Réseau MOD : comment un analyste israélien a percé le système d'achats militaires de Téhéran

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Réseau MOD : comment un analyste israélien a percé le système d'achats militaires de Téhéran

L'Iran a monté un réseau de plus de 5 000 entités rattachées à son ministère de la Défense pour importer, malgré les sanctions, des composants de missiles et de drones. Derrière cette découverte, révélée par Reuters et détaillée par Channel 14, un économiste israélien de 35 ans installé à Petah Tikva.Par Claudine Douillet

Un réseau tentaculaire caché derrière un simple code

Plus de 5 000 entités, toutes domiciliées à la même adresse à Téhéran, toutes désignées par un code commençant par « MOD » suivi de cinq ou six chiffres. Derrière cette nomenclature administrative se cache l'un des principaux rouages de la machine de guerre iranienne. Une enquête de l'agence Reuters, menée avec la société israélo-américaine 240 Analytics et reprise en détail par la chaîne israélienne Channel 14, révèle comment le ministère iranien de la Défense et du Soutien logistique aux forces armées (MODAFL) a bâti un système d'achats parallèle pour échapper aux sanctions occidentales.

Ces entités ont permis à la République islamique d'importer pour des milliards de dollars de matières premières destinées au carburant de fusée, d'explosifs, de détonateurs, de pièces de moteurs d'avion et de composants indispensables à la fabrication de missiles et de drones. Les fournisseurs se trouvent notamment en Chine et en Russie.

Un économiste de Petah Tikva à l'origine de la découverte

Tout part d'un homme : Noam Binstok, économiste de 35 ans et analyste principal chez 240 Analytics, installé à Petah Tikva. En juin 2025, il intègre à la plateforme de sa société des milliers de pages de documents de la banque Sepah, l'établissement historique des forces armées iraniennes, sanctionné depuis 2007 par les États-Unis pour son rôle dans le financement du programme balistique. Ces documents avaient fuité et circulaient librement sur Telegram et sur le site WikiIran.

En les épluchant, il remarque une anomalie. Des milliers de comptes bancaires appartiennent à des entités portant le même type de nom, enregistrées à la même date et à la même adresse. Le schéma est trop régulier pour être un hasard. 240 Analytics, société spécialisée dans l'évaluation des risques de terrorisme et de financement illicite pour des entreprises et des gouvernements, contacte alors Reuters pour cartographier l'ensemble du réseau.

L'analyste israélien résume l'enjeu en une formule : ces entités constituent la tuyauterie du système mondial de contournement des sanctions de la République islamique.

Une date de création fictive, celle de la Révolution islamique

Les investigations ont croisé des milliers de relevés bancaires, de documents gouvernementaux, de registres d'entreprises et près de 19 000 enregistrements d'importations. Toutes les entités affichent la même date de constitution : le 11 février 1979, jour symbolique de la victoire de la Révolution islamique. En réalité, la plupart ont été créées en 2013, au moment où l'Iran suffoquait sous le poids des sanctions internationales.

Ce choix n'a rien d'anodin. En rattachant chaque structure directement au ministère de la Défense, sous un simple numéro, Téhéran a multiplié les intermédiaires sans jamais exposer les unités militaires qui reçoivent réellement la marchandise. Selon Reuters, aucune de ces entités numérotées n'a été spécifiquement visée par des sanctions occidentales, malgré leurs liens évidents avec l'appareil militaire iranien.

Une seule entité, des milliards de dollars

L'exemple le plus frappant porte un nom de code : MOD 346428. Selon Channel 14, cette seule entité aurait importé pour environ 2,3 milliards de dollars entre janvier 2025 et juin 2026. Sa liste d'achats fait froid dans le dos : composants de propergol solide pour fusées, explosifs, détonateurs, pièces de moteurs d'avion, machines de précision et des centaines de camions lourds Iveco, dont 435 supplémentaires sur la période, adaptables en lanceurs mobiles de missiles. Le réseau a également permis l'acquisition de milliers de véhicules Toyota à usage militaire.

Quatre experts des sanctions et de l'armement iraniens ont examiné les conclusions de l'enquête et confirmé que nombre de ces matériaux pouvaient servir aux programmes de missiles et de drones de Téhéran.

Des paiements invisibles pour les banques occidentales

Pour échapper à la surveillance financière, les entités iraniennes s'appuyaient sur des intermédiaires à l'étranger. Dans 97 % des cargaisons examinées par Reuters, les paiements ont été réglés sans le moindre transfert de devises transfrontalier, ce qui rend ces opérations quasiment indétectables par les systèmes de contrôle classiques.

Parmi les destinataires finaux figurent l'unité militaire qui supervise le programme de missiles balistiques iranien et la société Sahara Thunder, sanctionnée par Washington en 2024 pour avoir produit des drones livrés à la Russie. Certaines entités sont par ailleurs liées aux Gardiens de la révolution, qui contrôlent le programme balistique du régime.

Un arsenal reconstitué en pleine guerre

La révélation intervient dans un contexte explosif. Depuis le début de la guerre contre l'Iran, le 28 février dernier, les États-Unis et Israël frappent les sites de production de missiles et de drones de la République islamique. L'enquête explique en partie comment Téhéran parvient à reconstituer ses stocks malgré les bombardements et le blocus américain. Reuters reconnaît toutefois ne pas pouvoir mesurer l'ampleur des dégâts infligés à cette industrie.

Interrogées, les autorités iraniennes n'ont pas répondu. Le ministère chinois des Affaires étrangères a affirmé ne pas avoir connaissance des faits et dénoncé toute tentative d'associer la Chine aux hostilités régionales.

Le renseignement en sources ouvertes, nouvelle arme d'Israël

Au delà de son retentissement géopolitique, cette affaire illustre la montée en puissance du renseignement en sources ouvertes. Sans accès à des informations classifiées, un économiste israélien a su repérer, dans une masse de documents publics, la faille qui expose le système d'approvisionnement militaire de l'Iran. Une découverte qui pourrait désormais guider de nouvelles sanctions ciblées contre ces milliers d'entités restées jusqu'ici dans l'ombre.

Sources : Channel 14, https://www.c14.co.il/article/1765515 ; enquête Reuters reprise par The Standard, https://www.thestandard.com.hk/world/article/346930/Irans-hidden-web-of-military-agencies-is-slipping-hardware-past-the-US-blockade

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