Le grand remplacement sémantique d’Alain Soral : de l’antisémitisme à la judéophobie de Melany Gaudry

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Le grand remplacement sémantique d’Alain Soral : de l’antisémitisme à la judéophobie

Le grand remplacement sémantique d’Alain Soral : de l’antisémitisme à la judéophobie

Lors de son récent face-à-face avec Thomas Guénolé, Alain Soral a tenté une substitution sémantique majeure : rejeter le qualificatif d’antisémite pour s’autoproclamer
« judéophobe ». Derrière ce glissement lexical se cache une stratégie d’inversion victimaire redoutable qu’il convient de déconstruire.

Nous sommes le 28 août 2026 quand a lieu le débat très attendu entre l’essayiste d’extrême droite Alain Soral et le politologue Thomas Guénolé.
Voilà près de six mois que le fondateur d’Égalité et Réconciliation est exilé en Russie pour échapper à la justice française.
Cette dernière l’a condamné pour apologie du terrorisme lors des attaques du 7 octobre 2023, ainsi que pour avoir financé la propagande iranienne via « l’Axe de la résistance ».

En dépit de l’épée de Damoclès judiciaire qui pèse sur ses épaules, le complice de Dieudonné refuse de faire profil bas. Reconverti en soutien du Kremlin et désormais intime de l’idéologue ultra-nationaliste russe Alexandre Douguine, l’ancien poulain de Jean-Marie Le Pen multiplie les saillies antisémites tout en jetant régulièrement l’opprobre sur l’Occident, qu’il qualifie à loisir de « dégénéré ».

Diffusé sur la chaîne YouTube de Soral, l’émission devient, sans surprise, le théâtre de la désolation intellectuelle la plus totale. Acculé par Thomas Guénolé, Alain Soral, devenu un énième rouage de la désinformation prisé par le Kremlin pour déstabiliser les débats démocratiques européens, exhume alors une arme lexicale d’envergure.
En substituant la « judéophobie » à l’antisémitisme, il tente une subversion sémantique visant à banaliser la haine du Juif pour la faire passer pour une simple opinion, voire pour un acte de légitime défense intellectuelle. Décryptage.

Un hold-up étymologique 

Pour mesurer le caractère fallacieux du procédé soralien, il faut rappeler que le terme
« judéophobie » n’a pas été inventé dans les officines de la fachosphère.
Il possède une origine conceptuelle aussi légitime qu’autonome, que la droite radicale tente aujourd’hui d’annihiler.
Apparu en 1882 sous la plume du médecin et militant d’Odessa Léon Pinsker dans son célèbre pamphlet Auto-émancipation, cette acception désigne de manière scientifique la haine irrationnelle des Juifs.
Pour son auteur, la judéophobie s’apparente à une psychose collective qui tend à s’étendre dans les sociétés européennes contre un peuple minoritaire, alors sans terre ni État.

Plus récemment, l’historien Georges Bensoussan a repris le terme à la suite de Pierre-André Taguieff pour désigner spécifiquement les formes de haine anti-juive antérieures à l’invention de « l’antisémitisme » racial du XIXe siècle, mais également pour qualifier ses mutations contemporaines liées à l’antisionisme radical.

En s’appropriant ce mot, Alain Soral opère un renversement historique majeur.
Tout d’abord, il inverse le diagnostic. Là où Léon Pinsker utilisait la « judéophobie » pour décrire la folie du persécuteur, Soral l’utilise pour justifier la prétendue faute du persécuté. L

e mot ne désigne plus la psychose de celui qui hait ; il devient un outil de défense pour celui qui prétend « analyser » rationnellement un danger juif.
De plus, en se revendiquant « judéophobe » et non « antisémite », Soral, au-delà de se rendre coupable de négationnisme, tente aussi de s’affranchir de l’héritage de la Shoah qu’il qualifie déjà sur son site de « mythe shoatique ». L’histoire nous montre le travestissement : la judéophobie soralienne n’est pas une critique conceptuelle, c’est le recyclage d’une haine millénaire qui change de lexique pour ne pas avoir à s’avouer coupable devant la justice.

Pour comprendre le procédé, nous devons revenir à la racine des mots.
Le terme antisémitisme (de l’allemand antisemitismus) est apparu pour la première fois sous la plume du journaliste Wilhelm Marr dans son pamphlet Der Sieg des Judenthums über das Germanenthum (La victoire du judaïsme sur le germanisme) en 1879.

Bien qu’étymologiquement inexact - « Sémites » renvoyant à un groupe de peuples qui ne sont pas forcément de confession juive - l’antisémitisme entend se distinguer de l’antijudaïsme en donnant un aspect scientifique à la haine des Juifs. Il devient progressivement en Europe le nom d’un délit, avant de renvoyer, dès le début des années 1930, à une doctrine d’exclusion puis d’extermination.

En lui substituant la judéophobie, Soral opère un remplacement étymologique. Le suffixe -phobie renvoie médicalement et psychologiquement à la peur, à l’angoisse irrationnelle (comme l’arachnophobie ou la claustrophobie). Dans l’inconscient populaire, en se revendiquant « phobe », la peur se voit légitimée. L’inversion est totale dans la mesure où celui qui propage des thèses haineuses prétend agir sous le coup d’une menace.
La haine obsessionnelle se voit euphémisée, transformée en une réaction défensive face à un danger supposé.

Plus cynique encore, cette rhétorique tente de calquer son logiciel sur les catégories contemporaines du débat public. À l’heure où l’homophobie ou la transphobie sont analysées comme des discriminations systémiques à combattre, l’antisémitisme soralien tente de pirater ces concepts pour s’acheter un droit de cité. Si la « phobie » est une grille de lecture tolérée pour critiquer des dogmes ou exprimer des réticences sociétales, alors, selon ce calcul résolument pervers, la judéophobie devrait bénéficier de la même tolérance.

La rhétorique de l’inversion

Cette substitution linguistique, au-delà de détourner le procédé rhétorique de l’euphémisme politique, permet à l’essayiste d’extrême droite de déployer l’une de ses stratégies favorites : l’inversion victimaire.

Tout au long de son échange avec Thomas Guénolé, Soral a déroulé ce que les spécialistes des théories du complot qualifient de « mille-feuille argumentatif ». Accumulant les assertions invérifiables, mélangeant les critiques de la politique israélienne à des références talmudiques sorties de leur contexte, et citant ses propres ouvrages comme uniques preuves scientifiques, il n’a pas hésité à détourner le débat pour asseoir sa propre idéologie.
Dans ce contexte, la judéophobie devient l’alibi d’une obsession et un moyen d’avoir systématiquement raison face à son contradicteur.

En substituant un terme à un autre pour inverser les rôles de bourreau et de victime tels que les dépeint le triangle de Karpman, Soral, et plus largement la droite de la droite, opère ce que décrivait Orwell dans le chapitre 5 de son chef d’œuvre 1984 en « la destruction des mots » comme outil de propagande.
En effaçant le mot « antisémitisme » et sa charge criminelle, Soral détruit la mémoire du délit pour le remplacer par un concept d’autodéfense factice. Ce dernier prétend ne pas en vouloir aux Juifs pour ce qu’ils sont, mais pour le danger qu’ils représenteraient. Comme au temps de la crise sanitaire où il accusait les Juifs d’avoir créé le Covid-19 pour instaurer un nouvel ordre mondial, le complice de Dieudonné met en garde son auditoire contre un supposé contrôle des structures de pouvoir, de la finance ou des médias par des personnalités juives. Il va même  jusqu’à attribuer aux Juifs la responsabilité de l’incendie de Notre-Dame de Paris, un sujet qu’il avait déjà évoqué dans ses vidéos ouvertement antisémites « C’est parti mon qui-qui ».
C’est là que le piège se referme : refuser d’adhérer à ce délire obsessionnel revient, pour les adeptes de cette pensée, à faire « partie du système ». En se revendiquant judéophobe, l’essayiste d’extrême droite s’attribue le rôle du dissident courageux, somme toute d’un intellectuel clairvoyant avant l’heure.

Le faux débat

Ce débat pose une question fondamentale que les médias et les observateurs ne peuvent plus éluder : peut-on combattre ce détournement sémantique par des arguments rationnels ? La joute verbale traditionnelle n’est-elle pas obsolète quand l’échange n’a plus vocation à débattre mais à endoctriner ?

Thomas Guénolé, autrefois salarié du groupe Bolloré, est, a priori, entré dans l’arène avec l’ambition de récuser la validité des sources d’Alain Soral. Même si l’on accepte de considérer ses intentions comme louables - ce qui revient à faire abstraction de ses accointances -, la rationalité académique de ses arguments a cruellement fait grise mine.

Trois heures durant, le débat a donc offert à Soral ce qu’il cherchait depuis des années alors qu’il est ironiquement en exil : une opportunité de banaliser ses idées auprès d’un public élargi. Il paraît peu probable que Thomas Guénolé, averti des mécanismes soraliens et familiarisé au milieu télévisuel via son poste de chroniqueur pour le talk TPMP, ait pu ignorer cela. Pire encore, en acceptant de discuter de la judéophobie comme s’il s’agissait d’une catégorie politique légitime dans un débat, l’existence d’un « problème juif » a même été implicitement validée.

« Si la pensée corrompt le langage, le langage peut aussi corrompre la pensée. » Cette célèbre citation de George Orwell issue de son essai La politique et la langue anglaise (1946) résume à elle seule le piège rhétorique qui s’est jouée sous nos yeux le 28 août dernier.

Il est primordial de refuser le lexique d’un extrémiste quand celui-ci entend prendre en otage la sémantique pour promouvoir la haine de l’autre. La prétendue « judéophobie » d’Alain Soral n’est rien d’autre que l’avatar moderne, 2.0 et complotiste, de l’antisémitisme le plus traditionnel. Il coche d’ailleurs toutes les cases de la haine biologique et de l’essentialisation observée par Georges Bensoussan dans son ouvrage Une nouvelle histoire du sionisme.

Face aux procédés de manipulation sémantique, la plus grande des résistances intellectuelles consiste à restituer aux mots leur charge de vérité.  Au regard de la stratégie particulièrement fallacieuse d’Alain Soral dans son débat avec Thomas Guénolé, il convient de se rappeler que les mots ont un sens et que les nommer constitue un premier acte de résistance. La supposée « judéophobie » n’est ni une critique conceptuelle ni une posture de dissidence politique,

il s’agit du versant contemporain du vieil antisémitisme, parfaitement semblable à celui décrit par Wilhelm Marr en son temps. En subvertissant le concept de  Pinsker, la droite dure tente de s’offrir une respectabilité syntaxique pour échapper à l’opprobre de l’Histoire et aux tribunaux de la République. Notre devoir est clair : refuser de voir les racines de notre langue devenir vectrices de haine …

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