Steven Cohen ou lorsque la réalité provoque l'art

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scohen.jpgArticle paru dans "Nordeclair"

Steven Cohen lors d'une de ses représentations. Il évoque sa pratique artistique comme «une chirurgie sans anesthésie»Photo Marc Domage

L'homme vit à Lille de façon quasi anonyme, l'artiste est connu sur toutes les scènes internationales. Pourtant, Steven Cohen ne cultive pas le paradoxe.

Entre invisibilité et surexposition, il ne cesse d'interroger la « normalité ».

De lui, nous n'avions vu que des photos de ses performances. Des clichés montrant un corps tantôt exhibé dans sa quasi nudité tantôt outrageusement travesti. Un corps perturbant et perturbé par l'absence ou le surcroît d'accessoires. Cette indécence magnifiée apparaît toujours suspendue sur des chaussures aussi improbables que vertigineuses. Celui dont nous ne connaissions que l'ostentatoire monumentalité, apparaît presque fragile lorsqu'il nous ouvre la porte de sa maison. Perdu dans un grand pull noir, il porte un petit bonnet en coton et des sandales à grosses lanières.

Pour Steven Cohen, cet anonymat est voulu : « on ne devrait pas s'intéresser à un artiste mais uniquement à son travail ». Pourtant, son histoire est indissociable de son art. Né à Johannesbourg, dans une famille juive, Steven Cohen découvre tout à tour son homosexualité et la condition noire dans un pays où les Blancs sont au pouvoir. Son passage dans l'armée où il est interné sera déterminant. « Ce n'est pas moi qui étais fou, c'est l'institution où j'étais ». Débute alors son travail d'artiste à travers lequel il ne cessera d'interroger l'absurdité d'une société aliénée et aliénante. « Tout mon travail vient en réaction à quelque chose ». Qui a-t-il de plus provoquant ? Se présenter sur scène avec des crânes humains en guise de chaussures (Craddle), ou la possibilité de s'en procurer dans un grand magasin new-yorkais ?
L'obscénité n'est pas là où on la situe nous dit Steven Cohen.
Un art vivant
« Une photo d'un homme assassiné et un dossier de police trouvés dans une poubelle m'inspirent plus que n'importe quoi » : les objets dans leur diversité sont une source inépuisable de création pour Steven. Sa maison ressemble à une boutique d'antiquaire : une peau de zèbre côtoie un vieux poste téléphonique, tandis que des cloches en verre vides reposent sur des tables sans âge. Deux tutus en cours de réalisation trônent sur le sol.
Sur une étagère, d'énormes chaussures à motif panthère. « Ce sont des boîtes à bijoux pour enfants que j'ai trouvées dans un magasin . Je ne décide pas que je veux tel ou tel costume, je tombe sur quelque chose et après je me demande ce que je pourrais en faire ».
Se vêtir de tout ou de rien, faire le choix de la superposition ou de l'exhibition, sont autant de moyen d'interroger la société et ses représentations.
Selon le pays où il réalise ses performances, les réactions sont extrêmement différentes. Il nous montre un cliché pris lors de la Biennale d'Aichi à Nagoya. On le voit marchant dans la rue, son sexe caché par un costume pour enfant (trouvé au marché de Wazemmes). Personne dans la foule ne lui accorde un regard. « Seul un homme m'a fait un signe en cachant sa main derrière son attaché-case », raconte Steven Cohen. Signe que d'une société à l'autre, l'intrusion d'un « élément perturbateur » n'est pas ressentie et vécue de la même façon.
Pour The Craddle of Humankind, qui est actuellement en tournée, Steven Cohen a fait une exception à ses habitudes de création.
« Je voulais des habits de lumière ». Sur scène, il porte donc un costume en fibres optiques. Avec ce « spectacle », réalisé avec le soutien de l'association lilloise, Latitudes Contemporaines, Steven Cohen retrouve Nomsa, la nurse qui l'a élevé en Afrique du Sud. Il nous montre des photos de la vieille femme, puis une autre de lui enfant. Il y apparaît déguisé en fille, vêtu d'un bikini et coiffé d'une queue de cheval. Les questions d'identité, qu'elle soit raciale ou sexuelle, traversent son oeuvre. « L'artiste a le privilège de pouvoir se poser ces questions, et de tenter d'y apporter des réponses ». Aussi monstrueuses puissent-elles paraître.

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