Elle était la chanteuse du ghetto de Varsovie

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Wiera Gran, l'accusée, Agata Tuszynska, Grasset, 398 p., 20,50 €

Agata Tuszynska (à gauche), l’auteure de Wiera Gran, l’accusée. Wiera Gran (à droite) à l'époque du café Sztuka, à Varsovie. : Grasset

Belle et fragile. C'était la chanteuse du Ghetto de Varsovie. Wiera Gran est morte en France, en 2007, dans le dénuement, après avoir échappé à l'enfer des camps. Mise au ban de la communauté juive. Poursuivie, traquée, insultée. Wladyslaw Szpilman, qui l'accompagnait au piano au café Sztuka a, lui, connu la gloire. Et vu, dans Le pianiste, sa vie portée à l'écran par Roman Polanski. Ombres et lumière. Pourquoi elle et pas lui ? Quel crime a-t-elle commis ?

Après la guerre, elle a été accusée d'avoir entretenu pendant l'occupation allemande « des relations amicales avec des personnes étant manifestement des agents de la Gestapo ». Ce sont les termes du tribunal populaire du Comité central des juifs de Pologne, devant lequel elle a été traduite. Finalement acquittée, elle est restée poursuivie toute sa vie par le soupçon.

Un huis-clos angoissant

Dans une enquête palpitante, Wiera Gran, l'accusée, Agata Tuszynska tente d'approcher la vérité psychologique de cette vie hors normes. Fait parler les derniers survivants. Souligne leurs contradictions. Leurs omissions. Fil ténu de la mémoire.

Ce n'est pas un nouveau livre sur la Shoah. Plutôt une méditation douloureuse sur la souffrance et la solitude. Un livre hallucinatoire. Pourquoi et comment survit-on dans des conditions extrêmes ? « Pour s'en sortir, il fallait payer. Payer le prix au destin », explique dans le livre Agata Tuszynska. Mais « qui fixait les prix ? Qui concluait les marchés ? Pas toujours les contrebandiers ou les crapules. Les sommes, les dépenses, le liquide mis en jeu dépendaient souvent des voisins, des concierges, des amis parfois. Parce qu'il le fallait. Il n'y avait pas d'autre solution pour se procurer de la nourriture ou des médicaments. Acheter des patates et du pain. Certains n'avaient plus rien et voulaient encore vivre. »

La journaliste et écrivaine polonaise restitue la vie de ce ghetto coupé du reste de la capitale polonaise par un mur d'enceinte. Sous la menace permanente des rafles conduites par les nazis. Un huis-clos angoissant où les victimes - pour survivre - deviennent parfois à leur tour des bourreaux.

« J'ai entendu le nom de Wiera Gran prononcé pour la première fois dans les années 1990. Toutde suite, l'histoire de cette femme m'a intriguée », explique Agata Tuszynska.

Et vous, qu'auriez-vous fait ?

L'auteure va la retrouver à Paris, où elle s'est réfugiée après avoir tenté de s'installer en Israël. Son refuge, ou plutôt la prison de sa mémoire, est un petit appartement à deux pas de la Tour Eiffel. Cloîtrée, terrée dans l'ombre, la chanteuse y a reconstitué son ghetto.

Première rencontre méfiante dans l'entrebâillement d'une porte. Puis sur le palier. Agata Tuszynska reste là, assise sur une chaise, avant de pouvoir pénétrer à l'intérieur... longtemps après. Les échanges vont s'espacer sur plusieurs années, jusqu'à la mort de Wiera Gran.

À cette femme traquée, l'écrivain restitue une humanité. « Je ne sais pas moi-même ce que j'aurais fait pour survivre. Et vous, qu'auriez-vous fait ? » glisse Agata Tuszynska à son interlocuteur lors d'un passage à Paris. Ce récit comme son personnage l'ont hantée. Jusqu'à en faire des cauchemars. Le texte alterne les dialogues hallucinés avec Wiera Gran et les témoignages d'autres survivants. Une enquête sans concession. C'est aussi une main tendue.

Wiera Gran, l'accusée, Agata Tuszynska, Grasset, 398 p., 20,50 €

Sur les 3,5 millions de juifs recensés en Pologne en 1939, 250 000 seulement ont survécu à la guerre.

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