Years and Years : la série qui dresse un procès sans appel contre la génération dite « éclairée » -vidéo-

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Years and Years : la série qui dresse un procès sans appel contre la génération dite « éclairée » -vidéo-

Years and Years : quand la grand-mère voit clair et que la modernité fabrique des camps

Il y a des séries qui divertissent. Et puis il y a Years and Years, qui accuse. Sans détour. Sans anesthésie. Jusqu’à devenir presque insupportable de lucidité.

Le dernier épisode agit comme un révélateur brutal. Tout ce que le spectateur croyait être une fresque futuriste se révèle être une radiographie du présent. L’accusation finale ne vient ni d’un expert, ni d’un politicien, ni d’un intellectuel médiatique. Elle vient de la grand-mère. Presque centenaire. Celle qui a tout vu. Tout traversé. Tout perdu et tout reconstruit.

« C’est de votre faute » : le retournement moral le plus dérangeant

Lorsqu’elle prononce cette phrase – « c’est de votre faute, tout ce qui arrive est de votre faute » – le spectateur est d’abord déstabilisé. Conditionné. Programmé. Depuis des décennies, le récit dominant explique que tout est la faute des générations précédentes : leurs guerres, leurs traditions, leurs rigidités, leurs frontières, leurs valeurs.

Ici, le récit se retourne comme un gant.

La grand-mère ne parle pas depuis l’ignorance. Elle parle depuis la mémoire. Elle a connu la guerre, la pénurie, l’effondrement, la reconstruction. Elle sait ce qu’est un monde sans confort moral. Et elle voit, avec une clarté implacable, ce que la génération suivante a fait de la liberté qu’on lui a offerte.

Les « camps » : un mot qui ne devait pas revenir

Le choix du mot « camps » n’est pas un hasard scénaristique. C’est une gifle historique. Dans la série, on les appelle « les camps d’autrefois ». Cette expression est glaçante. Elle dit tout du gouffre moral qui s’est rouvert.

Ce ne sont plus les camps d’une idéologie revendiquée. Ce sont les camps d’un monde qui se croyait au-delà du bien et du mal. Des camps nés de décisions politiques présentées comme progressistes, humanistes, inclusives. Des camps justifiés par la sécurité, l’économie, l’urgence climatique, la gestion des flux humains.

Le plus inquiétant n’est pas leur existence. C’est leur banalité.

La liberté sans cadre : la grande illusion

Years and Years ne condamne pas la liberté. Elle condamne l’illusion d’une liberté sans devoirs, sans transmission, sans frustration. Une liberté hors-sol, déconnectée du réel, du corps, du temps long.

La série montre comment le rejet des cadres – familiaux, politiques, culturels, moraux – ne produit pas à l’émancipation, mais au chaos. Quand tout est relatif, tout devient négociable. Y compris l’humain.

La grand-mère a compris cela parce qu’elle sait ce que coûte un monde sans limites. Elle sait que la tradition n’est pas une prison, mais une digue. Et que lorsqu’on dynamite les digues au nom du progrès, ce ne sont jamais les puissants qui se noient les premiers.

Edith, la mémoire numérisée et l’échec de l’immortalité

La scène finale d’Edith est l’une des plus dérangeantes jamais écrites sur le transhumanisme. Transférer sa conscience dans un serveur. Sauver ses souvenirs. Échapper à la mort.

Tout semble techniquement possible. Et pourtant, tout échoue.

Parce que la mémoire n’est pas l’essentiel. Parce qu’une vie, même intégralement archivée, ne contient pas ce qui la rend vivante. L’amour ne se sauvegarde pas. Il ne se code pas. Il ne se transmet pas par la data.

Edith comprend, trop tard, que l’essentiel lui échappe. Cette prise de conscience ressemble à une intuition spirituelle. On ne parle jamais explicitement de Dieu dans la série. Mais on s’en approche dangereusement. Reconnaître que l’amour dépasse l’intelligence, la technique et la mémoire, c’est déjà reconnaître une transcendance.

Fiction ? À peine. Projection ? Presque dépassée

Lors de sa diffusion, Years and Years était présentée comme une dystopie. Aujourd’hui, elle ressemble à un documentaire légèrement anticipé. Montée des populismes, effondrement des repères démocratiques, pouvoir des multinationales technologiques, confusion morale, dilution de la responsabilité individuelle, disparition du sacré sous couvert de modernité.

La force de la série est de ne jamais désigner un seul coupable. Elle montre une chaîne de renoncements. Des petits choix confortables. Des lâchetés successives. Des votes « pour voir ». Des silences qui deviennent des complicités.

Un peuple qui consent

Ce que beaucoup ne voient pas, c’est que Years and Years ne décrit pas une dictature imposée par la force. Il n’y a pas de coup d’État spectaculaire, pas de bottes qui claquent, pas de nuit de cristal télévisuelle.

Tout se fait avec l’assentiment mou, progressif, parfois enthousiaste des citoyens eux-mêmes. Chaque catastrophe est validée par un clic, un vote, un « on n’a pas le choix », un « c’est pour le bien commun ». Le totalitarisme moderne ne s’impose plus : il se co-signe.

Autrefois, on pouvait toujours dire « on ne savait pas ».

Ici, on sait. En temps réel. Et on accepte quand même.

La grand-mère avait raison

Ce qui rend Years and Years c’est sa cohérence. Tout ce qui arrive dans la série arrive parce que quelqu’un, à un moment, a choisi la facilité plutôt que la responsabilité.

La grand-mère n’idéalise rien. Elle constate. Et son verdict est sans appel : un monde qui rejette l’héritage, le cadre et la transmission finit toujours par recréer ce qu’il prétendait avoir éradiqué.

Un procès sans appel

Years and Years est un procès. Et la génération dite « éclairée » y est condamnée sans appel. Le monde ne s’est pas effondré à cause des monstres, mais à cause des gens « bien ». Convaincus d’être du bon côté de l’Histoire. Trop occupés à jouir de leurs droits pour assumer leurs devoirs. Trop pressés de déconstruire pour transmettre. Trop fiers d’avoir tué le père pour comprendre qu’ils venaient de tuer la boussole.

La série ne montre pas une jeunesse opprimée. Elle montre une jeunesse irresponsable, ivre de morale abstraite, incapable de hiérarchiser le mal, persuadée que la compassion suffit à gouverner un monde.

Et lorsque les camps réapparaissent, ils ne sont pas le fruit d’un délire fasciste soudain. Ils sont l’aboutissement logique d’un humanisme vidé de limites, d’un progressisme sans colonne vertébrale, d’une liberté devenue pure consommation.

Quand plus personne n’accepte la contrainte, ce sont toujours les plus faibles qui finissent enfermés.

Et c’est peut-être là le message le plus subversif de Years and Years :

le futur ne s’effondre pas par manque de technologie, mais par manque d’amour véritable.

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