Procès Fofana: les expertises psy

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Article d'Elsa Vigoureux, paru dans le Nouvel Observateur

Il  n'a pas été nécessaire de le supplier, ce mercredi. Youssouf Fofana voulait assister à l'audience. Les rapports des experts psychologues et psychiatres concernant ses co-accusés l'intéressent manifestement. Même s'il a cédé ce mercredi à quelques épisodes de somnolence.

Leïla A. est née en 1986, d'un père artisan peintre, et d'une mère d'origine kabyle devenue employée d'une chaîne hôtelière. Elle était la petite amie de Jérôme R. depuis deux ans environ lorsque Ilan Halimi a été enlevé. Elle trouvait que Jérôme R. avait changé de comportement d'un coup, elle n'arrivait plus à le joindre, il ne venait pas aux rendez-vous qu'elle lui fixait. Leïla a su à partir du 26 janvier 2006, jour où elle a revu Jérôme R., ce qui se passait. Que quatre geôliers étaient chargés de garder Ilan Halimi, que le jeune homme était séquestré dans un appartement vide de la rue Prokofiev.

Elle a été placée en garde-à-vue du 16 au 21 février 2006, puis envoyée en détention deux jours à Fleury-Mérogis. Depuis l'affaire, Leïla souffre de troubles du sommeil, prend des anxiolytiques et des somnifères.

Dans les conclusions de son rapport, la psychologue note que Leïla n'avait jamais renoncé totalement à sa relation avec Jérôme R., et n'a même jamais cru qu'il l'avait trompée avec Audrey L. Leïla a affirmé qu'elle « aurait subi des pressions de l'entourage parental du jeune homme », pour ne rien dire, se taire. Le père de Jérôme lui rappelant toujours qu'il l'aime, que c'est des erreurs de jeunesse comme on peut tous en commettre. « Actuellement, elle se défend et cherche à se disculper » de l'inculpation de non-dénonciation de crime, dont les conséquences la « font souffrir ».

« Mais elle ne semble par véritablement avoir intégré la gravité de sa position adoptée dans cette affaire », poursuit l'experte. Elle adopte une position de victime, « tant en raison d'un certain égocentrisme en lien avec sa maturité actuelle qu'en raison des sentiments qu'elle semble toujours encore éprouver pour son ami ». Et qui l'amène du coup à atténuer sa propre responsabilité,  « ainsi que celle de la personne aimée », Jérôme R., dans cette affaire.

Audrey L. s'est rendu au commissariat de Montrouge le 17 février. Elle venait dire aux policiers qu'elle n'était pas étrangère à l'affaire dont il était fait état dans la presse. Elle se reconnaissait aussi dans le portrait-robot diffusé.

Audrey L. est née en 1981, d'un père devenu maquettiste au Journal Officiel et d'une mère femme de ménage. Elle devait servir d'appât. Son rôle : aguicher des hommes dans le quartier juif, parce que ces gens ont de l'argent selon Youssouf Fofana. Audrey avait besoin d'argent, alors elle a accepté. Audrey est entrée dans un magasin de téléphonie, a demandé à un des vendeurs le numéro de l'autre, un certain Marc. Elle l'a appelé, pour lui dire qu'il lui plaisait, qu'elle allait le recontacter. Fofana l'a emmenée à Sceaux, pour lui montrer l'endroit où elle devrait attirer ces hommes. Des amis de Youssouf Fofana seraient cachés dans les buissons, ils captureraient la personne. Audrey a alors compris que sa mission serait de participer à un enlèvement. Elle a donc refusé d'aller plus loin.

Plus tard, son ami Jérôme R. lui aurait confié que quelqu'un avait été enlevé, qu'ils étaient plusieurs à le surveiller. Elle lui aurait proposé de l'aide. Il aurait refusé. Audrey ne savait pas où était séquestré le jeune homme. Elle s'est tu, parce qu'elle ne voulait pas dénoncer son copain, Jérôme R. Dans les journaux, elle a découvert la mort d'Ilan Halimi. Et s'est rendu à la police.

Audrey L. a expliqué au psychiatre qu'elle avait accepté le marché : « Mes parents devaient déménager de Bagneux, j'ai toujours entendu parler de problème d'argent... Ils me payaient mes études, je voulais être infirmière... » Et quand elle a appris l'enlèvement d'Ilan Halimi, elle dit « non, je n'ai pas pu dénoncer les faits, je n'ai pas pu dénoncer le mec que j'aimais ». Elle a décidé de se rendre à la police, parce que « c'est une question de morale... le portrait robot c'était même pas moi. »

L'expert psychiatre conclut ainsi son rapport : « L'examen d'Audrey L. a mis en évidence, chez elle, l'existence d'une névrose phobique ancienne et surtout d'une personnalité névrotique où dominent l'anxiété, la suggestibilité et un sentiment de culpabilité intense avec propension à la dépréciation de soi-même. Il existe une relation de cause à effet entre ces traits de personnalité névrotique et les actes qu'elle reconnaît avoir commis ».

Muriel I. est née en 1981, d'un père aujourd'hui retraité de la SNCF, et d'une mère agent de bureau dans une banque. C'est une amie d'enfance d'Audrey L. C'est à elle que cette dernière se confie début janvier 2006. Elle lui dit qu'elle avait dû charmer deux hommes, qu'elle devrait les rappeler pour les conduire là où des garçons, dont Jérôme R., procèderaient à leurs enlèvements. Muriel I. aurait tenté de dissuader son amie de participer à de telles opérations. Mais Audrey L. ne l'aurait pas écoutée. Muriel I. a raconté à l'experte psychologue qu'Audrey L. est revenue lui confier autour du 20 janvier que son petit ami Jérôme R. avait gardé un garçon séquestré.

Le 15 février, Muriel I. découvrait le portrait-robot de son amie dans la presse. Elle l'aurait alors poussée à aller au commissariat.
Muriel I. a expliqué à la psychologue qu'elle reconnaissait sa part de responsabilités, « parce que si j'avais pu prévoir j'aurais dénoncé, mais l'erreur commise c'est d'avoir douté des propos que son ami Jérôme R. lui a rapporté. (...) Je me suis dit, il lui a dit ça pour lui faire peur, ou pour se faire mousser.

Mais si je m'étais douté de tout ça, j'aurais dénoncé. Maintenant ,c'est trop tard, et vis-à-vis de la famille de ce jeune homme, j'ai peur de me retrouver en face d'eux, j'ai peur qu'ils me prennent pour un meurtrier (...) je ne l'assume pas, ce n'est pas moi, je n'ai pas voulu faire de mal à qui que ce soit, j'ai vu le juge, je suis effrayée (...) » Et d'ajouter : « Je vis mal le regard des autres sur cette affaire. Quoi que je fasse, même le jour du procès, je vais avoir une étiquette antisémite et je ne suis pas ça. Je ne peux pas assumer ça. Ce que j'assume, c'est l'erreur de ne pas avoir prévenu à temps, mais tout ce qu'ils ont fait, ce n'est pas moi. »

Guiri N'G. est né en 1988, d'un père « navigateur, qui faisait le tour du monde », et d'une mère femme de ménage. Lorsqu'il est examiné par les experts, il est mis en examen pour deux tentatives d'enlèvements. Dont un qui a échoué, où Fofana lui demandait de mettre le feu à un camion à Cachan. Youssouf Fofana lui avait aussi présenté deux filles, les « rabatteuses ». Guiri N'G. avait reconnu par ailleurs avoir gardé quelques heures Ilan Halimi.
Mineur, Guiri N'G. a été condamné pour vols. Juste avant d'être incarcéré, Guiri N'G. voulait s'engager dans l'armée, « pour m'enfuir d'ici, quitter la ville de Bagneux... marre ».
Il reconnaît « avoir fait trois heures en présence d'Ilan Halimi, avoir mis le feu à un camion pour une diversion, avoir accompagné une fille à Paris ».

Le psychiatre Jean-Claude Archambault évoque « un sujet intelligent, qui n'est pas influençable- sachant très bien se placer dans la relation ». Guiri N'G. ne parle pas de menaces de Youssouf Fofana, « je ne peux pas dire ça ». Il se situe plutôt dans une relation de service : « le fait que ce soit un grand de ma cité... il me demande un service, je le fais ». Guiri N'G pensait aussi « qu'il allait peut-être me récompenser en me payant ». Il reste perplexe devant els actes qu'il a commis : « Franchement, on ne savait pas que ça allait être si grave ». Et : « Je ne pense pas que c'est un meurtre prémédité... je ne pense pas qu'il l'ait tué exprès, en sachant que ça lui aurait rien rapporté. »
En  conclusion, le psychiatre estime que « le sujet ne présente pas un état dangereux, au sens psychiatrique du terme ».

Cédric B-S-Y est né en 1988, d'une mère martiniquaise, technicienne de surface, et d'un père guadeloupéen qui ne l'aurait pas reconnu. Vers l'âge de 15 ans, il a bénéficié d'un suivi judiciaire éducatif. Il a gardé Ilan Halimi dans le local technique. C'est Nabil M. qui le lui aurait demandé en lui précisant qu'il y avait de l'argent à se faire. « Dès le premier jour, j'ai pu constater que l'otage présentait des traces brûlures par mégots au niveau des côtes et du dos (...) En fait, Fabrice et moi, nous avons gardé l'otage pour dépanner sans même savoir combien on allait être payé ».

Le cinquième jour, Cédric B-S-Y est retourné au local vers 11 heures, comme d'habitude. Le local était vide. « Je vais à la cabine pour appeler Fabrice qui me dit : « c'est fini, c'est bon ! » Je suis retourné dans le local de ma propre initiative afin de le nettoyer, c'était ma mission. Je l'ai exécutée. »
Il explique sa participation à la séquestration d'Ilan Halimi : « Pour moi, dès que j'ai entendu, je me suis précipité... j'ai voulu me débrouiller tout seul, pas demander toujours à la maman. » Quand il a été conduit à la cave, il dit avoir été choqué, mais n'avoir pas pu reculer, « vu que j'ai vu ».

Il dit avoir craint que sa famille ne soit menacée. Pendant ses cinq jours de garde, Cédric B-S-Y dit « c'était la pression, je pensais à plusieurs choses en même temps », la crainte de la police, sa famille. Il dit avoir désapprouvé le fait que l'otage soit blessé au cutter : « Franchement, ça m'a choqué... mon cœur a fait un truc bizarre, comme si ça montait, ça descendait... je l'ai même soigné. Après ça, j'ai dit, je veux arrêter... Là, c'était trop dur. » Quelques jours plus tard, il apprend qu'Ilan Halimi est mort.

Cédric B-S-Y ne savait même pas qu'autant de personnes étaient impliquées dans cette affaire : « On dirait que j'étais un pion... Je ne savais même pas que c'était un juif, j'ai rien contre les juifs ».
Le psychiatre Jean-Claude Archambault note que le sujet a conscience de la gravité de cette affaire : « Elle est grave cette affaire, elle est super grave ». Et comme Ilan Halimi est mort : « encore plus grave que ce que je pensais ». L'expert en conclut que le sujet « ne présente pas un état dangereux pour la sécurité publique, dans le sens où il a conscience de la gravité des faits qu'il a commis ».

Fabrice P. est né en Martinique en 1986. Sa mère travaille aujourd'hui dans une maison de retraite. Son père qui ne l'a pas reconnu, a renoué avec lui, lorsqu'il avait une dizaine d'années. Il a été élevé par ses grands-parents marchands de poissons jusqu'à ses 18 ans.

A propos de la séquestration, de son rôle de geôlier: « Je l'ai fait du 2 au dimanche 5 février 2006. La semaine qui a suivi, j'étais en stage. » il passait alors tous les soirs. Il a raconté aux policiers qu'au début il n'a même pas vu Ilan par terre. Fofana lui avait juste demandé de le suivre dans les sous-sols d'un immeuble : « Youssouf m'a dit qu'il s'agissait de le surveiller et que ça ne durerait que trois jours. Moi je n'étais pas trop d'accord pour rester dans un endroit aussi petit, surtout avec la victime qui était attachée. Youssouf m'a dit que tout allait bien se passer.

Il m'a dit aussi que maintenant j'étais au courant et que si je n'acceptais pas, et qu'il y avait un problème il saurait d'où ça venait. Il ne m'a pas dit ce qu'il ferait. Mais j'ai compris que je ne pouvais pas reculer. » Fabrice P. a parlé avec Ilan Halimi : « je savais que c'était difficile pour lui. J'essayais de le rassurer en lui disant qu'il allait partir (...). Mais en même temps, j'osais pas trop lui promettre. Je lui proposais des cigarettes, je lui ai aussi acheté de la nourriture... » 

Fabrice P. a assisté à plusieurs scènes de violences infligées à Ilan Halimi. Il a vu Youssouf Fofana lui donner des coups de pieds dans le ventre. Il s'est opposé à Jean-Christophe G. qui le frappait sous prétexte qu'il était juif. Il a assisté à l'épisode du cutter. Pour les besoin d'un cliché de l'otage que Fofana voulait « gore », Samir A.A a coupé Ilan Halimi au visage avec un cutter : « Il voulait que Cédric et moi, on le fasse, mais nous n'étions pas d'accord ».

Le lendemain du départ d'Ilan Halimi, Fabrice P. a nettoyé le local. C'est Samir A.A qui le lui avait demandé, parce qu'il devait rendre les clefs au gardien.
Le psychiatre décrit lors de l'examen un jeune homme qui apparaît « anxieux, triste, en malaise ». Et ajoute : « Il fera état de sentiments de compassion à l'égard de la victime, qui nous sont apparus authentiques ». Et quand on lui demande pourquoi il n'a pas dénoncé les faits à la police, Fabrice P. répond : « j'y ai pensé, mais pour moi, c'était la crainte que les gens savent que j'ai dit ça. »
Pour l'expert, « le sujet ne présente pas un état dangereux  pour la sécurité publique dans le sens où il ne semble pas (...) avoir été l'initiateur des faits, et d'autre part il ressent un grand malaise, et se sent coupable ».

Samir A.A en 1978. Ses parents se sont séparés quand il avait 5 ans. Sa mère gère aujourd'hui un restaurant. Son père, algérien, travaillait à la fourrière. Il le voyait peu. Samir A.A a eu affaire à la justice à partir de 17 ans. Il est aujourd'hui père de trois enfants. Il fume du schitt depuis l'âge de 20 ans : « Je noyais mon amertume là-dedans et après c'était une spirale ». A l'époque des faits, Samir A.A consommait 15 joints par jours.

Samir A.A a accepté de « dépanner » Youssouf Fofana, qu'il surnommait « la crapule », et qu'il connaissait depuis l'âge de 15 ans, quand celui-ci lui a demandé de trouver un endroit où retenir quelqu'un deux ou trois jours. Quand il s'est rendu à l'appartement dont il avait fourni les clefs en demandant service au gardien Gilles S., il a découvert Ilan Halimi, allongé, menotté, les pieds attachés par du ruban adhésif, « complètement momifié ». Il a ensuite participé au transfert de l'otage vers la cave. C'est lui qui a donné un coup de cutter au visage de la victime pour une photo que Fofana voulait transmettre à la famille Halimi, afin d'obtenir la rançon espérée.

A l'expert, il confie : « cette scène là, elle me hante ». Enfin, Youssouf Fofana lui a raconté comment il avait tué Ilan Halimi, à coups de couteau dans la gorge, à la nuque, avant de l'asperger d'essence, de l'enflammer.
Samir A.A se défend devant le docteur Jean-Claude Archambault d'avoir été le second de Youssouf Fofana : « Moi je ne suis pas son second, second ça voudrait dire que je suis dans la connivence avec cette affaire là... Il n'y avait que moi qui était dans le quartier ». Alors les « petits », les geôliers, « se sont donnés le mot entre eux, ils sont venus spontanément étant donné que je ne les envoyais pas balader ».
Lors de son examen, Samir A.A a dit qu'il avait fait « n'importe quoi », qu'il avait eu « le sentiment d'avoir été abusé, j'ai un sentiment de honte, j'ai de la peine pour ce qui s'est passé, pour la victime, j'ai de la peine aussi parce que je suis séparé de ma famille, j'ai peur de ce qui peut se passer par la suite (...) Je vais prendre un truc que j'ai pas voulu et pas pour ses conneries à lui, et en tous els cas, j'ai avoué tous mes faits et gestes, je dois bien la vérité à la famille, mais je vais avoir du mal à leur faire comprendre mon état d'esprit à cette époque là. » Et il a ajouté : « Si je le libérais, j'aurais pu, mais j'aurais eu de sérieux problèmes... La rançon c'est moi qui la payais, j'aurais été une balance ». Enfin, Samir A.A a dit que Youssouf Fofana l'avait menacé, « c'est sa façon d'être (...), physiquement il est au-dessus de vous, et j'étais drogué... Il me plierait en quatre. »

Pour le psychiatre, « le sujet a de son avenir une vision dépressive » (« franchement, j'ai plus d'avenir »). Il ne présente « pas un état dangereux, au sens psychiatrique du terme ».

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