120 millions de Juifs en 35 siècles : Zakhor.ai veut retrouver leurs noms

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120 millions de Juifs en 35 siècles : Zakhor.ai veut retrouver leurs noms

120 millions de Juifs en 35 siècles : Zakhor.ai veut retrouver leurs noms

Environ 120 millions de personnes seraient entrées dans le peuple juif depuis Abraham, par la naissance ou par la conversion. Quinze millions vivent aujourd’hui.
Les autres sont morts. Une nouvelle plateforme utilisant l’intelligence artificielle entreprend de retrouver leurs noms, leurs familles, leurs communautés et leurs histoires avant que les dernières traces ne disparaissent.

Il existe des chiffres qui donnent le vertige.
Celui-ci en fait partie : environ 120 millions de Juifs auraient vécu depuis Abraham jusqu’à aujourd’hui.
Ce chiffre n’est pas un recensement historique. Il s’agit d’une estimation démographique établie par Sergio DellaPergola, démographe de l’Université hébraïque de Jérusalem, dans une étude publiée dans la revue Genealogy. Son modèle reconstitue, sur environ trente-cinq siècles, les entrées dans la population juive par naissance et par conversion. L’auteur souligne lui-même les limites inhérentes à une telle reconstruction démographique. Mais l’ordre de grandeur est saisissant : environ la moitié de ces 120 millions de personnes seraient nées entre 1500 avant notre ère et 1700, tandis que l’autre moitié — près de 60 millions — serait apparue au cours des trois derniers siècles.

Aujourd’hui, environ 15 millions de Juifs sont vivants. Les autres ont disparu. Mais combien de leurs noms pouvons-nous encore retrouver ?

Zakhor.ai en a déjà nommé 505 851. Rapporté aux quelque 120 millions de Juifs estimés par DellaPergola, cela représente environ quatre personnes pour mille.

La mémoire juive commence par les noms

Ce chiffre prend une autre dimension lorsqu’on regarde la manière dont la Bible elle-même parle du peuple juif. Le deuxième livre de la Torah ne s’appelle pas « Exode » en hébreu, mais Chemot, « les Noms ». Le récit commence par une liste : « Voici les noms des fils d’Israël venus en Égypte. » Avant les plaies, avant la sortie d’Égypte, avant la mer Rouge et avant le Sinaï : les noms.

La Genèse utilise elle aussi à plusieurs reprises la formule elle toledot, « voici les engendrements ». Le premier livre des Chroniques consacre quant à lui neuf chapitres aux généalogies, depuis Adam. Pour un lecteur contemporain, ces longues listes peuvent sembler austères. Elles disent pourtant quelque chose d’essentiel : dans la tradition biblique, l’histoire du peuple passe par l’identification de ceux qui le composent.

La question du dénombrement est tout aussi révélatrice. La Torah prévoit des recensements, mais le fait de compter directement les individus est entouré de précautions. Dans l’Exode, le demi-sicle est utilisé dans le cadre du recensement afin d’éviter le dénombrement direct des personnes. Le recensement ordonné par David, relaté dans 2 Samuel 24 et 1 Chroniques 21, devient lui-même un épisode de faute et de châtiment. Les commentateurs traditionnels ont proposé plusieurs explications, notamment l’orgueil de David ou l’absence du dispositif prévu par la Torah.

La contradiction apparente est éclairante : la Bible compte, mais elle refuse de réduire l’être humain à un simple chiffre. Elle veut connaître les personnes par leur nom. Isaïe donnera à cette exigence une formulation devenue emblématique : Yad Vashem, « un mémorial et un nom ».

C’est exactement la différence entre une statistique et une mémoire. 120 millions est un chiffre. Ce sont 120 millions de personnes qui nous intéressent.

Le problème n’était pas l’intention. C’était l’échelle.

Retrouver une personne à partir d’une pierre tombale peut sembler simple. En réalité, une seule matzeva peut demander un travail considérable : photographier la stèle, lire l’hébreu souvent érodé, restituer les lettres difficiles, identifier le prénom et le nom du père, convertir une date du calendrier hébraïque, normaliser les différentes graphies d’un patronyme, rechercher d’éventuelles correspondances et distinguer un individu de ses homonymes.

Pour un lecteur formé, une pierre peut représenter vingt à quarante minutes de travail. Or le corpus actuellement documenté par Zakhor.ai comprend 456 144 sépultures. À raison de trente minutes par pierre, cela représente environ 228 000 heures de travail, soit plus de 130 années de travail à temps plein pour une seule personne.

Et cette estimation ne comprend même pas les recherches complémentaires ni les vérifications.

C’est là que l’intelligence artificielle change l’équation.

Ce que Zakhor.ai apporte réellement

Zakhor.ai utilise une chaîne d’agents d’intelligence artificielle capable d’effectuer une première passe sur les documents : transcription, conversion des dates, rapprochement onomastique, recherche de correspondances et proposition de rattachements.

La machine ne remplace pas le chercheur. Elle prépare le travail.

L’agent propose une lecture. L’humain vérifie. L’agent peut signaler une source. L’humain décide si elle est recevable. Une filiation peut être suggérée. Elle ne devient pas pour autant un fait établi.

Cette distinction est capitale. Dans un projet portant sur des centaines de milliers de personnes, une erreur ne doit pas devenir une vérité simplement parce qu’elle a été produite par une machine.

Zakhor.ai applique donc un principe essentiel : aucun fait n’entre dans le patrimoine documentaire sans validation humaine. Les informations doivent rester traçables, révisables et versionnées. Chaque fait peut porter son statut : établi, probable, transmis ou conjecturé.

L’intelligence artificielle n’invente donc pas la mémoire. Elle permet de traiter une masse documentaire que les humains n’auraient matériellement pas le temps de traiter seuls.

L’exemple de Yad Vashem

Le travail de Yad Vashem montre l’ampleur du défi. Après plusieurs décennies de recherche, l’institution a franchi le seuil de cinq millions de noms de victimes de la Shoah, soit plus de 80 % des victimes estimées, et poursuit la recherche des noms encore manquants.

Cet exemple constitue une référence essentielle : des décennies de travail, des moyens considérables et un événement historique relativement bien documenté n’ont pas suffi à retrouver tous les noms.

Zakhor.ai pose une question encore plus vaste : comment retrouver les traces des millions de Juifs qui ont vécu pendant trente-cinq siècles, sur plusieurs continents, dans des centaines de communautés dont les archives ont parfois disparu ?

Les cimetières sont une course contre le temps

La pierre s’efface. Les inscriptions deviennent illisibles. Les cimetières sont parfois abandonnés ou menacés. Les communautés qui savaient encore identifier les noms disparaissent elles aussi.

C’est pourquoi les campagnes photographiques systématiques des cimetières constituent l’un des chantiers les plus urgents.

Le catalogue développé par Zakhor.ai recense déjà 1 623 sites dans 44 pays, dont 391 disposent de sépultures identifiées nom par nom. Le corpus comprend 456 144 stèles, parmi lesquelles près de 120 000 sont reliées à une famille.

Une photographie de pierre tombale peut donc devenir le point de départ d’une recherche beaucoup plus vaste : une personne, puis une famille, puis une communauté.

Le casse-tête des homonymes

La généalogie juive présente une difficulté particulière : les mêmes prénoms et les mêmes patronymes se répètent d’une génération à l’autre et d’une communauté à l’autre. Les translittérations changent avec les langues. Les noms sont transformés lors des migrations. Un même individu peut apparaître sous plusieurs orthographes.

C’est pourquoi l’onomastique ne peut jamais suffire à établir une parenté.

Un patronyme identique ne prouve pas une filiation. Un patronyme différent ne l’exclut pas.

Le rapprochement doit donc rester probabiliste et révisable. C’est précisément pour éviter de transformer une hypothèse en certitude que Zakhor.ai conserve la possibilité de corriger et de versionner les informations.

Lorsque les archives ont disparu

Le défi est encore plus grand dans les régions où les archives communautaires ont été détruites, dispersées ou n’ont jamais existé.

Maghreb, Levant, Asie centrale, Inde, Europe centrale et orientale : dans de nombreuses régions, la pierre tombale peut constituer l’une des dernières sources sérielles encore accessibles.

Ailleurs subsistent des registres communautaires, des ketoubot, des registres de circoncision, des livres de hevra kaddisha, des listes de souscripteurs, des manuscrits, des imprimés, des photographies ou simplement des témoignages transmis au sein des familles.

La mémoire juive est dispersée en milliers de fragments.

L’enjeu est désormais de pouvoir les rapprocher.

Des fragments qui deviennent des histoires

C’est ici que Zakhor.ai prend une dimension particulièrement originale. Une famille peut arriver avec trois prénoms et retrouver plusieurs générations. Une liste de souscripteurs conservée à la fin d’un ouvrage ancien peut révéler un réseau familial ou rabbinique. Une photographie peut permettre de corriger une date. Un témoignage oral peut être relié à une personne déjà présente dans un arbre généalogique.

La plateforme construit ainsi des Grands Livres consacrés aux lignées, aux personnalités, aux communautés, aux lieux, aux œuvres et aux grandes thématiques du monde juif.

Cette semaine, 92 nouveaux Grands Livres ont été créés.

Parmi eux figurent les lignées Oppenheim, Chetboun, Magnus, Morpurgo, Alter, Herzl et Winkler ; des figures comme Marģers Vestermanis, Meir Wieseltier, Sarah Reisen, Simcha Bunim Shayevitsh, Cyril M. Kornbluth ou Joseph ben Solomon ; des communautés comme celle de Szeged, les Juifs des montagnes, les Juifs de Panama, la communauté juive de Madrid, les Juifs de Béja en Tunisie ou les Éthiopiens.

La plateforme documente également des lieux, des institutions et des œuvres, notamment la synagogue israélite de Recife, la forteresse d’Ein Hatzeva, la vieille synagogue de Przemyśl, le Conseil des Quatre Terres ou encore la Tosefta Bava Batra.

L’idée est importante : la mémoire familiale n’est pas séparée de l’histoire collective.

Treize langues, chaque nuit

Zakhor.ai ne se contente pas de conserver des documents déposés par ses utilisateurs. Sa plateforme effectue également une veille documentaire automatisée dans treize langues.

Cette semaine, 259 découvertes ont été recensées.

Parmi elles figurent la découverte d’une grotte funéraire de l’époque du Second Temple à Jérusalem-Est, un projet de relevé photogrammétrique portant sur environ 8 000 pierres tombales dans les cimetières juifs de Saxe-Anhalt et les dégradations signalées dans le cimetière juif historique de Jabalpur, en Inde.

L’intérêt de cette veille est de réunir dans un même environnement des informations qui apparaissent habituellement séparément dans des langues, des pays et des institutions différents.

Les familles détiennent encore une partie de la mémoire

Les grandes institutions ne possèdent pas tout.

Une famille peut conserver une photographie de stèle prise récemment, une lettre dans une langue devenue inconnue, une ketouba, un arbre généalogique, une vieille photographie, un carnet ou simplement un récit transmis par une grand-mère.

Ces fragments peuvent être déposés et rattachés à une histoire.

Zakhor.ai permet également d’importer un arbre généalogique au format GEDCOM, notamment depuis des logiciels et services comme Heredis, Geneanet, MyHeritage ou Gramps.

Le principe est simple : la famille reste actrice de sa propre mémoire.

Une génération à un moment unique de l’histoire

Sur les quelque 120 millions de Juifs estimés par DellaPergola depuis Abraham, environ 15 millions vivent aujourd’hui.

Nous sommes donc une infime partie de tous ceux qui nous ont précédés.

Mais notre génération occupe une position historique particulière. Elle compte encore parmi ses membres des personnes capables de raconter directement ce qu’étaient des communautés comme Salé, Vilna, Cochin, Mogador ou Czernowitz avant les grands départs. Et, simultanément, elle dispose pour la première fois d’outils capables de traiter des centaines de milliers de pierres, de documents et de témoignages à une échelle impossible auparavant.

Le dernier témoin rencontre le premier outil.

Cette fenêtre ne restera pas ouverte indéfiniment.

Les témoins disparaissent. Les pierres s’effacent. Les papiers se perdent. Les langues deviennent difficiles à lire. Les archives se dispersent.

Ce qui n’est pas transmis aujourd’hui ne deviendra pas automatiquement une archive demain.

120 millions de noms : la question est désormais posée

L’estimation de Sergio DellaPergola donne un ordre de grandeur vertigineux : environ 120 millions de personnes auraient vécu comme Juifs depuis Abraham jusqu’à notre époque, selon son modèle démographique.

Zakhor.ai pose une question différente.

Qui étaient-ils ?

Comment s’appelaient-ils ? Où vivaient-ils ? Qui étaient leurs parents ? Dans quelle synagogue priaient-ils ? Quel métier exerçaient-ils ? Où ont-ils été enterrés ? Qu’ont-ils écrit ? Qu’ont-ils transmis ?

La véritable révolution de l’intelligence artificielle n’est peut-être pas de produire plus de textes.

C’est de rendre possible la lecture et le rapprochement d’une quantité de documents que personne n’aurait eu le temps de traiter.

120 millions est une statistique. Un nom est une personne.

Et parfois, pour empêcher une histoire de disparaître, il suffit d’une photographie, d’une date, d’une lettre ou de quelques mots déposés par quelqu’un qui se souvient.

Zakhor.ai : Le Grand Livre du peuple juif

Zakhor.ai compte aujourd’hui 1 630 Grands Livres publiés, 7 390 lignées, 15 440 figures et 26 051 documents conservés.

Chaque nouveau document peut devenir le point de départ d’une histoire.

Chacun peut écrire ou enrichir un Grand Livre, témoigner sur un proche, importer son arbre généalogique ou déposer un document familial.

Une photographie sans légende. Une lettre. Un nom au dos d’une image. Une vieille pierre photographiée lors d’un voyage.

Ce qui dort dans un tiroir peut être la dernière trace d’une personne.

Et dans une histoire qui compte quelque 120 millions de vies, chaque nom retrouvé est une victoire contre l’effacement.

Zakhor. Souviens-toi.

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