Artiste peintre israélien: Striko le lion du Kibboutz et son balagan

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LE LION DU KIBBOUTZ

Peintre autodidacte, Striko vit dans le kibboutz de Mashabei Sade, en plein désert du Néguev. Son œuvre, à la fois libre et personnelle, est liée à sa propre histoire et à celle de son pays, Israël.
MARIE-AIMÉE IDE

"Je suis né en Pologne, en 1949. Mon nom est Lova Strikowski. Mais tout le monde m’appelle Striko."
Cependant, Lova Strikowski, mis à part sur son passeport, n’est plus Lova Strikowski.
Il s’appelle Aryeh Sorek. Ce changement de nom, officieux mais choisi, fait partie de l’histoire de cet homme. Comme tout le monde, nous l’appellerons Striko, diminutif qu’il a choisi de garder comme nom d’artiste. Et peut-être aussi comme héritage de son passé.

Le lion du Kibboutz Striko, peintre du kibboutz

Le lion du Kibboutz Striko, peintre du kibboutz

 

C’est en 1957 que les parents de Striko quittent la Pologne avec leurs deux enfants. L’installation en Israël sera pour ce petit garçon de huit ans un véritable bouleversement.
« En arrivant ici, j’ai changé de langue, d’amis, de lumière, de parfums. » Son nom, il en changera plus tard au moment de son mariage, lorsqu’il expliquera à son père qu’il a envie de donner à ses enfants un nom israélien. Il deviendra Aryeh Sorek. Lova et Aryeh : deux prénoms, deux langues, un seul sens. Striko est un lion en polonais, Arieh en hébreu.

Il fait son service militaire à dix-huit ans et participera à la guerre des Six Jours en 1967. Cet épisode sera sans doute déterminant dans le choix des thèmes qu’il abordera dans sa peinture. Mais nous n’en sommes pas là. Un événement, qui aurait pu être anodin, a lieu en Pologne alors que le petit garçon n’a que six ans.

Son instituteur lui demande de dessiner une pomme.
L’enfant s’exécute et montre son dessin à son père qui s’exclame que cela n’a rien d’une pomme. Dépité, le petit Lova se remet à dessiner. Mais la réaction du père est toujours la même. Après plusieurs tentatives et beaucoup de larmes, le futur Striko décide que jamais il ne dessinera de sa vie si on lui impose une manière de faire.
« Ce que je dessinais à l’époque, c’était balagane, balagane (désordre en hébreu). »

LE PARADIS EST DANS LE DÉSERT

Des années plus tard, Striko s’installe, après la guerre des Six Jours, dans le kibboutz (1) de Mashabei Sade (créé en 1947 et où vivent aujourd’hui près de 500 personnes). Il y découvre le paradis. Ici, tout le monde « œuvrait pour le bien de tous. Je n’avais jamais vu ça. »

À cette époque, dans certains kibboutz, les enfants ne vivaient pas tout le temps avec leurs parents, ils avaient une maison qui leur était réservée pour la nuit. Striko, dont tous les enfants sont nés à Mashabei Sade, raconte :

« Quand j’amenais mon fils le soir au jardin d’enfants pour qu’il aille dormir, je lui lisais des histoires et je lui promettais de revenir un peu plus tard pour voir s’il dormait bien. Je prenais des images que je déposais près de son lit . Cela signifiait : tu vois, mon cher fils, j’ai tenu ma promesse, je suis passé te voir. »

Toutes les nuits, avec sa femme, Striko apportait soit un dessin, soit une photo à son fils. Ce n’était pas ses dessins mais, dans son esprit, les choses se mettaient en place petit à petit.

À quarante ans, il étudie le théâtre à Tel Aviv. Il espère, avec cette formation, pouvoir créer des spectacles avec les enfants du kibboutz. Mais il jette l’éponge après quelques tentatives.

« Je me suis rendu compte que je voulais faire de l’art tout seul, et il y a vingt ans, je me suis mis à peindre. L’atelier est devenu ma deuxième maison. » Striko est fidèle à la promesse qu’il s’était faite quand il était encore en Pologne. Il peindra, mais personne ne lui imposera quoi que ce soit.

LE SURGISSEMENT DE LA PEINTURE

Ce changement de direction, Striko l’explique très simplement. « Je n’aime pas les conflits, les cris, la guerre, la violence. Je suis quelqu’un d’effacé, de discret, je ne vais pas voir de psy donc je peins. Je peins parce que je suis un homme de paix. Je n’en avais pas pris conscience au moment de la guerre des Six Jours. »

Ces tableaux auront donc un seul but : la paix. La paix dans le monde, mais avant tout la paix entre Israël et les Palestiniens. « Ce n‘est pas une voie facile, mais à chaque fois que je commence un tableau, il faut que je pense à ce que je vais peindre pour la paix. »

Son inspiration lui vient de la presse, tous médias confondus. Il se défend d’être un peintre politique, mais il admet que si on scrute ses œuvres, on peut y trouver un message.

À ce moment de la conversation, Striko soudain se lève, traverse son petit atelier et sort d’une série d’œuvres un premier tableau un tableau rouge où le mot shalom, qui signifie paix, s’inscrit en lettres grises.

En fait, les lettres ne sont pas dans le bon ordre. Shalom est devenu Lo sham, ce qui veut dire « pas là ».

Striko réécrit un nouveau message en bousculant les lettres de l’alphabet hébraïque. La paix n’est pas là, mais elle n’est pas loin, car il suffit à celui qui regarde de remettre les lettres dans le bon ordre.

Un autre tableau surgit. Un drapeau palestinien avec, collée sur la toile, une truelle : « Ce que je veux dire ? Simplement que les Palestiniens viennent construire des maisons en Israël et nous, nous les détestons. »

Sur sa lancée, Striko sort une autre toile, plus grande. « Celle-là, je l’admets, elle est un peu politique », dit-il dans un éclat de rire.

La première impression est esthétique, beaucoup de bleu, de blanc, des lettres dorées. Mais un deuxième examen de la toile en dira autre chose.
L’œuvre présente une série de passeports, avec au centre une ménorah, chandelier à sept branches, un des symboles d’Israël. Encadrant cette ménorah, en réserve blanche, des cartes géographiques d’Israël, avec ou sans les territoires annexés lors de la guerre des Six Jours. « Dans chaque tableau, je veux placer de l’espoir. » Si dans la toile, il y a des chars, des cercueils, des armes, des religieux qu’il n’aime pas, il y a aussi une colombe, une seule. Le seul espoir pour Striko réside dans la création d’un État palestinien.

DES ORDINATEURS EN POTS DE FLEURS

Striko est un artiste singulier, car aucune de ses œuvres n’a installé de système. Chaque œuvre est le commencement de quelque chose de nouveau, d’une technique différente. « Je ne veux pas faire comme tout le monde. »

Et, effectivement, il est très fier de dire qu’il a inventé une technique que même Picasso ne connaissait pas. Il passe à la ponceuse sa toile enduite de couches de couleurs différentes, de juxtapositions d’acryliques qui viennent masquer des silhouettes peintes au préalable.

Une fois poncée, la toile semble éclater en un puzzle de mille pièces comme autant de bouts de papier marouflés. Mais ce n’est qu’une illusion, un mirage, le tableau n’offre aucune résistance à la main qui glisse et ne rencontre aucune aspérité, aucun relief. Les personnages en filigrane semblent, eux, contrecarrer cet aspect lisse, surgir ou disparaître de la toile lui donnant de l’épaisseur et de la profondeur.

Ce lion du kibboutz ne s’est pas arrêté à la peinture. Il écrit des poèmes et il y a dix ans, il a créé un jardin perpétuel pour l’hôtel du kibboutz.

Il récupère des vieux ordinateurs, des téléphones, des chaussures, des grille-pains, des robots ménagers, des vieilles chaises, des claviers, le tout abandonné près des poubelles.

Certains objets sont transformés en pot de fleurs. Striko réhabilite tous ces rebus qui n’en sont plus et sur lesquels il a jeté un coup de peinture comme on ferait un tag sur un mur.

Tout est installé devant et autour de l’hôtel, sur les arbres, dans un immense bric-à-brac, ce « balagane » que Striko aime tant. Désordre sans nom, qui au début a dérangé.

Mais aujourd’hui, il n’y a pas jusqu’aux touristes de l’hôtel qui ne lui proposent des objets, histoire de se débarrasser de leurs encombrants ou peut-être de participer à l’élaboration de ce jardin recyclé qui a un bel avenir devant lui.

Striko précise. « Si le vent ou la pluie abîme un objet, si je vois une fleur morte, je les remplace aussitôt. » Le gisement est inépuisable. Striko n’est jamais à court de matière première. Et tout cela en plein désert.

PAR DELÀ LES LIMITES DU KIBBOUTZ

Aujourd’hui, Striko prépare une toile sur le drame des réfugiés. Le projet est là, au milieu de l’atelier, attendant l’intervention finale de l’artiste. Sur la toile, la photo d’un bateau surchargé d’hommes accrochés au bastingage, à la vie, à l’espoir.

Striko est libre dans ses choix, toujours tournés vers l’humain. Personne ne lui impose rien. C’est peut-être pour cela que chaque personne qui passe au kibboutz emporte un souvenir de Striko, comme une empreinte.

« Vous peignez avec votre cœur », lui a dit un jour une visiteuse. Un réconfort pour cet artiste autodidacte qui a peur qu’on se moque de lui, qu’on ne le prenne pas au sérieux. Il est persuadé que tout le monde ne peut pas comprendre ce qu’il fait.

« Je pense que l’art dépend de l’endroit d’où l’on vient. » Peut-être, mais rien n’est moins sûr. Les visiteurs, qui ne viennent pas tous d’Israël, louent dans un livre d’or le courage de l’artiste. Ce courage est réel car chaque toile est une prise de position assumée par cet homme qui va à l’encontre de l’opinion généralement admise dans le pays. Le message de paix de Striko est universel et nous arrive du fin fond du désert, son paradis, à quelques encablures de la bande de Gaza.

(1) Un kibboutz est une communauté formée délibérément par des individus. Il ne faut pas confondre avec les colonies, implantées en territoires occupés par Israël.

MARIE-AIMÉE IDE

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