L'otage non-identifié de l'Hyper-Cacher de Vincennes raconte ce qu'il a fait

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André L'otage non identité de l'hyper-cacher de vincennes raconte

« PERSONNE D’AUTRE NE MOURRA »
Le neuf janvier, le jour de l’attentat contre l’Hyper Cacher à la porte de Vincennes, les sirènes de Paris ne se sont pas tues.

La nièce de Sammy  Ghozlan président du BNVCA ,une avocate, était en route pour l’Hyper Cacher quand elle a rencontré une amie juste à l’extérieur du magasin.
Il était 13 heures. Elles se sont arrêtées pour bavarder.
Soudain, un africain musclé l’a dépassée avec son sac à dos. Il l’a heurtée à l’épaule. Quelques instants plus tard, elle a entendu des coups de feu.

Elle a aussitôt appelé son oncle. Il se trouve que Ghozlan connaissait le propriétaire du magasin. Il lui a envoyé un texto et s’est mis à appeler toutes les personnes qu’il connaissait dans la police parisienne.

12 jours plus tôt, le 28 décembre,  Sammy Ghozlan avait eu un pressentiment de mauvais augure et avait lancé l’un de ses nouveaux avertissements : « Le prochain attentat aura lieu dans une entreprise ou un magasin juif non surveillé. Le B.N.V.C.A. exige que tous les magasins juifs soient surveillés 7 jours sur 7, 24 heures sur 24 ». Un associé lui a dit : « Tu vas trop loin, Sammy ».

Dans les comptes-rendus journalistiques sur l’attentat à l’Hyper Cacher, un homme est désigné sous les termes « otage non identifié ».

Je l’ai rencontré à Paris, plusieurs semaines avant que les juges français ne demandent aux otages de ne pas parler des événements qui se sont déroulés dans le supermarché.

Son récit n’a jamais été rendu public.
Pendant les cinq heures où Coulibaly a retenu 19 personnes en otage, André, comme il tient à ce qu’on l’appelle, a été le seul à se retrouver de longs moments en tête à tête avec le preneur d’otages.

Quand il a fini par être libéré avec les autres otages qui avaient survécu, il a passé plusieurs heures à renseigner les services de l’anti-terrorisme. On l’a félicité pour son sang-froid ; il a rédigé un témoignage de 10 pages et a rencontré le Premier ministre Valls lors d’une réception. Peu de temps après, André s’est mis en congé de son travail, craignant pour sa vie.

André a 43 ans et travaille comme informaticien pour plusieurs clients, parmi lesquels des cabinets d’avocats et des banques.
Il est juif, mais non religieux, et ne mange pas casher. Il avait entendu parler de Sammy Ghozlan, mais n’avait jamais accordé d’attention particulière au B.N.V.C.A.

Comme tout le monde à Paris, il avait été pas mal secoué par l’attentat dans les bureaux de Charlie Hebdo et, le vendredi 9 janvier, sa petite amie et lui prirent la décision de ne pas sortir ce week-end là.
L’Hyper Cacher est connu pour ses hors-d’œuvres – taboulé, houmous – préparés le jour même sur place.

Quelques instants après être entrés dans le magasin pour acheter des hors-d’œuvres pour le week-end, ils ont entendu des coups de feu et se sont précipités au sous-sol avec d’autres clients du magasin pour se cacher.

Quelques minutes plus tard, un autre client est arrivé en courant et leur a dit : « Il va tous nous tuer si vous ne remontez pas ». André et sa petite amie sont remontés avec les autres et ont découvert les cadavres, du sang répandu sur le sol et un Coulibaly en colère : « Est-ce qu’il y a quelqu’un qui s’y connaît en informatique ici ? »

Pour André, l’africain au visage lisse était à l’évidence « un gars des banlieues ». Il eut le sentiment immédiat que Coulibaly avait une double personnalité. Il lui fit l’impression d’être à la fois un étudiant peu sûr de lui et un terroriste de fraîche date, comme s’il tirait ses connaissances du manuel de Daesh qui inspire des djihadistes en herbe, issus de milieux sociaux défavorisés, à se métamorphoser en monstres capables de décapitation.

« Cela leur donne un sentiment de pouvoir », commente André. Il devint clair pour André que, malgré tout son entraînement, Coulibaly ne possédait pas les compétences techniques nécessaires pour accomplir ce qui apparaissait comme une tâche essentielle : le téléchargement des images du carnage qu’il avait enregistrées avec sa camera GoPro, le montrant en train de massacrer quatre personnes dans les premières minutes de l’attaque.

« Il voulait pouvoir les diffuser immédiatement sur des sites djihadistes », expliqua André. De manière tout aussi urgente, Coulibaly voulait être en mesure de naviguer sur internet pour regarder les actualités. « Ce qui était urgent, c’était que ses images soient téléchargées pendant qu’il se trouvait dans le magasin, pour susciter d’autres attentats dans Paris ».

Coulibaly s’était précipité à l’intérieur du magasin avec au moins une Kalachnikov, une mitraillette Scorpion, deux pistolets Tokarev, des couteaux, des munitions et un ordinateur portable couleur argent, avec des instructions expliquant comment télécharger ses images, et ce qu’il devait dire aux médias.

Mais ce qu’il n’avait pas apporté, c’était l’équipement lui permettant d’être connecté à internet sans Wifi. L’Hyper Cacher n’avait pas de Wifi.

En outre, Coulibaly avait oublié d’emporter son chargeur, et son portable n’avait pratiquement plus de batterie. Dans le bureau de l’épicerie, sa frustration augmentait. « Il voulait absolument se connecter », dit André.

André se porta volontaire pour l’aider. Au cours des cinq heures qui suivirent, André fit des allers-retours entre le bureau et le magasin tandis que Coulibaly oscillait entre rage et calme.

À un moment, Coulibaly interrogea les otages et apprit qu’André n’avait jamais mis les pieds dans l’Hyper Cacher avant. « Waouh, c’est pas de chance », s’exclama Coulibaly.

André est un homme mince, aux mains délicates et aux grands yeux expressifs. Il est facile de comprendre pourquoi Coulibaly ne l’a pas trouvé menaçant. Sa taille, cependant, masque sa force physique et sa discipline. Le jour où nous nous sommes rencontrés, il portait des tennis en daim violet et une écharpe de soie grise enroulée autour du cou.

Sa tâche initiale consista à connecter Coulibaly à Internet. « Tu es sûr de savoir ce que tu fais » ? lui demanda Coulibaly, tout en tournant autour de lui avec ses armes.

« J’essayais simplement de me concentrer », raconte André. « Je lui expliquais ce que je faisais au fur et à mesure. Je l’appelais constamment ‘monsieur’ et je m’adressais à lui en le vouvoyant, une façon de lui témoigner mon respect. Je voulais qu’il reste calme. Je savais qu’il avait déjà tué quatre personnes et j’en fis ma mission : personne d’autre ne mourra. Je lui ai dit : ‘On n’a pas besoin de Wifi. Je peux vous connecter à Internet. »

André attrapa un câble de l’imprimante de l’Hyper Cacher, l’utilisa pour brancher l’ordinateur de Coulibaly sur la connexion Internet du magasin et ouvrit un navigateur Web.

Il aurait pu utiliser une application qui n’aurait pas laissé d’empreinte – comme Tails, le choix d’Edward Snowden – mais un navigateur, comme le savait bien André, est facilement identifiable.

Très vite, Coulibaly eu accès aux trois chaînes d’information qu’il avait réclamées, France 24, Canal+ et BFMTV, le réseau d’information principal du pays, que Coulibaly était déterminé à contacter.

André était toujours à ses côtés. « Mets-moi en contact avec le service des informations », lui ordonna Coulibaly, mais il tenait son portable tourné de manière à empêcher André d’apercevoir directement l’écran.

Ce que celui-ci réussit à voir fut un ensemble d’instructions complexes que Coulibaly avait téléchargé et essayait de suivre.

Finalement en ligne avec BFMTV, Coulibaly se lança dans une déclaration décousue à propos de sa mission pour venger le Prophète et tuer les juifs.

Quand il raccrocha, il continua à parler à André et, de temps en temps, aux autres dans le magasin. Il autorisa les otages à déjeuner. « Je vais vous servir », lui dit André, ce qui mit Coulibaly en colère. « Je ne t’ai pas donné cet ordre », rétorqua Coulibaly.

Les autorités suivirent une partie des paroles prononcées par Coulibaly ce jour-là lorsqu’elles réussirent à intercepter un téléphone Samsung Galaxy que Coulibaly avait emprunté à l’un des clients, mais beaucoup furent perdues.

À André, il admit qu’il avait tué la policière à Montrouge et qu’il opérait en collaboration avec Cherif et Said Kouachi, les frères responsables du massacre à Charlie Hebdo. « Il m’a dit: ‘Il y a beaucoup de gens comme moi qui se préparent maintenant dans les pays arabes.’ Il m’a déclaré, à moi et aux autres aussi : ‘Je suis pas fou. On comprend le Coran. On comprend le bien et la voie à suivre.’ » André trouva que Coulibaly employait un français peu sophistiqué, dépourvu de subjonctifs. Pourtant, au téléphone avec les médias français, il se mit à parler un français plus soutenu, comme s’il avait répété un discours plus formel.

Ce qu’André ne révéla jamais à Coulibaly était qu’en fait, au début de sa carrière, il avait enseigné dans une banlieue sensible. « La France était différente à l’époque », me dit-il.

« Dans les années 90 nous n’avions pas de problèmes. J’avais des élèves qui me rappelaient Coulibaly. Ils fonctionnaient en dehors du système. Nous étions formés pour travailler avec eux. » La première étape, explique-t-il, consistait à toujours leur témoigner notre respect. « Je savais les écouter et ne pas discuter avec eux. Je ne les tutoyais pas. Pas avant qu’ils commencent, eux, à me tutoyer ».
André ne raconta pas à Coulibaly un autre fait essentiel de sa vie : au nombre de ses clients, il en comptait qui avaient leurs entrées dans des ambassades étrangères.

Depuis la chambre froide au sous-sol de l’Hyper Cacher, il avait envoyé des textos à ses contacts. La section anti-terroriste a gardé son téléphone, m’a-t-il dit, mais André a recomposé une version de ses messages : « Très urgent. Attentat terroriste à Hyper Cacher. Déjà des morts ».

Il remarqua qu’il n’avait que deux barres sur son Samsung Galaxy et eut peur que le message ne passe pas. Il en envoya rapidement un autre : « Suis en bas dans chambre froide ». Et encore un autre : « Suis à Hyper Cacher Porte Vincennes. Quelqu’un avec arme et déjà des morts ».

Plusieurs fois cet après-midi là, Coulibaly, finalement calme, demanda à André : « Tu comprends pourquoi je fais ça ? Tu comprends pourquoi je suis là ? Je suis là parce que le Prophète m’a donné un ordre. Je suis là pour empêcher la guerre dans les pays arabes ».

« Je lui ai répondu: ‘Je comprends ce que vous dites’. J’ai pris un ton neutre, comme un prof. Je voulais qu’il me regarde dans les yeux et qu’il voie que je n’étais pas en colère. J’ai ajouté : ‘Je suis là et je vais essayer de vous aider’. » André pense qu’il espérait partager un peu de sa conviction ou peut-être entendre ce mot qui en français marque la connivence : « Exactement » !

En revivant la scène, André se met à trembler légèrement. Il consulte un psychologue depuis janvier, comme sa petite amie, qui ne peut toujours pas prendre le métro. Il a peur d’être reconnu et craint pour sa vie. « Il disait sans cesse : ‘Je ne suis pas responsable. Je dois le faire. Ça n’a rien de personnel.’ Il voulait que je reconnaisse son point de vue d’une manière ou d’une autre. Et ce qui l’avait conduit à devoir faire ça. Il avait besoin d’être entendu ».

Source Vanityfair 

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