Documentaire NAZA : Raviv Drucker refuse de cautionner des témoignages invérifiables

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Documentaire NAZA : Raviv Drucker refuse de cautionner des témoignages invérifiables

Raviv Drucker, figure du journalisme d'investigation israélien et adversaire déclaré de Benyamin Netanyahou, a refusé de valider le documentaire « NAZA ». Face à son coréalisateur Yuval Abraham, il a pointé un film bâti sur 24 témoignages anonymes impossibles à vérifier.

Par Claudine Douillet I le 27 septembre 2026

Le désaveu ne pouvait pas venir d'un camp plus inattendu. Raviv Drucker, journaliste d'investigation réputé pour ses enquêtes contre Benyamin Netanyahou, n'a pas ménagé Yuval Abraham, coréalisateur du documentaire « NAZA », lors de son passage sur la Chaîne 13 le lundi 14 septembre. Son constat est sans appel : jamais il n'aurait diffusé un film construit sur des bases aussi fragiles.

Un documentaire primé à Venise, une tempête en Israël

Le titre du film reprend l'abréviation militaire hébraïque désignant les dommages collatéraux. Le documentaire porte sur le ciblage assisté par intelligence artificielle et sur les seuils de pertes civiles calculés avant les frappes israéliennes à Gaza. Ce film de 80 minutes signé Yuval Abraham et Rachel Szor a remporté le Prix spécial du jury à la Mostra de Venise, deux jours après une première saluée par une longue ovation. Il est coproduit par le Guardian et par Jonathan Glazer, réalisateur de « La Zone d'intérêt », et succède à « No Other Land », oscarisé en 2025.

Vingt-quatre témoins sans nom ni unité

« En tant que journaliste, je n'aurais jamais diffusé ça », a tranché Drucker face à Abraham. Il a estimé qu'aucun élément public ne permettait de confirmer de façon indépendante les accusations, faute de connaître les noms et les unités des 24 soldats anonymes. Sans ces données, impossible de savoir si ces militaires avaient réellement accès aux informations qu'ils affirment détenir.

Drucker avait déjà exposé ses réserves la veille de l'entretien, dans une tribune publiée par Haaretz. Il y regrettait que des soldats se décrivent comme les rouages d'une machine ayant tué délibérément des milliers d'innocents sans qu'aucune date, aucun lieu ni aucun cas précis ne soit mentionné. Il rappelait avoir enquêté autrefois sur les témoignages de l'ONG Breaking the Silence et y avoir découvert plusieurs récits infondés, la mémoire humaine étant parfois trompeuse et le soldat ignorant souvent la situation d'ensemble.

Le doute sur les bombardements de quartiers entiers

Le journaliste s'attaque aussi au montage. Selon lui, l'enchaînement des séquences laisse croire que tuer des enfants gazaouis relevait du plaisir, alors que les propos d'un soldat sur la satisfaction dans son travail concernaient peut-être le sentiment de frapper le Hamas. Il conteste surtout le témoignage selon lequel l'armée de l'air aurait frappé des immeubles dans des quartiers où un quart des habitants n'avaient pas évacué, causant des centaines voire des milliers de morts. Sa réponse est nette : « Je ne connais pas ça, et à ma connaissance, ça ne s'est pas produit. »

À l'antenne, il a enfoncé le clou : « Il y a dans votre film des soldats qui disent qu'on a tué des centaines de personnes dans des bombardements. Comment pouvez-vous vérifier un truc pareil ? »

Abraham retourne l'accusation contre les médias israéliens

Pris de court, Yuval Abraham n'a pas répondu sur le fond mais a déplacé le débat. Il a mis en avant le partenariat avec le Guardian, affirmant que l'équipe éditoriale du quotidien britannique avait eu accès aux rushes et que l'identité des témoins comme les cas évoqués avaient été vérifiés. Puis il est passé à l'offensive : pourquoi Drucker n'a-t-il jamais diffusé le moindre sujet sur la politique de tir de l'armée à Gaza ? Il l'a invité à faire d'abord un film sur la guerre à Gaza, ce que le journaliste n'a pas fait en trois ans, avant de se permettre des comparaisons.

La réponse de Drucker : il a lui-même enquêté sur ce terrain à plusieurs reprises, sans jamais pouvoir confirmer les témoignages les plus troublants. « Soit je n'ai pas réussi à confirmer l'événement, soit il s'est avéré qu'ils n'étaient pas exacts », a-t-il expliqué. Il a néanmoins reconnu que les médias israéliens n'avaient pas suffisamment traité la question des dommages collatéraux au début de la guerre.

Un critique qui n'est pas un adversaire

Le poids de ce désaveu tient à la personnalité de son auteur. Drucker fait partie des rares Israéliens à avoir vu le film dans son intégralité, qu'il a à la fois salué et critiqué pour son manque de contexte. Il a confié n'avoir jamais eu autant de mal à regarder un film.

Sur X, il a aussi dénoncé la campagne de haine visant les deux cinéastes, qu'il juge laide et dangereuse. Ce n'est donc pas un procureur hostile qui démonte la méthode, mais un confrère qui partage une partie des inquiétudes du film et refuse pourtant d'en valider les preuves.

Sous sa publication de l'entretien, de nombreux internautes ont salué la qualité de ses questions et reproché au réalisateur ses esquives et l'absence d'une véritable enquête journalistique. À l'inverse, une chroniqueuse de Haaretz a estimé que Drucker et ses confrères auraient dû produire eux-mêmes une enquête de ce type plutôt que d'en publier la critique.

Tsahal et le gouvernement en ordre de bataille

Le chef d'état-major Eyal Zamir a qualifié le film de calomnie et de déformation délibérée de la réalité, et chargé les juristes militaires d'étudier d'éventuelles mesures, dont une enquête sur une possible fuite de documents classifiés. Face au refus des réalisateurs de lui fournir une copie, Tsahal a envoyé un représentant assister à une projection à Bologne, qui a donné lieu à un rapport interne. Un responsable militaire affirme que les témoins n'avaient accès qu'à une seule étape du processus de renseignement et ne peuvent donc décrire que sa phase préliminaire. Il reproche aussi aux cinéastes de ne pas avoir soumis leurs accusations à l'armée avant publication, la privant de droit de réponse.

Le ministre de la Culture Miki Zohar a demandé au ministère de l'Intérieur d'examiner si le retrait de la citoyenneté des deux cinéastes était envisageable. Benyamin Netanyahou a annoncé une loi permettant de retirer la citoyenneté aux personnes qui diffament les soldats ou l'État à l'étranger. Le président Isaac Herzog a écarté cette hypothèse, sans chance d'aboutir selon lui, tout en qualifiant le film de honte.

Ce que révèle l'échange Drucker-Abraham

Au-delà du fracas politique, la confrontation de la Chaîne 13 pose la seule question qui vaille pour un documentaire d'accusation : ce qui est affirmé peut-il être vérifié ? Venue d'un journaliste que nul ne peut soupçonner de complaisance envers le gouvernement, la réponse de Raviv Drucker est négative. Un prix à Venise ne remplace pas une date, un lieu, une unité.

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