Ce que révéle les boites noires des blindés de Tsahal le 7 octobre 2023

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Ce que révéle les boites noires des blindés de Tsahal le 7 octobre 2023

Les ingénieurs qui écoutent les « boîtes noires » des blindés de Tsahal du 7 octobre « On entend les derniers instants d'un soldat »

Merkava, Namer, Eitan : les ingénieurs qui reconstituent les combats du 7 octobre.
Sous le feu pour récupérer les données des blindés : le récit inédit des ingénieurs de la Défense

Ils entendent les dernières secondes des combattants. Pour la première fois, les ingénieurs de la direction des blindés du ministère israélien de la Défense racontent comment ils extraient et décryptent les « boîtes noires » des chars Merkava et des blindés Namer et Eitan touchés au combat, pour retrouver des otages, reconstituer les batailles et mieux protéger les équipages.

Par Claudine Douillet I 7 octobre

La base, quelque part dans le centre d'Israël, ne paie pas de mine : quelques bâtiments préfabriqués. C'est pourtant là que travaillent les cerveaux de la direction Merkava et véhicules blindés du ministère de la Défense, l'organisme national qui conçoit, produit et remet en état les blindés de Tsahal. Soldats, officiers et ingénieurs civils, dont les compétences en algorithmes et en ingénierie vaudraient des fortunes dans le privé. Restés dans l'ombre depuis trois ans, ils ont accepté de parler à Ynet.

Une mission sous le feu

Dès les premiers jours de la guerre, une mission sans précédent leur est confiée. « Les images des blindés qui ont combattu lors des premières batailles défensives, celles que vous avez vues ensuite dans les médias, viennent du travail minutieux de nos équipes », raconte le lieutenant-colonel M., chef du service logiciel et cyber.

Il faut rejoindre physiquement les chars et les Namer sur le terrain, en pleine zone de combat près de Gaza, pour en extraire vidéos, enregistrements audio et données de télémétrie. L'objectif : trouver la moindre piste sur les otages et reconstituer le déroulement des combats.

« Ce n'est vraiment pas quelque chose pour lequel les ingénieurs logiciels s'entraînent en temps normal », sourit l'officier. Envoyer des officiers technologiques de haut rang au cœur des combats a exigé une autorisation au plus haut niveau. Casqués, en gilet pare-balles, armés, les ingénieurs partent vers le sud avec ordinateurs, câbles et disques durs, aux côtés du commandant Michael, chef de la section des systèmes électriques.
Le lendemain, de nouveaux Namer sont touchés. Deux agents du Shin Bet et une escouade de combattants sont affectés à leur protection.

Dans des habitacles sombres et endommagés, l'équipe pratique ce qu'elle appelle une « chirurgie technologique ». Les données sont transmises directement au commandant de la région Sud et aux équipes chargées de retrouver les disparus. Elles fournissent des indications cruciales sur les otages. Elles prouvent aussi que les équipages ont combattu avec acharnement, démentant les rumeurs d'abandon de positions qui circulaient dans la confusion des premiers jours.

Comment on reconstitue une bataille

Après les premiers jours, le travail s'organise et une salle d'opérations dédiée est créée. Le lieutenant-colonel T., chef du service de contrôle, décrit deux équipes complémentaires. La première, composée d'ingénieurs logiciels et électriciens, extrait les données brutes, la navigation et les enregistrements. La seconde, composée d'ingénieurs mécaniciens et spécialistes des matériaux, mène une analyse balistique physique : angle d'impact, type d'arme utilisée par l'ennemi, distance de tir.

« Au début, une quarantaine de boîtes noires arrivaient ici chaque jour », raconte A., ingénieur informaticien civil. « Nous retranscrivions tout à la main, heure après heure. » L'équipe a ensuite développé un logiciel d'intelligence artificielle qui fusionne audio, vidéo et télémétrie dans un seul environnement et reconstitue la bataille sous forme de chronologie animée.

Des leçons transformées en protection

Ces analyses ont des effets immédiats. Lorsque l'unité identifie l'usage croissant par le Hamas de drones larguant des explosifs sur les blindés, la direction conçoit une structure de protection installée au-dessus des véhicules, surnommée la « pergola ». Selon elle, cette parade a éliminé la menace des drones pour ces blindés.

Les expertises balistiques ont aussi servi dans des enquêtes sensibles, dont celle sur l'obus de char tiré sur la maison Pessi au kibboutz Beeri, et dans l'élaboration des réponses officielles de Tsahal aux accusations portées contre Israël à l'étranger.

« Il appelle ses amis, déjà morts »

Le coût psychologique est immense. « Au bout du compte, on entend un homme dans les dernières secondes de sa vie », confie le commandant M. « Il parle à la radio et personne ne lui répond. Il n'y a que des grésillements. Il appelle ses amis par leur nom, alors qu'ils sont déjà morts. C'est un moment très difficile, qui reste avec moi. »

Les ingénieurs ne parlent pas aux familles endeuillées, mais ils mesurent leur besoin de savoir. « Elles demandent chaque information », explique le commandant T., chef de la section des systèmes de conduite de tir. « C'est un puzzle qu'elles mettent des mois à assembler, et soudain elles trouvent chez nous la pièce manquante. »

Par précaution, les enregistrements ne portent pas de noms, seulement des fonctions : chef de char, pilote, chargeur. Mais Israël est un petit pays. La crainte de reconnaître une voix est permanente. Un jour, elle s'est réalisée : un proche d'un des chefs d'équipe se trouvait dans un char touché. Il a été immédiatement écarté du dossier.

Un officier n'oublie pas la mort de 11 soldats de la brigade Givati dans un Namer frappé à Gaza. « C'est un événement dévastateur qui ne me sort pas de la tête », confie-t-il. Il s'est demandé pendant des jours si les systèmes conçus par son équipe n'avaient pas été à la hauteur, avant de comprendre qu'un angle de tir très précis était en cause. Depuis, il travaille sans relâche à améliorer la protection. Tous le disent à leur manière : ils pourraient gagner beaucoup plus ailleurs, mais nulle part ils ne trouveraient un tel sens à leur travail.

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