Affaire Leo Frank : seul Juif lynché et pendu par l'élite politique de Géorgie

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Affaire Leo Frank : seul Juif lynché aux États-Unis, pendu par les notables de Géorgie

 

Le parquet du comté de Fulton examine la condamnation de Leo Frank, directeur d'usine juif condamné à tort selon ses défenseurs pour le meurtre d'une adolescente en 1913, puis lynché par une foule en 1915. Plus d'un siècle après, sa famille spirituelle attend toujours une réhabilitation complète.

Par Claudine Douillet I Le 28 septembre 2026

Un dossier jugé « prioritaire » par le parquet d'Atlanta

Le bureau du procureur du comté de Fulton a confirmé que le dossier de la condamnation de Leo Frank est en cours d'examen par une unité placée sous l'autorité de la procureure Fani Willis. Il s'agit de la Conviction Integrity Unit, chargée de revoir les condamnations anciennes. Selon son porte-parole Jeff DiSantis, une décision sur la suite à donner sera annoncée à l'issue de cet examen, et le dossier est considéré comme une priorité. En août 2025, pour le 110e anniversaire du lynchage, la chaîne Atlanta News First rappelait que le dossier restait toujours à l'étude. À ce jour, aucune décision publique n'a été annoncée.

Le meurtre de Mary Phagan, avril 1913

Le 26 avril 1913, Mary Phagan, 13 ans, se rend à la National Pencil Company d'Atlanta pour toucher sa paie de 1,20 dollar auprès de son patron, Leo Frank. Elle n'est jamais revue vivante. Le gardien de nuit Newt Lee découvre son corps le lendemain à l'aube dans le sous-sol de l'usine. L'enquête se concentre rapidement sur le directeur de l'usine, Leo Frank, qui est juif et clame son innocence.

Un procès sous la pression de la foule

Le procès s'ouvre le 23 juillet 1913 devant le tribunal du comté de Fulton, dans un climat où l'opinion publique tient Frank pour coupable. Ses avocats, Luther Rosser et Reuben Arnold, subissent une pression publique et un antisémitisme considérables. Le témoin vedette de l'accusation est Jim Conley, gardien de l'usine. La défense fait citer plus de cent témoins en un mois, mais le jury déclare Frank coupable et il est condamné à la pendaison. La Cour suprême des États-Unis rejette son recours par sept voix contre deux, le juge Oliver Wendell Holmes signant une opinion dissidente restée célèbre.

Le lynchage de Marietta

En 1915, le gouverneur de Géorgie John Slaton commue la peine de mort en réclusion à perpétuité. La décision provoque la fureur en Géorgie. Le 16 août 1915, Frank est enlevé de sa cellule de la prison de Milledgeville, conduit à Marietta et pendu le lendemain. Personne n'a jamais été poursuivi pour ce lynchage. Une plaque historique signale aujourd'hui le lieu, au 1157 Roswell Road à Marietta.

Les bourreaux étaient les notables de Marietta

Les hommes qui ont arraché Leo Frank à sa cellule n'étaient pas une bande de marginaux. Parmi eux figuraient l'ancien gouverneur de Géorgie Joseph M. Brown, Eugene Herbert Clay, ancien maire de Marietta devenu plus tard président du Sénat de Géorgie, un juge du tribunal des successions du comté de Cobb, des élus de l'Assemblée générale, un ancien shérif du comté et E. P. Dobbs, maire de Marietta en exercice.
Ce dernier a prêté sa voiture au commando. Quelques jours avant le lynchage, l'ancien gouverneur Brown avait publié dans The Macon Telegraph un texte affirmant que le moment était venu pour le peuple de former des foules. Leo Frank, seul Juif connu à avoir été lynché aux États-Unis, a été pendu par l'élite politique, judiciaire et économique de la ville.

L'impunité organisée

Selon le New York Times de l'époque, les responsables de Marietta ont choisi de ne pas engager de poursuites. Deux enquêtes ont bien été ouvertes dans les semaines suivantes, mais tous les témoins ont déclaré ne pouvoir identifier aucun des lyncheurs. Et pour cause : Eugene Herbert Clay, l'un d'eux, était alors le procureur qui aurait dû poursuivre les assassins. Pendant des décennies, les noms ont circulé à Marietta sans jamais être publiés, y compris par le rédacteur en chef adjoint du Marietta Daily Journal, qui reconnaissait les connaître depuis longtemps. Plus d'un siècle après, la Géorgie refuse toujours de reconnaître officiellement l'innocence de Frank et de nommer ses assassins. This day in Georgia history: The Lynching of Leo Frank – WSB-TV Channel 2 - Atlanta +4

Naissance de l'ADL et choc pour les Juifs américains

L'affaire reste l'un des exemples les plus notoires d'antisémitisme de l'histoire américaine. Elle a mobilisé les communautés juives de tout le pays et conduit à la création de l'Anti-Defamation League, consacrée à la lutte contre l'antisémitisme. Robert Wittenstein, représentant de l'ADL, a raconté qu'à l'époque sa grand-mère, enfant, avait été envoyée en train à Birmingham pour échapper aux violences visant les commerces juifs d'Atlanta.

Le témoignage tardif d'Alonzo Mann

En 1982, Alonzo Mann, qui se présente comme l'assistant de bureau de Frank au moment du crime, déclare au quotidien The Tennessean avoir vu Jim Conley porter le corps de Mary Phagan le jour de sa mort. Un consensus s'est depuis formé autour de l'idée que le véritable meurtrier était Conley, devenu le témoin principal de l'accusation contre Frank.

Une grâce posthume sans réhabilitation

En 1986, la commission des grâces de Géorgie accorde à Frank une grâce posthume, sans se prononcer sur sa culpabilité, en invoquant l'incapacité de l'État à le protéger et à juger ses assassins. La commission avait alors estimé impossible de trancher de manière définitive la question de sa culpabilité. C'est précisément cette ambiguïté que ses défenseurs veulent effacer.

2019, la création d'une unité pour rouvrir le dossier

En 2019, le procureur Paul Howard crée la première Conviction Integrity Unit d'un parquet de Géorgie, avec comme premiers dossiers l'affaire Leo Frank et celle des enfants disparus et assassinés d'Atlanta. L'ancien gouverneur Roy Barnes est nommé consultant et se dit alors convaincu que l'innocence de Frank sera démontrée. En 2020, Fani Willis bat Paul Howard, son ancien patron, à l'élection au poste de procureur.

Des années de retard liées au dossier Trump

En août 2024, lors d'une commémoration au temple Kol Emeth, le rabbin émérite Steven Lebow, Roy Barnes et Robert Wittenstein de l'ADL ont exigé de Fani Willis qu'elle mène la réhabilitation à son terme. Roy Barnes, devenu avocat de Fani Willis dans les enquêtes visant sa conduite, affirmait en 2025 que le parquet recommanderait l'annulation de la condamnation une fois l'affaire Trump passée, sans pouvoir donner de date. Le dossier électoral Trump a été retiré à Fani Willis en novembre 2025. L'obstacle invoqué a donc disparu.

« Parade », le musical qui ravive la mémoire

L'annonce du parquet est intervenue alors que « Parade », comédie musicale de Broadway récompensée aux Tony Awards, était jouée pour la première fois à Atlanta, au Fox Theatre. La troupe a visité le musée Breman, qui expose des documents judiciaires, des pièces d'enquête et des souvenirs de la famille Frank. Le rabbin Lebow, qui a fait de cette réhabilitation le combat de sa vie, résume l'enjeu : « nous ne pouvons pas bâtir un avenir juste tant que nous n'avons pas réparé notre passé ».

La famille Phagan s'y oppose

Mary Phagan-Kean, petite-nièce de la victime, maintient que Frank est l'assassin, conteste le rôle de l'antisémitisme dans le procès et affirme que le spectacle propage de fausses informations. Les historiens de référence, à commencer par Leonard Dinnerstein, voient au contraire dans l'antisémitisme d'Atlanta l'une des causes centrales de l'affaire. L'historien écrit que la judéité de Frank a exacerbé les réactions du public dès son arrestation.

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