Melanie Gaudry

Diplômée en lettres classiques et modernes, Mélanie Gaudry est une essayiste, romancière et journaliste française. Depuis son plus jeune âge, elle se passionne pour la littérature. Depuis, elle n’a de cesse d’écrire. Son premier roman, un drame familial historique, sort en 2014, à l’occasion du centenaire de la première guerre mondiale. En 2021, elle publie un essai remarqué sur la manipulation perverse narcissique. En parallèle, elle collabore à de prestigieuses revues littéraires.

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Sur l’épreuve de l’antisémitisme – Robert Badinter par Mélanie Gaudry

Sur l’épreuve de l’antisémitisme – Robert Badinter de Mélanie Gaudry

Sur l’épreuve de l’antisémitisme – Robert Badinter

En préambule à sa panthéonisation, la Sorbonne a organisé un colloque rendant hommage aux différents combats de Robert Badinter.
Baptisé à raison « Badinter un homme d’action », ce symposium a exhumé son héritage intellectuel, de l’abolition à sa lutte contre l’antisémitisme, esquissant l’hommage national qui lui serait rendu quelques jours plus tard.

J’ai cependant été surprise par l’absence de publicité réservée à l’événement, un caractère intimiste que nous pouvons également attribuer à la parution de Sur l’épreuve de l’antisémitisme.
Si, à l’exception d’un auditoire universitaire ou initié, séminaires et mémoires d’outre-tombe semblaient voués aux tréfonds de l’indifférence populaire, l’hommage national a changé la donne, si bien que l’engagement de Robert Badinter s’est trouvé, plus que jamais, mis en lumière.

Sur l’épreuve de l’antisémitisme, au-delà de compléter Un antisémitisme ordinaire se propose de mettre en lumière la genèse de son engagement - des hommes qu’il a pris pour modèle à ses souvenirs d’enfance - tout en proposant une réflexion sur l’antisémitisme antérieur à la Shoah.

Il s’agit, par conséquent, d’un ouvrage hybride qui nous permet à la fois de nous approcher au plus près de la pensée de Robert Badinter tout en approfondissant notre connaissance historique de l’antisémitisme, de ses racines antiques au très actuel antisionisme.

En cela, cette œuvre complète la myriade d’hommages universitaires rendus à l’ancien garde des Sceaux tout en nous permettant de compléter les axes abordés au sein de ses précédents ouvrages.

Sans tomber dans le piège de l’autobiographie, ce livre posthume sorti le 2 octobre dernier chez Le Cherche Midi, nous offre une mise en abîme particulièrement personnelle du combat de Robert Badinter contre l’antisémitisme, dont la ferveur se révèle fort semblable à celle autrefois placée dans sa lutte acharnée contre la peine de mort. Aussi, cette lecture puissante nous lègue une précieuse confession tout en refusant la tentation de sombrer dans les abysses propres au registre pathétique.

I – Le camp des « Notables »

Durant la majeure partie de l’ouvrage, Robert Badinter met en lumière le destin de Pierre Masse, ancien combattant et ancien ministre dont la correspondance avec le maréchal Pétain durant l’occupation constitue un remarquable témoignage historique.

Déjà amorcé dans Un antisémitisme ordinaire, le destin de cet avocat fait écho au parcours de Badinter lui-même : homme de conviction, animé par de profondes valeurs républicaines, brillant avocat et juif.

Ironiquement, Pierre Masse sera de ceux qui confieront au maréchal Pétain les pleins pouvoirs le 10 juillet 1940.
Alors sénateur de l’Hérault, l’avocat se raccrochait, à l’instar de nombreux élus du centre gauche, à la grandeur passée de la France, grande gagnante de Verdun.
Proche de Pétain depuis qu’ils ont siégé ensemble au Comité de guerre vingt-trois ans plus tôt, Pierre Masse vient, sans le savoir, de pactiser avec le diable, jouant un rôle déterminant dans le sort que connaitra sa communauté. La peinture de ce destin, ou plutôt des circonstances qui l’écourteront, possède une double vocation : allégorique, afin d'illustrer les affres de la Shoah, mais aussi cathartique, l’auteur se reconnaissant dans l’avocat courageux qu’il dépeint.

Les restrictions concernant le statut des juifs ne tardent pas à rattraper Pierre Masse. Déjudaïsé, comme de nombreux notables israélites, il ne se sent d’abord pas concerné par ces mesures qui prétendent épargner les anciens combattants. Il faut dire que la propagande initiée par le gouvernement de Vichy insiste sur le fait que seuls les juifs étrangers sont concernés, chimère dont Pierre Masse prendra conscience lorsque certains de ses confrères seront évincés du Barreau de Paris. Badinter nous transmet la lettre que l’avocat envoie au maréchal Pétain pour signifier son désarroi :

«  Je vous serais obligé de me faire dire si je dois aller retirer leurs galons à mon frère, sous-lieutenant au 36e régiment d’infanterie, tué à Douaumont en avril 1916, à mon gendre, sous-lieutenant au 14e régiment de dragons portés, tué en Belgique en mai 1940 (…) »

L’année suivante, Pierre Masse est déchu de son rôle de sénateur.
La guerre rattrape le juriste qui, pour paraphraser Jules César, ignorait que « le danger que l’on pressent, mais que l’on ne voit pas, est celui qui trouble le plus.»
Faute de rester en province, il regagne Paris où il défend Henry Bernstein, dramaturge juif diffamé par un journaliste collaborateur.
Badinter émet l’idée que l’avocat aurait eu « la conviction secrète que la protection du maréchal Pétain ne lui ferait pas défaut », ainsi peut-on expliquer le fait qu’il n’ait pas choisi de demeurer en zone libre.
Une grossière erreur de jugement puisqu’il sera bientôt interné à Drancy avant de rejoindre Compiègne où sont détenus les intellectuels discrètement raflés le 12 décembre 1941.
Parmi ces 743 Juifs issus de milieux sociaux privilégiés se trouvent Jacques Bernard ( frère de Tristan ), René Blum ( frère de Léon), Léonce Schwartz ( grand-père d’Anne Sinclair) ainsi qu’une nuée de magistrats, d’avocats, d’universitaires et d’écrivains.
Pierre Masse y retrouvera son frère Roger et tous deux obtiendront, en échange de conseils juridiques, le privilège de partager le même local.

À Compiègne, le camp réservé à ces notables fait face à celui réservé aux opposants politiques où est notamment captif Robert Antelme, écrivain alors marié à Marguerite Duras.
Les conditions de détention y sont diamétralement opposées.

Si, comme l’esquisse Marguerite Duras dans La douleur, les familles des dissidents politiques ont la possibilité de leur faire parvenir des colis contenant des vivres, des vêtements ou des produits d’hygiène, les juifs détenus ne sont pas logés à la même enseigne.

Ceux-ci ne peuvent ni recevoir du courrier ni en envoyer. Même la Croix-Rouge n’est pas autorisée à porter secours aux prisonniers souvent sous-alimentés et souffrant de différentes infections.
En dépit de la cruauté de leur quotidien, la résistance - ici  intellectuelle - s’organise.
Pour lutter contre les maltraitances des SS et la déshumanisation qui en découle, les détenus mettent en place des conférences et des lectures.
Les uns donnent une expertise sur un sujet qu’ils affectionnent : science, philosophie, littérature ; tandis que les autres lisent publiquement leurs journaux de captivité.

Des pièces de théâtre sont montées, jouant des classiques de Marivaux et de Molière comme autrefois au Grand Trianon.

La vie semble peu à peu reprendre ses droits et ce, malgré l’horreur de la détention. La plume de Robert Badinter, avec l’élégance que nous lui connaissons, préfère l’implicite au voyeurisme, les points de suspension à une surenchère de descriptions choquantes.
Son intention est claire. Transmettre à travers la destinée de Pierre Masse un point méconnu de la Seconde Guerre mondiale et intrinsèquement relier la petite histoire à la grande.

À Compiègne, Pierre Masse devient le président officieux d’un tribunal jugeant les infractions des prisonniers. Oubliant les conditions inhumaines qui le contraignent, il continue de faire ce pour quoi il est fait : plaider. Grâce à son autorité indéniable, il parvient à contenir les élans des prisonniers, en sauvant ainsi bon nombre, attendu que les Allemands guettaient le moindre écart au règlement pour les violenter.

Le reste du temps, il le consacre à dispenser des conseils juridiques aux autres prisonniers et à multiplier les conférences sur la justice. Il va sans dire que l’honorabilité dont a fait preuve Pierre Masse durant sa captivité à Compiègne est remarquable et que son chemin de vie ne peut que nous interroger sur notre propre rapport aux autres et à nous-même.

À l’aube de Noël 1941, plus de cent détenus sont libérés par les allemands, en raison de leur âge ( plus de soixante-cinq ans ), de leur état de santé ou d’un ordre exceptionnel.

Le maréchal Pétain, probablement en souvenir de sa proximité avec Pierre Masse, ordonne à son chef de cabinet de rédiger un courrier demandant sa libération.

La Kommandantur rejettera cette requête sans prendre la peine de répondre au courrier. Le sort de Pierre Masse alors âgé de soixante-deux ans est scellé. Pour beaucoup de captifs libérés, il est également trop tard. Léonce Schwartz, hospitalisé au Val-de-Grâce, ne se remettra jamais des sévices subis et décédera au lendemain de la Libération.

Pierre Masse rejoint donc Drancy au printemps 1942 avant d’être déporté à Auschwitz dès l’automne. Son nom dans la liste alphabétique recensant la composition du convoi 39 marque le dernier signe de vie de l’avocat. Au sortir du train, René Blum, fidèle compagnon de souffrance, aurait été directement conduit par les SS dans l’un des fours crématoires.

II – Par-delà le bien et le mal

Sur l’épreuve de l’antisémitisme propose une étude approfondie, étayée et plurielle sur l’engagement de Robert Badinter contre l’antisémitisme.
Entre mémoires et analyse, l’ouvrage invite à la réflexion, sans tomber ni dans l’exposé didactique ni dans un excès de pathos. La mise en abyme d’un destin isolé - celui de Pierre Masse - tend à illustrer la souffrance de l’ensemble du peuple juif.

Ce choix n’est pas anodin. Homme de combat, Badinter n’en demeure pas moins un avocat dont la défense de l’individu est au centre de l’engagement vocationnel.

L’annexe de l’ouvrage nous propose également de découvrir des documents inédits comme l’agenda médiatique de Robert Badinter pour la quinzaine suivant l’attentat contre l’Hyper Casher ou encore le dossier de presse de Un antisémitisme ordinaire.

Ainsi, nous pouvons poursuivre notre réflexion personnelle sur l’antisémitisme dont les enjeux d’hier tendent à rejoindre ceux d’aujourd’hui.

Et pour cause, les mouvements sociaux de la fin du XIXe siècle ont vu l’émergence d’un antisémitisme virulent, empreint de xénophobie et de nationalisme, qui engendra notamment l’affaire Dreyfus.
La IIIe République marque donc une fracture politique certaine entre la gauche et la droite, encourageant l’avènement des extrêmes.

La droite, gangrenée par sa branche nationaliste, prend des positions antidreyfusardes tandis que ce que la gauche, à l’exception des socialistes et des anarchistes, tend à considérer le juif comme le représentant du capitalisme.

Il est difficile de ne pas faire d’analogies avec certains événements récents, le 7 octobre notamment. Pour beaucoup, la loi de séparation des Églises et de l’État a été promulguée en réponse à la montée de l’antisémitisme puisqu’elle répond à deux principes : la neutralité de l’État sur la question religieuse et la liberté de conscience.

Il apparaît comme une évidence que la laïcité intervient comme la condition sine qua non de notre pacte national et, par conséquent, de la République française.
Plus de 120 ans après sa promulgation, l’assemblée nationale propose la création d’un « défendeur de la laïcité », nous prouvant que la loi d’Aristide Briand ne finit pas de déchaîner les passions.
Déjà modifiée à plusieurs reprises, son application est régulièrement adaptée, et pourtant l’antisémitisme ne cesse de croître sur notre sol.
La République étant synonyme d’unité, la xénophobie et l’antisémitisme viennent contrarier ses fondements, pour ne pas dire les bafouer.
De nos jours, la menace est plurielle.
Si, d’apparence, elle se situe dans les cortèges des manifestations contre Israël, nous pouvons la retrouver dans le culte de la personnalité du maréchal Pétain dont est friande l’extrême droite. Si autrefois « Mort à Blum » avait précédé « Mort aux Juifs », les pancartes « Qui ? » incriminant des personnalités juives comme responsables de la crise sanitaire lors de manifestations organisées par des personnalités d’extrême droite auront annoncé la recrudescence d’actes antisémites.

Quand on songe à la finesse de l’analyse de Badinter aussi bien au niveau de la question de la montée de l’antisémitisme durant les années 1930, il est assez surprenant qu’il ait décidé de vilipender l’Église pour son rôle durant la Seconde Guerre mondiale.
Tantôt active dans la collaboration, tantôt inerte ; l’auteur dresse un portrait acerbe des rapports entre les autorités du régime de Vichy et celles de l’Église de France.
Un manichéisme sélectif  dont le clivage entache la description poignante du parcours de Pierre Masse. Comment peut-on faire preuve d’autant d’empathie en allant jusqu’à nuancer le caractère du maréchal Pétain en évoquant sa volonté de gracier l’avocat tout en jetant l’opprobre sur l’ensemble d’une religion ?
Être une victime excuse t-il le fait de rendre tous les autres coupables ?
En y regardant de plus près, il semble que le choix de l’auteur repose autant à une forme de déformation professionnelle voulant que l’on diabolise celui que le tribunal désigne comme adversaire, et non pas, au regard de son érudition, à un manque de connaissance.

Le souvenir du Père Chaillet, de Mgr Saliège et de tous les représentants de l’Église catholique qui se sont érigés contre la dictature antisémite au point d’y laisser la vie est toujours assez vivace pour annihiler cette pensée somme toute caricaturale.
Si de nombreux Juifs ont échappé à la déportation, c’est en partie grâce à l’engagement de certains évêques, prêtres ou vicaires qui ont organisé ou couvert des actions de sauvetage.
Il est essentiel de ne pas adhérer à un clivage délétère qui détériore la concorde indissociable au vivre-ensemble et qui entache la mémoire de ces héros de l’ombre.

Sur l’épreuve de l’antisémitisme s’inscrit comme un ouvrage essentiel qui permet d’enrichir notre réflexion quant à ce fléau qu’est l’antisémitisme. En dépit de ses faiblesses, il nous donne la possibilité de mieux cerner la personnalité extraordinaire de Robert Badinter sans pour autant sombrer dans trop de facilités. La postface de Aurélien Veil qui commente autant qu’elle rend hommage prolonge agréablement notre lecture mais ce sont les annexes qui l’enrichissent. Documents personnels, photographies inédites, nous ne pouvons que vanter la diversité des dossiers proposés.

Aussi, après une telle lecture, une certitude nous assaille : qu’il soit issu de l’extrême gauche ou de la droite dure, qu’il soit maurassien ou antidreyfusard, l’antisémitisme est un poison que nous devons tous combattre. L’abnégation de Badinter, si semblable à celle de Pierre Masse, s’inscrit comme un exemple intemporel de dignité et d’engagement. Dans une France face à la remise en cause des fondements de la république, face à la montée de l’extrême droite, la figure de Robert Badinter, par ses combats, son militantisme, a su transformer en profondeur la société est, et restera, une source inépuisable d’inspiration.