Jacques Broda et la lumière noire de la Shoah

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Jacques Broda, “ Et le… pain du visage ”,

Jacques Broda et la lumière noire de la Shoah.

Jacques Broda, “ Et le… pain du visage ”, Passage d’Encres, Romainville, 46 p, 15 E.

La philosophie est le fil conducteur qui sous-tend la démarche de Jacques Broda.
Ce professeur de sociologie à l’origine des « univers-cités populaires », envisagées dès 1992, ne cesse de s’y appliquer.

Dans des ateliers d’écriture qu’il anime ou dans ses travaux de recherche il propose de s’appuyer sur la pensée d’Emmanuel Levinas et le concept « d’immémorial ». Il s’interroge face à une crise du politiques sur les moyens d’agir.

Ami d’Armand Gatti avec lequel il coopéra pour “ Chants d’amour des alphabets d’Auschwitz ”, Jacques Broda écrit avec “ Et le… pain du visage ” son livre le plus fort dans lequel il “ glisse sans appel dans la faute de l’histoire ”.

C’est un théâtre d’ombre où les visages disparus dans les camps reviennent le hanter.
Ils lui réapparaissent rajeunis, vieillis ou sans âge.

L’auteur les évoque comme s’il obéissait à un commandement et à une menace.
A la fois contre et paradoxalement la mémoire et l’oubli : l’une se mêle à l’autre dans la langue ou plutôt l’idiome de la langue française, métissée de rumeurs qui reviennent par contagion en surgissant dans la “ moelle ” de l’auteur au nom (entre autres) des “ taliths ” vu par l’auteur à Auschwitz.

En un tel texte rarissime, la langue bégaye, mange ses mots, laisse sans voix.

Elle devient le montage des mots des morts connus ou méconnus.

L’auteur les évoquent non pour lutter contre l’oubli mais pour tenter de vivre enfin (peut-on dire en paix ?). La rencontre des mots et des morts devient plus poignante que même chez un Primo Levi. “ Complice ” d’une certaine manière de l’impensable, cette langue profère des mots de haine et d’amour.

Elle porte la laideur de certains hommes. Elle chante les femmes disparues. Elle n’est pas pour autant le recueil de l’Etre : il n’y a pas plus d’Etre que de Dieu.

Si au commencement était le Verbe, à la lumière noire de la Shoah, c’est le Verbe sans Dieu. Broda ne croit qu’en la seule immanence de la langue, en amont et en aval de lui, dans la vie qui se continuera chez ceux qui viendront après lui.

Pour l’auteur le poème devient un devoir de mémoire. Un devoir d’amour aussi : le souvenir atteste la fidélité aux figures disparues. Est-ce alors la voix du poète qui dicte le texte en avant de lui, qui parle dans sa bouche avant qu’elle ne s’ouvre ? A ce point on ne peut le dire.

Reste cette mélopée majeure où la langue et la voix disparaissent sans être absentes.

Elles sortent de l’ombre et de la nuit du temps : tout s’y estompe tout s’y éclaire.

C’est un théâtre d’ombre. Ecrire revient à vivre et mourir. Plus question de faire de choix entre ces deux verbes. Ils nous enseignent combien l’écriture ne se saisit que dans ce qui “ broda ” l’enfant : dans la force de l’âge celui-ci “ dit, nie, lie à la fois ”.

Ses mots alignés comme des bouts de réel, comme des tombes portent dans leur être la musique intérieure d’un écrivain devenu par ce livre un poète rare.

Jean-Paul Gavard-Perret

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