encore dans un pays ou un territoire sous le contrôle d’un gouvernement qui est opposé à la forme de gouvernement des Etats-Unis. » [4] C’était le cas de la majorité des candidats au départ. Dorénavant toutes les demandes de visa devaient être envoyées avec leurs annexes en six exemplaires à des comités interdépartementaux de contrôle à Washington. En décembre 1943, le parlementaire Emmanuel Celler jugeait que « ces comités ont été comme des glaciers dans leur lenteur et leur sang-froid. Cela prend des mois et des mois pour accorder un visa qui généralement correspond à un cadavre. » [5]

Quand, par chance, un bateau de réfugiés sans papiers arrivait jusqu’aux Etats-Unis, ses passagers étaient la plupart du temps refoulés.

Qu’on se rappelle le refoulement vers l’Europe de 930 Juifs du paquebot Saint Louis qui croisa au large des côtes de Floride en mai 1939. 583 d’entre eux, refoulés vers l’Europe continentale, seront par la suite tués par les nazis. [6] En septembre 1940, cette tragédie se répéta. Sur les 83 réfugiés du SS Quanza, 43 seront refoulés. On n’avait retenu que ceux qui pouvaient obtenir un visa normal ou possédaient déjà un visa authentique. Encore fallut-il que Madame Roosevelt intervienne en leur faveur.[7]

On peut aussi citer les 72 réfugiés du paquebot britannique l’Orduna, le SS français Le Flandres dont 96 passagers juifs durent retourner en France ou l’Ornoco allemand avec ses 200 Juifs.[8] (72) Et que dire de ces bateaux surchargés de réfugiés qui à la même époque allèrent d’un port à l’autre des Amériques sans trouver de havre d’accueil ? Leurs noms évoquent autant de drames : Le Koenigstein, le Caribia, le Comte Grande, le Cap Norde, le General Artigas..., tous de véritables radeaux de la méduse livrés aux caprices de l’indifférence et de l’égoïsme.

Des fugitifs qui disposaient de moyens importants purent acheter pour plusieurs milliers de dollars un visa temporaire pour Cuba dans l’attente d’un visa d’entrée aux Etats-Unis. Certains durent attendre ce visa toute la guerre dans des conditions précaires. Au moins ont-ils été sauvés !

 

[1]FEINGOLD Henri « Roosevelt and Europe’s Jews : Deceit and Indifference, or Politics and Powerlessness? » in  Dimensions I, The Journal of Holocauste Studies, vol. 8 no2, p. 11.

[2] BREITMAN Richard, KRAUT Alan, American Refugee Policy and European Jewry , 1933-1945, Indiana University Press, Bloomington, 1987.p. 75 et 119.

[3] Frida Kirchway, « The State Department versus Political Refugees », The Nation du 28 décembre 1940, cité par FEINGOLD Henry, The Politics of Rescue : The Roosevelt Administration and the Holocaust , 1938-1945, Rutgers University Press, New Brunswick, N.J. 1970., p. 148

[4] MORSE Arthur D, While Six millions died : a Chronicle of American Apthy, Random house, New York, 1968 - Pendant que six millions de juifs mouraient, Laffont, Paris, 1969.  p. 300.

[5] BERENBAUM Michael, Witness to the Holocaust. An Illustrated Documentary History of the Holocaust in the Word of its Victims Perpetrators and Bystanders, New York, Harpers Collins, 1997, p. 288. Celler était un parlementaire de la Chambre des représentants.

 

[6] CHARGUERAUD Marc-André. Tous Coupables, Cerf/Labor et Fides 1998, p. 220. L’auteur détaille le sujet.

[7] Feingold 1970, op. cit., p. 143.

[8] Niger dans The Day cité par LOOKSTEIN Haskel, Where we our Brothers' Keepers ? A Public Response of American Jews to the Holocaust 1938-1944, Hartmore House, New York, 1985. p.232,233.

 

 

Quand Churchill abandonne son soutien à la création d'un état juif

Churchill avocat pour la création d’un Etat juif. 1908-1944.Pourtant en novembre 1944 il abandonne son soutien.

 Winston Churchill, immense homme politique, fut au pouvoir ou dans l’opposition pendant les trente années qui séparent la déclaration de Balfour en 1917 sur la création d’un « foyer juif » en Palestine et la proclamation de l’Etat d’Israël en 1948. Son profil est d’autant plus intéressant que malgré quelques écarts antisémites, il est jusqu’en novembre 1944 un soutien indéfectible de la cause sioniste. L’analyse de ses déclarations directes et claires et ses échecs répétés reflètent bien l’évolution de l’attitude des contemporains. Elle fournit un excellent contexte pour mieux comprendre les comportements du public anglais pendant cette période tragique.

Winston Churchill en Palestine alors sous mandat britannique

Winston Churchill en Palestine alors sous mandat britannique

Comme de nombreux grands hommes d’Etat, Churchill est un visionnaire. Déjà en janvier 1908, sous-secrétaire d’Etat aux Colonies, il écrit : « Jérusalem doit être le but final. Quand cela arrivera n’est que vaine prophétie ; mais que cela arrive un jour, c’est une des rares certitudes du futur. Et l’établissement d’un Etat juif puissant et libre, un pont entre l’Europe et l’Afrique, constituera non seulement un immense avantage pour l’Empire britannique, mais sera une étape importante pour un monde harmonieux des nations ».[1]

Des années plus tard il précise dans un article : « … Il pourrait bien arriver que, pendant notre vie encore, un Etat juif soit créé sur les rives du Jourdain, sous la protection de la Couronne britannique. Un Etat de trois à quatre millions de Juifs ». Lyrique, il termine son article en appelant à la construction « aussi rapidement que possible d’un centre juif national » en Palestine. Un centre qui pour lui « ne serait pas seulement un refuge pour les opprimés et les malheureux de l’Europe centrale, mais aussi un symbole de l’unité juive et le temple de la gloire juive ».[2]

En 1920, ministre de la guerre, il se laisse emporter par sa profonde aversion envers le bolchevisme « dominé par les Juifs ». « Il semble bien, écrit-il, que cette race surprenante soit en train de produire un autre système de morale et de philosophie, aussi malveillant que le christianisme est bienveillant, système qui, s’il n’est pas arrêté, détruira irrévocablement tout ce que le christianisme a rendu possible ». Dans une violente attitude antisémite trop classique à l’époque, il ajoute : « On dirait que l’évangile du Christ comme celui de l’antéchrist proviennent de ce même groupe de personnes; et cette race mystique et mystérieuse a été choisie pour cette manifestation suprême du divin et du diabolique ».[3]

Malgré cette diatribe inadmissible, la réponse de Churchill en mars 1921 aux leaders arabes qui protestent contre l’immigration juive en Palestine reste dans la ligne de son engagement. Il soutient sans réserve la politique sioniste lorsqu’il leur déclare « qu’il est manifestement juste que les Juifs, qui sont dispersés partout dans le monde, puissent avoir un « foyer national » où quelques-uns puissent être de nouveau réunis. Et où ailleurs est-ce possible que dans la terre de Palestine à laquelle ils ont été profondément et intimement associés pendant 3 000 ans ? Nous pensons que ce serait bon pour le monde, bon pour les Juifs et bon pour l’Empire britannique ».[4]

Bon pour les Arabes ? Churchill esquive. On remarque qu’il ne parle plus d’Etat juif mais d’un « foyer juif, » un terme équivoque. La distinction n’échappe pas au Cabinet impérial. Il est questionné sur ce qu’il entend par un « foyer national juif. » Cela signifie-t-il de donner aux Juifs le « contrôle du gouvernement ? » Churchill répond : « Si, au cours des années, ils deviennent majoritaires dans le pays, ils prendraient naturellement le pouvoir ».[5] Les Arabes enregistrent le message. Ils se battront continuellement contre l’arrivée de Juifs en Palestine afin d’éviter la constitution d’une telle majorité.

Fidèle à sa politique sioniste, Churchill s’élève contre le Livre blanc de mai 1939 qui limite sévèrement l’immigration juive en Palestine et prévoit la constitution d’un Etat à majorité arabe. II attaque le Premier ministre Neville Chamberlain au cours d’une séance des Communes. « Cette garantie d’un toit pour les réfugiés, d’un asile, vise non seulement les Juifs de Palestine, mais ceux vivant au dehors, cette gigantesque masse de Juifs malheureux, dispersés, persécutés, errants, dont l’unique désir, intense, immuable, invincible, a toujours été d’avoir une patrie. (...) C’est la promesse que nous leur avons faite et c’est cette promesse qu’on nous demande aujourd’hui de trahir ».[6]

Le 17 décembre 1939, au cours d’une rencontre avec Chaim Weizmann,  celui-ci dit à Churchill : « Vous avez été à la naissance de cette entreprise, j’espère que vous veillerez à ce qu’elle s’accomplisse ». Churchill demande à Weizmann ce qu’il entend par là : « Un Etat de trois ou quatre millions de Juifs en Palestine » et Churchill répond : « Je suis parfaitement d’accord avec cela ».[7]

Pendant la guerre, en 1941, dans une communication interne, Churchill confirme dans des termes sans ambiguïtés son soutien inconditionnel à la cause sioniste. « Si l’Angleterre et les Etats-Unis sont victorieux, la création d’un grand Etat juif, habité par des millions de Juifs, sera l’un des thèmes les plus importants de la discussion de la Conférence de la paix. Le parti libéral et le parti du travail ne seront jamais d’accord avec la solution pro-arabe qui est soutenue par l’administration britannique et je ne le serai pas davantage aussi longtemps que je serai dans la vie publique ».[8]

Entre temps Churchill condamne énergiquement à plusieurs reprises les « impitoyables exécutions d’innocents » par les nazis. Une seule fois il nomme les Juifs. Dans un message envoyé à l’archevêque de Canterbury qui préside, le 20 octobre 1942, une manifestation contre la politique délibérée d’extermination, Churchill parle des Juifs. Il dénonce  « les cruautés systématiques » auxquelles sont soumis les Juifs par le régime nazi qui constituent « une tache indélébile sur ceux qui les organisent et les exécutent ».[9]

Churchill maintient son soutien sans faille au Sionisme. Le 27 juin 1943 Sir Edward Spears rapporte : « Hier soir le Premier ministre exposa en termes empathiques sa politique sioniste. Il dit qu’il s’était formé une opinion que rien ne changerait. Il avait l’intention de s’attacher à ce qu’un Etat juif soit constitué (…) Il ne servait à rien d’argumenter avec lui sur ce sujet ».[10]

En juillet 1944, à la suite de nombreuses interventions de l’Agence juive, Churchill lance le coup d’envoi de la mise sur pied d’une brigade juive. « J’aime l’idée, dit-il, que les Juifs s’attaquent aux meurtriers de leurs compatriotes et je pense que les Etats-Unis en seront très satisfaits. (...) Ils veulent se battre sous les couleurs de leur drapeau, (...) et je ne vois pas pourquoi cela ne pourrait pas se faire ».[11] Finalement, une Brigade juive forte de 5 000 Juifs de Palestine combattra en 1945 en Italie.

Le 6 novembre 1944 Lord Moyne, ministre résident au Moyen Orient, un ami de Churchill, est assassiné par des terroristes du groupe Stern. C’est la rupture totale et définitive malgré la condamnation formelle de David Ben Gourion, le président de l’Agence juive.[12] Churchill cesse de soutenir la cause sioniste. Le 17 novembre il déclare à la Chambre des Communes : « Si nos rêves concernant le sionisme doivent se terminer dans la fumée des pistolets d’assassins, si nos efforts pour son futur ne résultent que dans un nouveau groupe de gangsters dignes des nazis, alors comme moi-même bien des gens devront reconsidérer la position que nous avons si constamment maintenue dans le passé ».[13] Pourtant, quelques jours auparavant, Churchill avait promis à Chaim Weizmann, le leader sioniste qui sera le premier président d’Israël, une bonne partition de la Palestine et l’immigration après la guerre de 100 000 Juifs par an pendant quinze années.[14] Les conséquences de la cassure provoquée par l’assassinat de Moyne sont décisives.

Churchill prend ses distances. Il écrit au Colonial Office le 6 juillet 1945 : « Je ne constate pas le plus petit avantage pour la Grande-Bretagne qui ait découlé de cette tâche pénible et ingrate (exécution du Mandat reçu en 1920 de la Société des Nations). Quelqu’un d’autre devrait maintenant prendre la suite ». Churchill pense aux Etats-Unis. Le 1er août, quelques jours avant de remettre les pouvoirs aux travaillistes, il franchit une étape supplémentaire. Au cours d’un débat aux Communes, il déclare : « Il est parfaitement clair que la guerre juive dirigée contre les Britanniques en Palestine, si elle continue, nous dégagera automatiquement de toutes nos obligations de persévérer et détruira tout désir d’effort dans les coeurs britanniques ». Le message est clair, même si les USA ne prennent pas le relais, les Britanniques partiront si le terrorisme ne cesse pas.

Dans la même intervention, Churchill surprend. Bien que très informé, il ne s’est pas rendu compte de l’immensité de la Shoah. « Je dois dire que lorsque la guerre se termina, je n’avais aucune idée des horribles massacres qui prirent place ; des millions et millions qui ont été abattus. Cela s’imposa à nous graduellement après la fin des combats ». Il pense qu’il est inimaginable de croire « qu’il y a assez de place en Palestine pour les grandes masses qui désirent partir d’Europe ». Il ajoute un commentaire qui soulève la réprobation unanime des Sionistes : « Mais si un si grand nombre a été tué et massacré, il doit y avoir pas mal de place pour les survivants, il doit y avoir des héritages et des propriétés auxquels ils peuvent prétendre ».[15] Pour lui il devient inutile qu’ils aillent tous en Palestine. Une façon peu orthodoxe de résoudre le problème de la confrontation entre Juifs et Arabes.

C’est encore Churchill, maintenant dans l’opposition, qui le 1er août 1946 met en route aux Communes le processus du retrait britannique de la Palestine. « Je pense que le gouvernement devrait dire que si les Etats Unis ne veulent pas venir partager le fardeau de la cause sioniste (...) nous devons maintenant dénoncer notre mandat, le remettre à l’ONU et annoncer que nous évacuerons la Palestine à un moment restant à préciser ».[16] C’est clair, direct, abrupt et prémonitoire. Le style de l’homme. Le retrait ainsi annoncé va permettre aux Sionistes de réaliser dans la douleur et le sang leur rêve d’un Etat juif, l’Etat d’Israël.

 

 

[1] GILBERT Martin. Exile and Return :The Struggle for a Jewish Homeland, Lippincott, Philadelphia,1978, p. 69.

[2] IBID. p. 128. Illustrated Sunday Herald du 8 février 1920,

[3]ALMOG  Shmuel, Nationalism, and Antisemitism in Modern Europe  1815-1945, Pergamon Press, London, 1990, p. 92.

[4] GILBERT, op. cit. p. 133.

[5] IBID, p. 135.

[6] MARRUS Michael R. Les Exclus, Les Réfugiés européens au XX siècle, Calmann-Levy, Paris, 1985, p. 275.

[7] WASSERSTEIN Bernard, Britain and the Jews of Europe , 1939-1945, Université de Brandeis, Oxford, 1979, p. 31.

[8] IBID.  p. 32.

[9] PENKOWER Monty Noam, The Jews were Expandable : Free World Diplomacy and the Holocaust, University of Illinois Press, Urbana,1983, p.75.

[10] WASSERSTEIN. Op. Cit. P. 32.

[11] IBID. p. 286.

[12] Agence juive: organisation qui représente les Juifs de Palestine auprès de l’Angleterre, la puissance mandatrice du territoire.

[13] OVENDALE Ritchie, Britain, the United States and the End of the Palestinian Mandat. 1942-1948, Suffolk, 1989, p.32.

[14] PENKOWER, op.Cit. p. 199.

[15] GILBERT. op.cit. p. 290.

[16] OVENDALE, Op.cit. p. 153.

 

1945-1948: L’Australie ferme ses portes aux Juifs par Marc-André Charguéraud

L’Australie ferme ses portes aux Juifs

L’Australie ferme ses portes aux Juifs. 1945-1948 Par Marc-André Charguéraud

 Le 22 août 1945, le gouvernement australien annonce une politique très restrictive d’accueil des réfugiés juifs. Seuls ceux qui ont des parents proches résidant en Australie peuvent poser leur candidature. Les conditions d’acceptation de leur dossier sont nombreuses et strictes. Ils doivent avoir vécu dans des camps de concentration ou de travail, ou avoir été déportés de leur résidence normale, ou encore avoir dû mener une existence clandestine en Europe. De plus, ils doivent être en bonne santé, adopter un bon comportement, ne faire l’objet d’aucune mention négative à leur égard des services de sécurité britanniques et être pris en charge financièrement par des garants.[1] Ils seront rares à répondre à ces critères.

L’Australie ferme ses portes aux Juifs

L’Australie ferme ses portes aux Juifs

En 1947, deux années après la victoire, toutes les enquêtes d’opinion, déclarations et articles concernant les réfugiés juifs expriment des réticences qui seraient qualifiées aujourd’hui d’antisémitisme violent. Une enquête révèle que 58% des personnes interrogées estiment que l’Australie ne doit pas offrir de refuge aux Juifs.[2] En janvier 1947, Ken Bolton, président de la Ligue des soldats de retour, s’exclame à propos des Juifs qui arrivent de leur refuge de Shanghai : « Ne battons pas les buissons, ce sont des Juifs allemands de la même espèce que ceux qui sont venus avant…

Est-ce que ces réfugiés aident au développement de l’Australie en défrichant la terre, en construisant des routes ou en prenant la pioche et la pelle pour travailler ? Non ! Ils travaillent avec leur tête, pas au profit de l’Australie mais pour eux-mêmes. »[3] C’est le reproche stéréotypé du Juif qui n’est pas un travailleur manuel. Les détracteurs australiens continuent sur la même voie. Une communication de juillet 1947 du gouvernement australien à ses représentants auprès de l’International Refugees Organisation qui est chargée en Europe de trouver des pays d’accueil est significative :

« Les immigrants doivent être sélectionnés uniquement sur leurs capacités professionnelles et industrielles et la contribution qu’ils apporteront à la vie en Australie. Leur confession religieuse ne nous concerne en aucune façon. »[4]

Pour Robert Menzies, plusieurs fois Premier ministre, les Juifs sont responsables de l’antisémitisme. Il déclare dans l’Australian Jewish Herald du 21 février 1947 que « le danger de l’antisémitisme et des préjugés raciaux serait augmenté et non diminué, si le public australien estime qu’une trop grande proportion de réfugiés juifs sont recensés dans nos statistiques annuelles d’immigration.

Le refus de reconnaître ces faits, c’est décider d’ignorer l’opinion réelle du public. » Il conclut en soulignant que les réfugiés eux-mêmes sont largement responsables des sentiments négatifs à leur égard, car ils contribuent souvent « aux préjugés et à l’incompréhension du fait de leur méconnaissance des habitudes et des standards australiens. »[5] Les Juifs ne doivent pas se plaindre d’ingratitude.

En février 1947, Jack Lang, Premier ministre du New South Wales et éditeur du Century, écrit que l’Australie « ne désire pas importer le terrorisme sioniste ». Il prétend que l’immigration des réfugiés juifs est conduite « par la même organisation internationale… qui récemment exhortait la résistance juive en Palestine. »[6] Lang fait l’amalgame entre les réfugiés et le comportement terroriste de certains mouvements clandestins juifs en Palestine.

Les réfugiés juifs ne sont pas bien accueillis en Australie. Non seulement les barrières à leur arrivée sont multiples, mais on fait savoir aux rares qui les franchissent qu’ils ne sont pas bienvenus. Rappelons qu’en 1947 quelques 200 000 Juifs s’entassaient dans les camps de Personnes Déplacées (DP) en Allemagne et en Autriche. Ils cherchaient désespérément un pays d’accueil pour quitter les terres ensanglantées de leurs bourreaux.

Paul Morawetz, un réfugié faisant partie de la communauté juive australienne, dit désabusé à l’Australian Jewish News du 28 janvier 1949 : « Etant donné la réception froide que les immigrants juifs ont reçu ici et le fait qu’Israël a un besoin urgent d’immigrants, les migrants juifs doivent tous aller en Israël… Les talents que les Juifs ont apportés ici et leur contribution à toutes les sphères de la vie australienne et de son économie n’ont pas été appréciés bien que les Juifs se soient démenés dans ce but. »[7] Malheureusement l’accès à la « Terre promise » resta très difficile. Plus de 50 000 DP Juifs qui tentèrent d’y arriver se retrouvèrent internés par les Anglais à Chypres pendant de de longs mois. Ce n’est qu’en mai 1948, après la naissance de l’Etat d’Israël qu’ils furent autorisés à y arriver.

 

[1] Blakeney 1965, p. 291. A partir de 1947 tous leurs frais seront supportés par le JOINT et dans une moindre mesure par la communauté juive australienne.

[2] Ibid. p. 292.

[3] Ibid. p. 294. En fait la plupart des Juifs réfugiés à Shanghai sont des Allemands.

[4] Ibid. p. 365.

[5] Ibid. p. 299.

[6] Ibid..

[7] Ibid. p. 311.

Shoa : Les exemptions n’ont pas sauvé les Juifs hollandais

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   Les exemptions n’ont pas sauvé le Juifs hollandais.

juifs hollandais déportés pendant la Shoa

juifs hollandais déportés pendant la Shoa

En Europe occidentale, les Allemands ont multiplié les catégories de Juifs exemptés d’arrestation et de déportation. Les nazis ont poursuivi un double but. Garder en vie les Juifs qu’ils jugent momentanément utiles. Donner de l’espoir aux autres en leur montrant qu’il ne s’agit pas d’opérations systématiques, afin que les déportations se passent dans le calme et de façon ordonnée. Ce régime d’exemptions a souvent été décrit comme un piège pour endormir la méfiance et créer de fausses espérances.

En Hollande ce régime d’exemptions est de loin le plus important. En avril 1943, 5 800 « Munitions Jews » sont encore exemptés de déportation, ils travaillent pour les usines d’armement.[1] La majorité est employée dans les usines Hollandia pour l’équipement de l’Afrika-Korps du maréchal Rommel. En mai 1943, Himmler, le Reichsführer-SS, prend le pas sur les militaires et met fin à ces activités.

Tous ces travailleurs juifs sont envoyés à Westerbork.[2] Sur 3 400 ouvriers de l’industrie diamantaire, 2 100 sont juifs. Les Allemands étant à court de diamants taillés et de diamants industriels, ces « Diamond Jews » sont protégés.

En décembre 1944, les derniers sont pourtant envoyés au camp de Sachsenhausen près de Berlin.[3] Seuls les ateliers juifs travaillant pour le service de l’habillement de l’armée allemande seront maintenus jusqu'à la fin de la guerre.[4] Contrairement à leurs homologues français et belges, ces ouvriers échapperont à la déportation. Il n’en reste pas moins qu’en avril 1943 75% des classes laborieuses hollandaises avaient été envoyés à la mort, 59% des classes moyennes et seulement 43% des classes supérieures.[5]

Les classes dirigeantes et les familles établies ont été moins exposées. Les Pays-Bas sont au premier rang. On y trouve le plus grand nombre de Juifs influents possesseurs de documents de protection. En septembre 1942, le Joodsche Raad [6]( JR ) obtient 17 500 estampilles de protection, de quoi protéger plus de 10% de la population juive hollandaise.

La plupart sont attribuées au personnel du JR, à leur famille et à des Juifs importants qui firent le siège du JR pour obtenir l’estampille. Un témoin écrit : « Lorsque les premières exemptions furent données, les scènes au Conseil juif furent indescriptibles. Les portes furent enfoncées, les employés du Conseil attaqués et la police dut souvent être appelée (...) Les exemptions devinrent rapidement l’obsession de chaque Juif. »[7]

L’immunité ne dure pas. Le 21 mai 1943, les Allemands demandent au JR de désigner pour la déportation 7 000 Juifs appartenant à son personnel exempté.[8] Convoqués, 700 Juifs seulement se présentent au départ. Les Allemands lancent alors un raid punitif le 26 mai et arrêtent 3 000 Juifs à Amsterdam.[9]

Le 29 septembre 1943, entre 3 000 et 5 000 des derniers Juifs d’Amsterdam sont internés à Westerbork, puis envoyés à Theresientadt. Les deux dirigeants du JR, Cohen et Asscher qui est dissous, sont parmi eux.[10] On le voit, de nombreux porteurs d’estampilles ont pu se réfugier dans la clandestinité à temps.

D’autres groupes de Juifs vont bénéficier à des titres divers d’une certaine clémence. Une centaine de familles hollandaises puissantes sont regroupées sur ordre allemand au château de Barneveld. En septembre 1943, elles sont déportées au camp de Theresienstadt où la plupart survivront.[11] Les Allemands décident aussi d’épargner 1 300 Juifs détenteurs de certificats d’immigration pour la Palestine ou dont la famille à l’étranger possèdent d’importants capitaux. Ils pourraient servir de monnaie d’échange pour le rapatriement d’Allemands internés par les Alliés ou le paiement de rançons.

Ils sont finalement envoyés au camp de Bergen Belsen.[12]

200 riches familles juives ont pu quitter les Pays-Bas et se réfugier hors d’Europe. Himmler en donne la raison. « J’ai interrogé Hitler au sujet de la libération de Juifs contre le paiement de devises étrangères. Il m’a donné le pouvoir de faire des arrangements à ma discrétion dans la mesure où il est possible d’obtenir des sommes appréciables de l’étranger. »[13] Et que penser de ceux qui ont donné leur accord pour être mutilés comme prix de l’exemption ? 2 562 Juifs mariés sans enfant à des non-Juifs ont été stérilisés par les Allemands, la condition pour éviter la déportation.[14]

Sur les 5 000 Juifs hollandais envoyés à Theresientadt, 2 000 ont survécu dont les deux dirigeants du JR. Un traitement préférentiel lorsque l’on sait que sur 140 000 Juifs internés dans ce camp, le nombre de survivants ne dépasse pas 19 000.[15]

Sur les 4 000 Juifs hollandais déportés à Bergen Belsen la moitié était en vie à la Libération.[16] Un rapport allemand du 20 mars 1943 donne la raison de cette relative clémence. Les personnes ayant un historique de services distingués pendant la « déjudéification » des Pays-Bas » ne seront pas déportées vers l’Est, mais envoyées à Theresientadt.[17]

Les Allemands savent distinguer et reconnaître ceux qui les ont servis. Et pourtant ces exemptions n’ont été dans de nombreux cas qu’une illusion. Elles n’ont pas empêché 71% des Juifs vivants aux Pays-Bas d’être déportés vers la mort.[18]

 

[1] PRESSER J., Ashes in the Wind. The destruction of the Dutch Jewry, Wayne University Press, Detroit, 1988. p. 318.

[2] MOORE Bob, Victimes & Survivors. The Nazi Persecution of the Jews in the Netherland, 1940-1945, Arnold, London, 1997. p. 99. Westerbork, l’équivalent de Drancy en Hollande.

[3]STEINBERG Maxime, 1942, les cent jours de la déportation des Juifs de Belgique, La vie ouvrière, Bruxelles, 1984.  p. 371 et 374

[4] STEINBERG. p. 151.

[5] MOORE, p. 113.

[6] Conseil juif, l’équivalent de l’UGIF français. Le JR a été constitué à la demande des autorités allemandes.

[7] Cité in Moore 1997, p. 96.

[8] Les dirigeants de l’UGIF ont refusé des désigner les Juifs qui devaient être déportés. Ils ont été déportés à la mort.

[9] JONG  de Louis, The Netherland and Nazi Germany, Harvard University Press, Cambridge, 1988. p. 12,13 et 18.

[10] PRESSER, p. 212.

[11] WARMBRUNN Werner, The Dutch under Occupation, Stanford University Press, Stanford, 1963., p. 66.

[12] MOORE, p. 102.

[13] Cité in PRESSER, p. 285. Mémorandum de Himmler du 10 décembre 1942.

[14] PRESSER, p. 202. D’après un document allemand du 15 juin 1944.

[15] GUTMAN Israel, ed. Encyclopedia of the Holocaust, McMillan Publishing Company, New York, 1990., p. 1463.

[16]JONG de, p. 17.

[17] Cité in PRESSR, p. 275.

[18] A comparer avec un pourcentage de déporté de 43% en Belgique et de 23% en France. GUTMAN Israel p, 1799.

Shoa : L’encyclique attaque le Troisième Reich et les dérives inacceptables de l’hitlérisme

« Mit Brennender Sorge » une encyclique pour rien ?

 « Mit Brennender Sorge » une encyclique pour rien ? 1937
En l’absence de déclarations de l’Occident, l’encyclique de Pie XI est de première importance.

« Mit Brennender Sorge » une encyclique pour rien ?

« Mit Brennender Sorge » une encyclique pour rien ?

 

Un historien, critique de l’encyclique, parle de « l’habileté et du pouvoir de persuasion d’un pape qui réussit en quelques pages à flétrir le nazisme, l’hitlérisme, le système hitlérien, l’antisémitisme, le marcionisme, les excès de la doctrine nationale-socialiste etc (…) Sans nommer une seule de ces calamités ». Et l’auteur parle « d’une mythologie bien orchestrée ».[1] Une historienne qualifie l’encyclique de « curieuse diatribe contre un ennemi non désigné ».[2]

Il serait inexact de conclure que l’encyclique perd sa raison d’être parce que Pie XI a choisi de ne pas nommer les coupables et de ne pas détailler leurs méfaits. Quoi qu’on dise aujourd’hui, le monde du moment et les protagonistes eux-mêmes ont parfaitement compris que le Pape critique les théories raciales nazies et les persécutions incessantes dont l’Eglise catholique est l’objet. Aucune équivoque n’est possible, l’encyclique attaque le Troisième Reich et les dérives inacceptables de l’hitlérisme.

Les textes papaux sont souvent compliqués pour le public non averti et ils nécessitent un travail ardu de « détricotage ». Les nombreux exégètes qui scrutent longuement les propos de Rome peuvent ainsi en tirer plus tard des conclusions brillantes et souvent contradictoires. C’est le cas de l’encyclique Mit Brennender Sorge (Avec une vive inquiétude). Le passage de l’encyclique le plus souvent cité est celui qui dénonce la déification de valeurs terrestres comme la race, les personnes ou l’état. La croyance en un dieu ou une religion désignée comme nationale est une grave erreur.[3]

Chacun peut aujourd’hui avoir sa propre interprétation de ces mots, mais l’important c’est la perception, la compréhension qu’en ont eues les gens à l’époque, le public comme les dirigeants politiques. Le message s’adresse à eux. Ce sont leurs réactions, dans le contexte de l’époque, qui comptent, même si plus tard elles sont jugées à tort ou à raison comme erronées.

Pour eux le message de l’encyclique est clair. Dans les jours qui suivent sa publication, les commentaires des journaux sont sans ambiguïté. La Croix y discerne « une condamnation du nazisme », de « la doctrine nazie » selon Le Populaire, de « l’hitlérisme » estime L’Echo de Paris. Pour Le Matin, c’est « une sévère condamnation du racisme ». « Le pape s’élève contre l’hitlérisme », dénonce L’Humanité et le Figaro titre « le pape contre l’hitlérisme ».[4] Un jugement sévère et direct de la presse.[5]

Charles-Roux, ambassadeur de France au Vatican, et François-Poncet, ambassadeur à Berlin, abondent dans le même sens. Pour le premier, c’est « un acte de courage, de conscience et d’indépendance (…) Une attaque directe contre le gouvernement du Reich (...) La politique religieuse du Reich condamnée en bloc ».[6] Charles-Roux conclut que le message du Pape « condamne le national-socialisme, le racisme et le système hitlérien ».[7]

Ces écrits et ces déclarations de l’époque relativisent l’analyse postérieure d’auteurs qui estiment que l’encyclique se limite à l’énumération des griefs concernant la situation alarmante de l’Eglise catholique allemande. Pour eux, elle n’est pas une condamnation du totalitarisme social et politique, ni une attaque contre le racisme nazi, mais une simple défense contre la volonté de Hitler de subordonner l’Eglise à l’Etat.[8]

Le Führer, lui, a parfaitement décrypté le message de Pie XI. La condamnation de son néopaganisme et de son culte de la race aryenne lui est insupportable. Il ne peut tolérer cette critique acerbe de son régime. Et sur ce point le pape est clair lorsqu’il écrit : « Dans le sillon que nous avons ensemencé avec les graines d’une vraie paix, d’autres (...) ont planté l’ivraie de la méfiance, du mécontentement, de la haine, de la diffamation, d’une hostilité de principe, soit voilée, soit ouverte, alimentée de mille sources et agissant par tous les moyens contre le Christ et son Eglise ».[9]

Dès le 27 mars 1937, Hans-Heinrich Dieckhoff du ministère des Affaires étrangères de Berlin fait état de la colère du Chancelier à Mgr Cesare Orsenigo, le nonce du Vatican à Berlin, devant ce « quasi-appel à la bataille contre le gouvernement du Reich ».[10] La Gestapo saisit tous les exemplaires possibles de l’encyclique, ferme les douze imprimeries ayant reproduit le texte et interne une partie du personnel.

Dans son discours du 1er mai 1937, Hitler furieux menace : « Pliez ou cassez, l’un ou l’autre. Nous ne pouvons pas tolérer que cette autorité qui est celle du peuple allemand soit attaquée par qui que ce soit. Ceci concerne aussi les Eglises. Aussi longtemps qu’elles ne s’occupent que de problèmes religieux, l’Etat n’interviendra pas. Mais si elles essaient par d’autres moyens, tels que des écrits, des encycliques etc., de s’assurer des droits qui appartiennent à l’Etat, alors nous les repousserons dans les activités spirituelles qui leur sont propres. Il est intolérable qu’elles critiquent la morale de l’Etat ». [11]

Du courage, il en fallait pour affronter directement le dictateur et dénoncer les errements religieux et raciaux du régime nazi, alors que les démocraties s’enfonçaient dans une politique « d’apaisement » envers Berlin. Cette politique de concession, de faiblesse, de lâcheté et d’abandon a conduit directement à la capitulation à Munich en septembre 1938 de Neville Chamberlain et d’Edouard Daladier, les premiers ministres de Grande-Bretagne et de France.

Même en utilisant le langage abscons du Vatican, on aurait aimé que l’Occident relève la tête et dénonce la dictature. Mais c’est l’époque où l’Angleterre accepte sans consulter ses Alliés de déchirer une clause essentielle du traité de Versailles en autorisant les Allemands à reconstruire leur flotte de guerre. Où les Français n’ont pas le courage d’envoyer quelques escadrons de gendarmes pour empêcher la remilitarisation de la Rhénanie par la Wehrmacht.

Le seul pouvoir du pape, c’est sa parole et il en a usé en l’occurrence. Pas suffisamment pour certains qui lui reprochent de ne pas avoir condamné sans appel le gouvernement de Berlin comme il l’a fait pour celui de Moscou dans son encyclique Divini Redemptoris, publiée une semaine plus tôt.  Mais dans les deux pays totalitaires, la situation de la religion est différente. Le communisme a pratiquement achevé l’éradication de toutes les pratiques religieuses en URSS. Son programme est de poursuivre sa croisade antireligieuse dans tous les pays où le marxisme pourra s’imposer.

En Allemagne le Pape s’élève contre l’hérésie et le racisme hitlérien. C’est au nom des droits et de la liberté de l’Eglise, tels qu’ils figurent dans un concordat bafoué par les nazis, qu’il se bat pour les dizaines de millions de catholiques qui vivent dans le Reich. Condamner de façon définitive le régime nazi, ce serait déclarer une guerre politique qui mettrait les millions de fidèles allemands dans une position intenable : un schisme avec Rome ou une résistance quotidienne envers Berlin.

Le Pape veut éviter la rupture, mais il menace résolument le dictateur. Il le dit en conclusion de son message : « Nous n’avons pas de plus intime désir que le rétablissement en Allemagne d’une paix véritable entre l’Eglise et l’Etat. Mais si – sans notre faute – cette paix ne doit pas s’établir, alors l’Eglise de Dieu défendra ses droits et ses libertés au nom du Tout Puissant ».[12] Pouvait-il aller plus loin alors qu’il sait bien qu’il ne dispose que de moyens spirituels pour mettre en œuvre ses menaces ? Pie XI est conscient du danger. L’encyclique est introduite, imprimée et distribuée en secret. Elle est lue en chaire le 21 mars 1937, le jour des Rameaux.[13]

Pie XI est le seul chef d’Etat à condamner formellement et par écrit les turpitudes du régime nazi. Que ce soit avant tout pour défendre son Eglise, personne ne peut le lui reprocher. En même temps il condamne la divinisation de la race. Chacun comprend qu’il s’agit de la race aryenne, une race supérieure qui relègue au niveau de « sous- hommes » (Untermensch), les Juifs, les Slaves et les Tziganes. C’est une condamnation du racisme. Susan Zuccotti, une grande historienne parfois critique du pape, le reconnaît. « A l’époque, écrit-elle, tout le monde reconnaissait que les propos du Pape étaient dirigés contre le racisme nazi et que dans les années 1930 et le début des années 1940, le racisme nazi signifiait la persécution des Juifs. Le Saint-Père n’avait pas besoin de l’expliquer (...) Les Juifs lui en furent reconnaissants mais, ajoute Zuccotti, ils interprétaient subjectivement les déclarations de Pie XI ».[14]

Sur le plan pratique Mit Brennender Sorge est bien « une encyclique pour rien ». Hitler continue, accélère même son combat contre l’Eglise. Trois mois ne se sont pas écoulés qu’il fait fermer 252 écoles catholiques au motif de la conduite immorale des enseignants.[15] Il n’a que faire des menaces d’un adversaire qui ne dispose pas de forces matérielles pour agir. En l’absence tragique d’initiatives politiques courageuses de l’Occident, l’encyclique est toutefois une déclaration morale de première importance. La seule qui attaque le régime nazi depuis son installation.

 

[1] FABRE Henri, L’Eglise catholique face au fascisme et au nazisme, Editions Espace de liberté, Bruxelles, 1994, p. 107. Voir aussi LACROIX-RIZ Annie, Le Vatican, l’Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la Guerre froide, Armand Colin, Paris, 1996, p.282 et ss.

[2] LACROIX-RIZ  Annie, op. cit.  p. 283.

[3] LEWY Gunther, The Catholic Church and Nazi Germany, McGraw Hill, New York, 1964, p. 157. Citation complète du paragraphe : «Quiconque prend la race, ou le peuple, ou l’Etat, ou la forme de l’Etat, ou les dépositaires du pouvoir, ou toute autre valeur fondamentale de la communauté humaine - toutes choses qui tiennent dans l’ordre terrestre un place nécessaire et honorable - quiconque prend des notions pour les retirer de cette échelle de valeurs, même religieuses, et les divinise par un culte idolâtrique, celui-là renverse et fausse l’ordre des choses créé et ordonné par Dieu : Celui-là est loin de la vraie foi en Dieu et d’une conception de la vie répondant à cette foi ».

[4] FABRE, op. cit. p. 105.

[5] International Catholic-Jewish Historical Commission.,2000, p. 4. La Commission internationale d’historiens catholiques et juifs sur le Vatican et l’Holocauste estime que « Mit Brennender Sorge  fut une vigoureuse condamnation du national-socialisme ».

[6] LACROIX-RIZ, op. cit.  p. 282.

[7] FABRE, op. cit. p. 105.

[8] Voir en particulier PASSELECQ George et SUCHECKY Bernard, L’Encyclique cachée de Pie XI. Une occasion manquée de l’Eglise face à l’antisémitisme, La Découverte, Paris, 1995, p. 144 et 151. BRAHAM Randolf L.  Remembering and Forgetting : The Vatican, the German Catholic Hierarchy, and the Holocaust, in Holocaust and Genocide Studies, Volume 13, number 2, Fall 1999, pp. 230 et 231.

[9] HELMREICH Ernst Christian, The German Churches under Hitler : Background, Struggle and Epilogue,. Detroit, 1979,  p. 281.

[10] LACROIX-RIZ, op.cit. p. 283.

[11] DOMARUS Max, Hitlers Reden und Proklamationen, 1932-1945, vol. 1, pp. 690-691.

[12] FABRE, op.cit. p. 103.

[13] Le «Pogrom» de la Nuit de Cristale n’a lieu que plus tard en 1938.

[14] ZUCCOTTI Susan, Under His Very Windows : The Vatican and the Holocaust in Italy, Yale University Press, New Haven 2000, p. 40.

[15] LACROIX-RIZ, op.cit. p.285.

L’élimination des Juifs de Pologne après la guerre 1945-1947

Après la Shoa la Pologne organise des pogroms 1946

L’élimination des Juifs de Pologne  après la guerre 1945-1947

 Par Marc-André Charguéraud

La guerre est terminée, la paix est revenue. Trois millions de Juifs polonais ont été assassinés par les nazis. 200.000 reviennent d’URSS et 40 000 ont survécu. Ils voyaient la fin de l’enfer dans lequel ils avaient vécu. Il n’en fut rien, des persécutions allant jusqu’au meurtre les forceront à fuir leur pays dominé par un régime communiste.

Avec ou sans communisme, l’antisémitisme meurtrier l’aurait emporté en Pologne tant la société en est infectée. « L’anticommunisme, une excuse trop facile ! Il y avait aussi des Polonais catholiques parmi les communistes par conviction ou par intérêt, on ne venait pas les tuer à domicile. Toute la différence est là. Nous avions échappé à mille périls et tout recommençait », explique un témoin juif.[1] Il suffit de lire un article paru le 20 janvier 1942 dans The Nation, le journal des Démocrates Chrétiens, pour comprendre l’enracinement profond de l’antisémitisme en Pologne : «... La situation rend impossible d’accepter le retour des Juifs à leur position privilégiée sans exposer le pays à de graves soulèvements ... Nous devons annoncer ouvertement que non seulement nous refusons de restaurer les droits politiques et patrimoniaux des Juifs, mais que nous voulons qu’ils partent tous de notre pays. »

Et ce même parti démocrate-chrétien d’insister en 1944 : « Le problème juif doit être résolu par une émigration graduelle des Juifs qui après la politique allemande d’extermination sont encore en vie... Le point de départ sera la confiscation par l’Etat des propriétés juives sans héritiers ... »[2]

Après la Shoa la Pologne organise des pogroms 1946

Après la Shoa la Pologne organise des pogroms 1946

 

Le témoignage de Sholem Rosenberg, un militant socialiste, illustre ce qui attend les Juifs de retour : « La joie fut hélas de courte durée. Nos gens religieux débarquaient avec leur barbe et leur costume traditionnel que la Russie athée ne leur avait jamais interdit de porter. Dès que nous sommes arrivés à Lodz, le fait d’avoir une barbe ou de parler yiddish dans la rue nous a tout de suite attiré des réflexions désagréables du genre : « Mais d’où sortent donc tous ces Juifs ?  Ou encore : comment se fait-il qu’il en reste autant ? quand ce n’était pas : Des Juifs... encore des Juifs ». Rosenberg ajoute : « Par la suite nous avons compris que les Polonais comme les Allemands trouvaient normal de nous tuer. Psychologiquement c’était devenu une sorte de crime admis de nous faire disparaître complètement. »[3] A l’été 1947 plus de 1500 Juifs avaient péri.[4]

Moins proche du drame et avec la retenue qui sied à un directeur de l’UNRRA à Berlin, H.J. Fishbein décrit la situation au Comité d’enquête anglo-américain : « L’histoire de leurs expériences depuis six mois est une histoire monotone répétée par tous les réfugiés venant de Pologne. Ils parlent de lettres reçues d’une organisation polonaise connue sous le nom de A.K. qui signifie armée patriotique… Elle est opposée au gouvernement actuel de la Pologne.
Ces lettres menacent sans appel les Juifs de meurtre s’ils continuent à vivre dans cette localité.

Il leur est généralement donné 24 à 48 heures pour partir. Ces lettres sont confirmées par des actes de terrorisme, de pillage et des meurtres commis par cette organisation… »[5]

Les pogroms se sont produits dans une douzaine de villes. La plus violente de ces attaques a lieu à Kielce le 4 juillet 1946.

Tout a commencé sur les dires d’un enfant imaginatif de neuf ans qui raconte au poste de police local qu’il a été enlevé et détenu captif pendant deux jours par des Juifs dans une cave où il a assisté au meurtre « rituel » d’autres enfants chrétiens. Une histoire sans fondement.

La foule déchaînée va battre à mort 46 Juifs, une centaine sont gravement blessés. Les cadavres sont sauvagement mutilés.[6] Un article du New York Times daté du 11 juillet montre le climat délétère qui règne :  « Quiconque a visité la ville de Kielce après le pogrom a cherché en vain une expression de regret ou de honte sur les visages. A l’exception d’affiches officielles réclamant un retour au calme, il ne s’est trouvé personne pour regretter le massacre. »[7] « Outre des gangs de terroristes pour lesquels le meurtre de Juifs est devenu une affaire quotidienne, une foule d’au moins 5000 personnes (15 à 20 000 d’après des témoins) a pris part au pogrom, lequel a duré plus de cinq heures, même après que l’armée fut intervenue. »[8]

Les attaques vont continuer. Trois jours seulement après les événements de Kielce, six Juifs qui se trouvent à bord d’un train allant de Varsovie à Bialystok sont assassinés. Près de Lublin les terroristes tendent une embuscade à un train de voyageurs. Cinq soldats de l’armée rouge et trois passagers juifs sont exécutés. Le lendemain ce sont quatorze Juifs qui subissent le même sort dans un train entre Katowice et Wroclaw.[9] On comprend dès lors que les départs qui se sont succédés depuis 1945 se transforment en un exode massif.

De juillet 1945 à juillet 1946, dans l’année qui précède le pogrom de Kielce, 65 000 Juifs sont partis de Pologne. Les départs vont littéralement exploser pendant les mois de juillet, août et septembre 1946. Au cours des trois mois qui suivent Kielce, ce sont près de 100 000 Juifs polonais qui déferlent vers les zones d’occupation occidentales.[10]

[1] Cité par Hillel 1985, p. 175.

[2] Cité par Dobrozsycki in Yad Vashem 1990, p. 4 et 5.

[3] Cité par Hillel 1985, p. 174 et 175.

[4] Wasserstein 2000, p. 44.

[5] Cité par Gay 2002, p. 183. En février 1946.

[6] Steinlauf in Wyman 1996, p. 112. Bauer 1970, p. 206.

[7] Cité par Dinnerstein 1982, p. 108. Un seul prêtre dénonce le pogrom de Kielce, le père Henryk Werynski de Cracovie. Le Cardinal Sapieka le suspend immédiatement.

[8] Cité par Hillel 1985, p. 303.

[9] Cité par Hillel 1985, p. 305.

[10] Bauer 1989, p. 74 et p. 131.

1940-1945 Alliés et Allemands rendent impossible le ravitaillement des Juifs internés

 1940-1945 Alliés et Allemands rendent impossible  le ravitaillement des Juifs internés.

On demande au CICR d’intervenir dans les camps, mais on lui refuse les moyens qu’il réclame. Par Marc-André Charguéraud

 Les organisations juives américaines ont à plusieurs reprises demandé au Comité International de la Croix-Rouge (CICR) d’envoyer aux détenus juifs des camps de concentration nazis des secours dont les Alliés lui refusent le financement et l’approvisionnement et dont les Allemands interdisent l’accès. Une mission impossible.[1] Le CICR est pris entre le marteau allié et l’enclume allemande.

Fin 1942, 400 000 Juifs se trouvent dans des camps de travaux forcés du Reich et de Pologne.[2] Ils ne seront plus que 200 000 fin 1944. A la Victoire seuls 100 000 Juifs survivent dans les camps libérés.[3] La quasi totalité sont d’anciens prisonniers des camps de travail.[4] Ce qui signifie que bien plus de 300 000 Juifs sont « morts par le travail » pour paraphraser le slogan nazi « le travail rend libre » figurant sur le portail d’entrée d’Auschwitz.[5] Que ce soit par épuisement au travail, manque de nourriture ou maladie, la mort fut souvent une délivrance. On ne survit pas longtemps dans les camps de travail nazis. La durée de vie dans les usines de caoutchouc synthétique d’IG Farben à Monowitz près d’Auschwitz n’excédait pas quatre mois.[6]

L’envoi massif de nourriture, de médicaments et de vêtements aurait permis de maintenir en vie des semaines, voire des mois, cette population condamnée. Pour des milliers d’hommes et de femmes, c’était l’espoir de survivre jusqu’à la Libération. Des organisations juives américaines ont demandé de façon répétée au CICR d’intervenir. Le cri d’alarme au CICR du 6 juin 1944 de Léon Kubowitzki, en charge des opérations de sauvetage du Congrès Juif Mondial (CJM) à New York, est symptomatique : « Il ne faut pas oublier que les Juifs (...) qui sont sous-alimentés sont tués quand ils n’ont plus assez de forces ».

[7] Le 23 février 1945, le War Refugee Board (WRB) mis en place par Roosevelt en janvier 1944 pour se porter au secours des réfugiés et des détenus civils, s’avoue impuissant : « La Croix-Rouge internationale est notre seul moyen de contact direct avec les camps.

C’est de Suisse que les opérations peuvent être le mieux dirigées ».[8] Le CICR, une organisation non gouvernementale (ONG) comme on l’appellerait aujourd’hui, se retrouve seule en première ligne et tous les secours reposent sur ses épaules.

L’Europe affamée ne peut répondre à des besoins aussi importants. Le CICR ne dispose plus de ses actifs financiers outre-mer, les Alliés les ont bloqués dès le début des hostilités. Dans ces conditions, le CICR a un besoin impératif d’approvisionnements et de financements venant des Alliés. Ils lui sont systématiquement refusés. Dès le 22 août 1940  Winston Churchill étend le blocus économique de l’Allemagne à tous les secours humanitaires. « Aucune forme de secours ne peut être autorisée qui pourrait directement ou indirectement assister l’ennemi dans son effort de guerre », déclarait-il aux Communes.[9] Une politique que Londres a strictement suivie jusqu’à la victoire.

De son côté Anthony Eden, le ministre britannique des Affaires étrangères, confirme en mars 1944 encore l’embargo financier envers le CICR. Il écrit : « Si nous donnons notre accord pour que des sommes soient remises au CICR, nous risquons de nous engager dans le relâchement de notre blocus financier et cela pourrait devenir un avantage réel pour l’ennemi ».[10] Cet avantage potentiel serait resté bien mince, compte tenu des sommes relativement modestes en question.

Aux Etats-Unis la politique du State Department est d’une simplicité déconcertante. Peu importe qu’une partie du programme des nazis soit d’affamer à mort ses victimes, « la responsabilité et le devoir évident de fournir des secours appartiennent aux autorités occupantes ». D’ailleurs, ajoute le ministère, les Allemands intercepteraient tous les colis au bénéfice de leur propre population.[11]  Le War Refugee Board estime pourtant que « la quantité de nourriture susceptible de tomber entre les mains de l’ennemi ne pouvait affecter l’issue de la guerre ou prolonger celle-ci ».[12]

 

Le blocus aurait peut-être été assoupli, si le CICR avait pu fournir la preuve qu’il était à même de contrôler la distribution des secours dans les camps. Il aurait alors fallu que ses délégués puissent visiter régulièrement les camps de concentration et s’entretenir sans témoins avec les captifs. Ce ne fut pas possible. Les Allemands ont pendant toute la guerre interdit l’accès des camps de concentration au CICR. En janvier 1939 déjà, la Croix-Rouge allemande prévient le CICR que les autorités lui défendent d’envoyer des secours aux camps de concentration. En décembre 1939 la Croix-Rouge allemande informe le CICR qu’il ne saurait être question pour le moment de visite des camps. [13] Ce moment dura jusqu’en avril 1945 !

 

Ces interdictions sont répétées chaque fois que le Comité international est intervenu à ce propos. L’ouverture au CICR des camps par les Allemands aurait-elle permis de secourir les Juifs internés ? C’est incertain. Pour le docteur Sethe du ministère des Affaires étrangères du Reich « … ces Israélites ont été déportés pour avoir essayé de porter atteinte à la sûreté de l’armée allemande ; ils ne sont pas considérés comme des internés mais comme des criminels… » C’est l’affaire de la Gestapo.[14] Personne ne peut rien pour eux.

 

Le CICR multiplia les propositions aux Alliés. Le 24 août 1943 il écrit :« Le Comité international se permet d’exprimer le voeu que les dirigeants de la guerre économique veuillent bien tenir compte (à titre exceptionnel) de la situation particulièrement difficile de ces prisonniers originaires des territoires occupés qui sont détenus dans les camps de concentration, qu’ils examinent la possibilité de surseoir aux conditions relatives aux visites des camps et à la fourniture de listes pour les besoins de contrôle et acceptent les quittances individuelles comme contrôle suffisant. »[15] « Cette proposition ne devait pas avoir plus de succès que toutes les démarches précédentes du CICR dans ce domaine », écrit le professeur Favez.[16]

Alliés et Allemands rendent impossible le ravitaillement des Juifs internés

Alliés et Allemands rendent impossible le ravitaillement des Juifs internés

Aucun appel ne put avoir raison de la politique sacro-sainte de l’Economic Warfare Board des autorités alliées chargées de gérer l’économie de guerre.  Ni au début 1944 l’intervention pressante du Congrès Juif mondial qui demande une fois de plus au War Refugee Board un soutien massif pour le CICR : « Des navires pour transporter des approvisionnements vers les camps d’internement… un assouplissement du blocus allié des colis d’alimentation vers les camps de travail, des fonds pour le CICR ».[17] Ni l’ultime demande du CICR  dans une note du 30 juin 1944 à Washington : « Le CICR a déjà souligné la nécessité de recevoir des envois de vivres des pays d’outre-mer pour pouvoir entreprendre une action de secours générale dans les camps de concentration… »[18]

En dépit de toutes ces contraintes très sévères, le Comité international put envoyer sans l’aide des Alliés aux camps de concentration, où se trouvaient des milliers de Juifs, 1.631.000 colis représentant 6.836 tonnes.[19] Des chiffres tragiquement faibles si on pense aux 90 millions de colis correspondant à 430.000 tonnes, qui furent distribués dans les camps de prisonniers de guerre.[20]

Mais que pouvait faire de plus le CICR alors que Richard Law, chef de la délégation britannique à la conférence alliée des Bermudes qui débuta le 19 avril 1943, déclarait que les réfugiés et les personnes persécutées « ne doivent pas être leurrées (...) dans l’espoir qu’une aide allait leur arriver, quand en fait nous sommes incapables de leur apporter immédiatement un secours ».[21] L’Observer de Londres concluait : « On nous dit que ce problème dépasse les ressources combinées de l’Amérique et de la Grande-Bretagne. ... Si la Grande-Bretagne et l’Amérique ne peuvent aider, alors qui le peut ? »[22]

 

[1] « Mission impossible » C’est le titre d’un ouvrage de Jean-Claude FAVEZ sur le CICR. Lausanne, Payot, 1988.

[2] GRUNER Wolf, Jewish Forced Labour under the Nazis. Economic Needs and Racial Aims, 1938-1944, Cambridge University Press, New York, 2006, p. 291. Allemagne, Autriche, Tchécoslovaquie, Gouvernement général de Pologne et territoires polonais occupés.

[3] BRIDGMAN J0hn, The End of the Holocaust.The Liberation of the Camps, B.T.Batsford, Londres,1990, p. 57, note 4. Cite un article de Yehuda Bauer dans Yad Vashem Studies VIII : «  Il semble que le nombre de Juifs qui étaient encore en vie après les épidémies et les vicissitudes des premières semaines après la Libération était de 100 000. »

[4] L’exception ce sont les quelques milliers de Juifs d’Europe occidentale que les nazis gardaient  au camp de Bergen Belsen comme monnaie d’échange.

[5] Arbeit macht frei.  S’ajoutent à ces 300 000 morts par le travail ceux qui pendant cette période sont arrivés dans les camps de travail et ont disparu.

[6] BRENNER Michael, After the Holocaust : Rebuilding Jewish Lifes in Postwar Germany, Princeton University Press, NJ, 1997, p. 75.

[7] PENKOWER Monty Noam, The JewsWere Expandable : Free World Diplomacy and the Holocaust, Urbana, University of Illinois Press 1983, p. 226.

[8] STAUFFER Paul, « Sechs furchtbare Jahre... » Auf den Spuren Carl J. Burckhardts durch den Zweiten Weltkrieg, Zurich, Verlag NZZ, 1998, p. 329.

[9] PENKOWER, op. cit. p. 123

[10] WASSERSTEIN Bernard, Britain and the Jews of Europe , 1939-1945, Clarendon, Université de Brandeis,  1979, p. 325.

[11] FEINGOLD Henry L, The Politics of Rescue : The Roosevelt Administration and the Holocaust , 1938-1945, New Brunswick N J, Rutgers University Press, 1970,  p. 187.

[12] WYMAN David,  L'abandon des Juifs. Les Américains et la solution finale, Flammarion, Paris, 1987, p. 367.

[13] FAVEZ Jean Claude, Une mission impossible, le CICR, les déportations et les camps de concentration nazis, Editions Payot, Lausanne, 1988,  p. 89 et 141.

[14] BUGNION, François, Le Comité International de la Croix-Rouge et la protection des victimes de la Guerre, Comité International de la Croix-Rouge, Genève 1994, p. 240. Réponse de Sethe au CICR du 30 mai 1942.

[15] COMITE INTERNATIONAL DE LA CROIX-ROUGE, L’Activité du CICR en faveur des civils détenus dans les Camps de Concentration en Allemagne, 1939-1945, CICR, Genève 1947, p. 54.

[16] FAVEZ. op. cit. p. 174.

[17] PENKOWER Monty Noam I , The Efforts of the American Jewish Congress and the World Jewish Congress in the Years of the Holocaust, in FINGER Seymour Maxwell ed. American Jewry and the Holocaust : A Report by the Research Director, his Staff and Independant Research Scholar Retained by the Director for the American Jewish Commission on the Holocaust, New-York, Holmes and Meier, 1984, p. 10.

[18] CICR. op. cit. p. 60.

[19] BUGNION op. cit. p. 244.

[20] Les prisonniers de guerre étaient protégés par la Convention de Genève que les Allemands avaient signé et ont respecté pour les pays qui l’avaient également signé. Ce ne fut pas le cas de l’URSS.

[21] MORSE Arthur D, Pendant que six millions de Juifs mouraient, Laffont, Paris, 1969, p. 53.

[22] Ibid. p. 54.

Shoa : La maison d’Izieu, un drame affligeant 1943-1944 par Marc-André Charguéraud

La maison d’Izieu, un drame affligeant 1943-1944 par Marc-André Charguéraud

Sauvez les enfants ! Juillet-août 1944   Un désastre pour 250 enfants en France un triomphe pour 600 en Belgique

Par Marc-André Charguéraud                                                      

                                                                 

A la fin du printemps 1944, de 350 à 500 enfants juifs se trouvent dans les onze centres de la région parisienne de l’Union Générale des Israélites de France XE "Union Générale des Israélites de France(UGIF), 600 dans les sept homes dirigés par l’Association des Juifs en Belgique XE "Association des Juifs en Belgique(AJB). Entre le 21 et le 25 juillet, 250 enfants des centres de l’UGIF sont arrêtés par la Gestapo.

200 sont déportés et périssent. En Belgique aucune arrestation, les 600 enfants sont sauvés.

Ce qui est un désastre pour les Français se révèle comme un grand succès pour les Belges. On a, à juste titre,vivement reproché leur inaction coupable aux premiers, pour citer les seconds en exemple. L’histoire n’est pas si simple.

Pourquoi les nazis ont-ils laissé libres pendant de longs mois plus de mille enfants en France et en Belgique ?

Ils connaissent l’existence des  maisons qui les hébergent et peuvent à tout moment sans le moindre problème rafler etdéporter ces enfants.

Alors que la Gestapolance de laborieuses opérations de police pour débusquer les Juifs entrés dans la clandestinité, n’est-il pas plus facile d’envoyer quelques autobus pour ramasser ces enfants, les interner à Drancy XE "Drancyou à Malines XE "Malinespour ensuite les envoyer à la mort ? Il n’y a pas de réponse satisfaisante aujourd’hui à ce comportement allemand.

A l’époque il renforcle sentiment de sécurité des dirigeants juifs : les Allemands ne semblent plus s’intéresser aux enfants des centres d’accueil officiels.

Le 30 octobre 1942, la Gestapo rafle les 58 enfants du home de Wesembeek-Ophem XE "Wesembeek-Ophemde l’AJB. Ils sont transférés à la caserne Dossin de Malines.

Un front d’intervenants se constitue immédiatement et dès le lendemain, la Gestapo libère les enfants.Ce résultat renforce l’assurance des dirigeants de l’AJB. Il est inutile de disperser les enfants pris en charge.

Le nombre important de 600 enfants hébergés en juin 1944 par l’AJB n’a pas d’autre explication. C’est un chiffre très élevé si on le compare aux 350 à 500 enfants des centres de l’UGIF à la même époque.

Rappelons que les enfants juifs sont cinq fois plus nombreux en France qu’en Belgique.

A l’échelle de la France ces 600 enfants belges correspondent à 3 000 enfants français.

On mesure la taille démesurée de l’imprudence belge et l’ampleur qu’auraient prise les reproches à l’égard de l’UGIF si l’organisation française avait pris un tel risque.

Contrairement à l’AJB, l’UGIF est inquiète.
En 1943, trois de ses centres ont été raflés par la Gestapo.
 Il s’agit de 16 enfants de l’Orphelinat Rothschild, de 32 des Centres Lamark XE "Lamark (centre)et Guy Patin XE "Guy Patin (centre)et d’une vingtaine du foyer de la Verdières. XE "Verdières.(Foyer)Autant de signaux forts du danger dans lequel se trouvent ces enfants.

Des organisations juives clandestines se mobilisent. Le 16 février 1943, l’organisation communiste Solidarité XE "Solidaritéenlève 63 enfants des maisons de l’UGIF et les fait entrer en clandestinité. Bien que la Gestapo n’ait pas réagi, cette opération d’envergure ne se répétera malheureusement pas. 

L’UGIF n’est pas en reste. Ses dirigeants dispersent de nombreux enfants dans des institutions charitables et des familles à l’abri des nazis.

Entre septembre 1942 et juin 1944, l’effectif dans les foyers de l’UGIF diminue de 2 000 à environ 350 à 500 enfants. C’est insuffisant mais ce sont autant d’enfants qui échappent à la Gestapo et ne seront pas déportés à Auschwitz XE "Auschwitz

Ces sauvetages résultent d’une collaboration entre organisations légales et clandestines.

Elle se poursuit jusqu’en juillet 1944. Albert Akerberg, XE "Akerberg,Albertsecrétaire général du Comité d’Union et de Défense des Juifs de ParisXE "Comité d’Union et de Défense des Juifs de Paris(CUD), en témoigne : «... J’étais en relation avec Juliette Stern XE "Stern Juliette, membre du Conseil d’administration de l’UGIF. Elle nous aidait dans notre travail en nous fournissant les informations nécessaires pour que nous puissions kidnapper les enfants en péril (...) J’avais avec Juliette Stern une conférence hebdomadaire (...)

C’est là que nous mettions au point les kidnappings à venir… » Il s’agit ici non pas d’opérations de groupe, mais d’évasions individuelles. Elles concernent principalement des enfants libres mais parfois aussi, bien que ce soit nettement plus délicat, quelques « enfants bloqués ».

Au printemps 1944, en Belgique comme en France, une partie importante des enfants des centres d’accueil sont ce que l’on a appelé des « enfants-bloqués ».

Ce terme barbare désigne des enfants juifs remis à l’UGIF ou à l’AJB par la Gestapo. Ils viennent de Drancy ou de Malines où ils sont restés seuls, leurs parents ayant « disparu ». La Gestapo les a méticuleusement listés et ils ne peuvent quitter les foyers sans son autorisation. Des otages que les nazis peuvent reprendre à tout moment et dont l’UGIF et l’AJB sont responsables.

Cette collaboration des organisations juives légales leur a été reprochée. Mais quel était le choix ? Refuser ces enfants, c’est les vouer à une déportation immédiate et à une mort certaine. Les accueillir, même dans des conditions intolérables, dépendantes de l’arbitraire allemand, c’est leur donner un espoir de vivre, une chance d’être sauvés qui pour nombre d’entre eux s’est réalisée. 

L’UGIF et l’AJB sont réticentes à faire passer en clandestinité ces « enfants-bloqués ».

Ces organisations estiment que cela conduira les Allemands à reprendre immédiatement les enfants-bloqués qui restent dans les foyers et à les déporter.

Et tout aussi grave, les autorités allemandes décideront de ne plus accorder de libération à d’autres enfants qui sont détenus à Malines et à Drancy.

Leur destin, dans ce cas, ne fait pas de doute, c’est la déportation vers la mort. Pouvait-on prendre ce double risque qui était bien réel, quasi inéluctable ? Un dilemme que l’on ne peut rayer d’un trait de plume.

Ce cas de conscience ne se pose plus en juillet-août 1944, alors que la libération est toute proche. Il faut alors impérativement disperser les enfants, ceci d’autant plus que parmi les enfants bloqués se trouvent également un certain nombre d’enfants libres qui n’ont pas été envoyés par la Gestapo. Jamais, jamais ils n’auraient dû se trouver dans les mêmes foyers ! C’est d’ailleurs le principal reproche que le jury d’honneur qui s’est réuni après la guerre adresse aux dirigeants de l’UGIF.

Les enfants des foyers de l’UGIF devaient impérativement être cachés avant que 200 d’entre eux ne soient déportés vers la mort par le convoi 77 du 31 juillet 1944.

Ce qui s’est passé a fait l’objet de nombreux et longs développements. On se contentera de quelques remarques. Lorsque le CUD propose de faire disparaître les enfants avec l’accord de l’UGIF, son président Georges Ediger XE "Ediger Georgesrefuse la participation de son organisation. Il est accusé d’agir de la sorte par crainte de son arrestation et de celle des autres dirigeants de l’UGIF. L’accusation est un peu courte.

Après le débarquement allié en Normandie le 6 juin 1944, ceux qui ont vécu sur place cette époque savent qu’il était d’autant plus facile de se cacher que ce n’était que pour quelques semaines.

Les portes s’ouvraient et les Allemands isolés ne pouvaient que procéder à quelques opérations ponctuelles, très ciblées. Entrer en clandestinité n’aurait pas posé de problème. D’autres raisons ont motivé le refus de l’UGIF sans le justifier pleinement.

Pourquoi les forces clandestines juives n’ont-elles pas alors monté sans la participation de l’UGIF une action-commando, un kidnapping, comme elles le firent pour 63 enfants le 16 février 1943 ? L’opération est plus facile en juillet 1944. Les Allemands sont désorganisés et sur la défensive. Les effectifs de la résistance sont importants et leur marge de manoeuvre incomparablement plus large. 

C’est la question que pose l’historienne Annette Wiervorka XE "Wiervorka Anetteen termes pragmatiques :

« Pourquoi n’a-t-on pas envoyé les jeunes gens des milices patriotiques juives dans ces maisons avec ordre de faire sortir les gosses et de tenter de les planquer au lieu de les lancer dans des missions aléatoires et périlleuses pour voler des armes aux Allemands ? »

La réponse tient dans la question telle qu’elle est formulée. L’enthousiasme, la soif de participer aux entreprises les plus dangereuses de la Libération, la décision des politiques d’occuper le terrain au maximum pour préparer l’après-guerre, expliquent qu’aucune priorité n’a été accordée à l’évasion des enfants de l’UGIF.

Contrairement aux Français, les Belges vont intervenir.

Une réunion de l’AJB est organisée le 26 août 1944. Il est décidé de « faire disparaître les 600 enfants des homes. La directrice de l’Office national de l’enfance (ONE), Mme Yvonne Nevejean XE "Nevejean Yvonneet les militants de la section enfance du  Comité de Défense des Juifs (CDJ) se chargent de sauver les enfants de l’AJB d’une rafle imminente. »

Le courage et la détermination doivent ici être salués. Dans les faits ils se sont avérés inutiles. Une semaine plus tard, le 4 septembre, Bruxelles était libérée.

Les Allemands n’étaient plus en mesure de monter la moindre rafle. La chance, le hasard, le miracle, disent certains, c’est que les Allemands n’ont pas décidé l’arrestation des enfants un mois avant la Libération comme ils l’ont fait en France.

Alors la décision de l’AJB serait arrivée trop tard et 600 enfants belges partaient pour Auschwitz. Comme leurs homologues français, les dirigeants belges de l’AJB auraient été accablés de reproches au lieu d’être félicités. Il n’en reste pas moins que les uns comme les autres ont pris envers tous ces enfants un risque inadmissible.

Ne les oublions jamais

Ne les oublions jamais

 

1942 : Par peur d’un raz-de-marée les Alliés refusent l’accueil de Juifs

les Alliés refusent l’accueil de Juifs

Par peur d’un raz-de-marée les Alliés    refusent l’accueil de Juifs.

 Les Américains souhaitaient l’émigration des réfugiés juifs en Palestine, alors que les Anglais espéraient leur accueil massif par les Etats-Unis. Les dirigeants des deux pays redoutaient un déplacement en masse de Juifs hors des territoires ennemis.

Une note du 20 janvier 1943 de Londres à Washington atteste cette crainte : « Il est toujours possible que les Allemands ou leurs satellites passent d’une politique d’extermination à une politique d’expulsion, destinée, comme ce fut le cas avant la guerre, à embarrasser les autres pays en les inondant d’immigrants étrangers ».[1]

Raymond Clapper, un journaliste américain célèbre, écrivit au moment de la Conférence des Bermudes que si l’Allemagne offrait de libérer les réfugiés, il faudrait le refuser, car « ce type de décision ne serait pas faite pour des motifs humanitaires, mais uniquement pour des mobiles militaires dont l’Allemagne serait la bénéficiaire ». Ainsi, se débarrassant de son excès de population, l’Allemagne aurait gêné les Alliés qui ne disposaient pas des moyens d’accueillir ces réfugiés.[2]  Borden Reams, haut fonctionnaire du Département d’Etat, poussa l’argument plus loin lorsqu’il prévint du « danger de voir le gouvernement allemand décider de livrer aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne, en un lieu donné et pour transport immédiat (...) un nombre important de réfugiés juifs. Ni la situation militaire, ni celle des transports maritimes n’auraient permis aux Nations Unies d’entreprendre une telle tâche. Dans le cas où nous aurions admis notre impuissance à prendre soin de ces gens, la responsabilité d’une poursuite de leur persécution aurait été, dans une large mesure, transférée du gouvernement allemand aux Nations Unies ».[3]

Ces réserves se traduisirent dans les faits.
Le Département d’Etat apprit, fin 1942, qu’il existait une possibilité de sauver quelques milliers de Juifs bulgares de l’anéantissement. Le sujet fut discuté entre Hull et Eden, lors d’une visite de ce dernier le 27 mars 1943 à Washington.

Pour Eden, « si nous faisons cela, alors tous les Juifs du monde entier voudront que nous fassions des offres similaires pour la Pologne et pour l’Allemagne. Hitler pourrait très bien nous prendre au mot et il n’y a tout simplement pas assez de bateaux dans le monde pour les évacuer ».[4]

Un scénario semblable se déroula pour les 70 000 Juifs de Transnistrie, dont le gouvernement roumain avait proposé le transfert en février 1943 contre paiement « pour frais de transport et frais annexes » de 130 dollars par personne.

Six mois plus tard, Roosevelt annonçait à Wise que les arrangements financiers pour sauver les Juifs de Transnistrie avaient été trouvés et approuvés. Mais il fallut attendre une lettre du 17 décembre 1943, plusieurs mois plus tard, pour connaître la position anglaise.

Le Foreign Office, toujours soucieux de la situation explosive en Palestine, était inquiet de recevoir un grand nombre de Juifs. C’est la raison pour laquelle il était peu disposé à approuver l’arrangement proposé.[5]

Chacun blâma l’autre. A propos de la lettre anglaise du 17 décembre 1943, Morgenthau s’indigna : « En termes simples les Anglais sont apparemment prêts à accepter la mort de milliers de Juifs en territoire ennemi du fait des difficultés de pouvoir s’occuper d’un nombre considérable de Juifs s’ils pouvaient être sauvés ».

[6] Wise reprocha l’échec du sauvetage en Transnistrie au Département d’Etat : « Si ce n’était à cause de la bureaucratie inhumaine et maladroite du Département d’Etat et du Foreign Office, des milliers de Juifs auraient pu être sauvés et une catastrophe juive aurait été en partie évitée ».[7] De son côté Ben Hecht, du Groupe Bergson, s’en prit à Wise :

« En 1943, ceux qui attiraient l’attention du monde sur la situation désespérée des Juifs roumains furent discrédités par les sionistes, par leurs dirigeants et par leurs associations philanthropiques, comme étant des mauvaises langues. Notre tentative de faire sortir des Juifs de Roumanie avant l’arrivée des Allemands fut contrecarrée ».[8]

Quelle qu’en soit la justification, et la conduite d’une guerre sans merci peut être une explication, il est clair que les Alliés redoutaient que les Allemands ne passent d’une politique d’extermination à une politique d’évacuation forcée de tous les Juifs. Lorsqu’une possibilité se présentait pour quelques dizaines de milliers de personnes, les Alliés plaidaient la peur du raz-de-marée de réfugiés pour ne rien entreprendre ou pour retarder la décision de telle façon que le projet soit dépassé.

Cette attitude ne laissait aucune place à une volonté de sauvetage. La déclaration d’Eden aux Communes le 19 mai 1943 était explicite : « Je ne pense pas qu’il soit possible d’en sauver plus que quelques-uns avant la victoire finale ».[9] Alors qu’Eden faisait sa déclaration, plus de 30 000 certificats d’immigration pour la Palestine, prévus par le Livre Blanc, n’avaient toujours pas été utilisés.

Après avoir déduit les 12 000 illégaux arrivés pendant la guerre, il restait encore 23 000 certificats à disposition le jour de la victoire.[10] Ces documents signifiaient la liberté ou pour le moins une protection sur place ou un internement privilégié pour le paria juif.

Une situation comparable existait aux Etats-Unis.

Entre Pearl Harbour et la fin des hostilités en Europe, 21 000 réfugiés seulement, en majorité des Juifs, purent franchir les frontières américaines. Ce chiffre représente 10% des quotas fixés par l’administration de l’immigration pour les réfugiés des pays occupés par les puissances de l’Axe. Il restait donc 190 000 places disponibles.[11]

Un échange de notes, début mai 1944, entre Hull et Roosevelt, confirme clairement qu’il n’était pas question de changer de politique. « Je ne peux pas recommander, disait Hull, que l’on rouvre la question de l’assouplissement de nos lois et que nous prenions les risques d’une controverse prolongée et difficile avec le Congrès. » Le Président, qui voulait éviter à tout prix cet affrontement, répondait : « Je ne pense pas que nous puissions faire autre chose que d’appliquer strictement nos lois actuelles sur l’immigration et les règlements d’application qui s’y rapportent ».[12]

Les petits Etats d’Europe, encore neutres, qui vivaient dans l’ombre menaçante de l’Allemagne nazie, comprenaient difficilement cette politique rigide des Anglo-Saxons. Si les Alliés refusaient l’accès des territoires qu’ils contrôlaient aux réfugiés juifs, ne pouvaient-ils pas aider les neutres à ouvrir plus largement leurs portes ?

 

[1] Wasserstein  Bernard I, Britain and the Jews of Europe, 1939-1945, Oxford, Clarendon Press, 1979. p. 184.

[2] Lipstadt Deborah, Beyond Belief : The American Press & the Coming Holocaust, 1933-1945, New-York, The Free Press. p. 207 citant le New-York World Telegram du 19 avril 1943, p. 15.

[3] Wyman David I, L'Abandon des Juifs. Les Américains et la solution finale, Paris, Flammarion, 1987. p. 137.

 

 

 

[4]Hilberg Raul, La Destruction des Juifs d’Europe, Paris, Fayard, 1988. p. 969. Les Alliés trouvèrent des bateaux pour déplacer plus de 100 000 réfugiés non-juifs, polonais, yougoslaves et grecs vers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord,

[5]Friedman Saul I, No Haven for the Oppressed: United States Policy towards Jewish Refugees 1938-1945, Detroit, Wayne University Press, 1973. p. 150.

[6] Wasserstein  op. cit., p. 248.

[7] Wise Stephen, Challenging Years. The Autobiography of Stephen Wise, New York,  G P Putman’Sons, 1949, p. 279.

[8] Ben Hecht,  Perfidy, New York, Julian Messner, 1961, p. 192.

[9] Wasserstein, op. cit., p. 204. On estime que 10 000 Juifs entrèrent en Angleterre pendant la guerre.

[10] Penkover Monty I, The Jews Were Expandable, Free World Diplomacy and the Holocaust, Chicago, University of Illinois Press, 1983. p. 57.

[11] Wyman, op. cit., p. 184.

[12] Friedman, op. cit., p. 173.