Comment les ultraorthodoxes décident du prochain Premier ministre

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Yahadout HaTorah n’est plus dans la poche de Netanyahou : Une lettre rabbinique, un « certificat de cacherout » pour le Shas et un compte à rebours jusqu’au 6 décembre : comment les ultraorthodoxes décident du prochain Premier ministre

Par Claudine Douillet

Pendant des années, les partis ultraorthodoxes votaient à coup sûr pour Netanyahou. Ce n’est plus vrai : Yahadout HaTorah ne se considère plus liée à aucun bloc, et c’est désormais de son choix que dépend en grande partie l’avenir du gouvernement Eisenkot.

Une lettre écrite six mois avant les élections

Le tournant a commencé bien avant le scrutin. Il y a environ six mois, le rabbin Dov Landau, l’une des plus hautes autorités du monde lituanien, a écrit une lettre affirmant que Yahadout HaTorah ne fait partie d’aucun bloc. Sur le moment, la phrase est passée pour une mise en garde adressée au Likoud. Aujourd’hui, elle pèse lourd dans les négociations.

Selon l’analyse publiée dimanche par Israel Hayom, journal pourtant proche de Netanyahou, le parti ashkénaze ultraorthodoxe est devenu « l’arbitre » de la politique israélienne. Il peut parler avec les deux camps sans s’engager d’avance avec aucun, et en tirer le maximum pour son électorat.

Le gain le plus précieux : la légitimité

Le journal souligne une ironie. Les partis qui, il y a quelques années, envisageaient de gouverner avec les partis arabes pour ne pas dépendre des haredim cherchent aujourd’hui l’inverse : ils préfèrent s’allier aux ultraorthodoxes pour ne pas dépendre des partis arabes. Pour Yahadout HaTorah, le gain n’est donc pas seulement politique. Le parti obtient une légitimité publique de la part de ceux qui voulaient l’écarter du pouvoir.

Israel Hayom explique aussi la logique de l’électeur haredi. Il se situe à droite, mais cette identité passe après les intérêts de la communauté. Il juge ses élus moins sur le nom du Premier ministre que sur ce qu’ils obtiennent : une loi sur l’exemption du service militaire, la protection du monde de la Torah et la défense des intérêts du public ultraorthodoxe. Si un gouvernement du bloc du changement leur donne satisfaction, ces électeurs ne le rejetteront pas forcément au motif qu’il n’est pas de droite.

« D’abord les haredim, Israël Beitenou suivra »

Dans le bloc du changement, cette réalité s’impose. Un député de ce camp, cité anonymement par Israel Hayom, résume le calcul ainsi : « Ra’am peut être un ajout agréable, mais d’abord nous amènerons les haredim, et Israël Beitenou s’alignera ». La phrase est révélatrice : le parti islamiste de Mansour Abbas, qui avait permis la coalition Bennett-Lapid en 2021, n’est plus vu que comme une option secondaire.

Toujours selon Israel Hayom, le Shas n’entrera dans une coalition qu’une fois que Yahadout HaTorah lui aura en quelque sorte délivré un « certificat de cacherout ». Arié Deri pourrait alors présenter ce choix à ses électeurs sans paraître trahir le camp de droite.

Le geste d’Arié Deri

C’est dans ce contexte qu’Arié Deri a annoncé dimanche qu’il ne siégerait pas à la 26e Knesset. Moshe Abutbul et Dror Amos se sont eux aussi retirés de la liste du Shas. Deri présente sa décision comme un moyen de renouveler les rangs du parti avant de poursuivre le combat pour les étudiants en Torah. Selon Maariv, le Shas envisage de soutenir un gouvernement dirigé par Eisenkot si les autres partis ultraorthodoxes suivent, et n’exclut pas de le rencontrer. Le Jerusalem Post rapporte pourtant que le parti dément officiellement tout ralliement et qualifie ces informations de « fausses nouvelles ». Les deux lectures coexistent : un démenti public, et une porte laissée entrouverte en coulisses.

Le prix : les promesses électorales

En face, le bloc du changement se prépare à payer le prix. Walla révélait samedi soir qu’au fil de leurs échanges, les chefs de l’opposition s’étaient mis d’accord sur une ligne commune : tout faire pour former un gouvernement, même au prix de promesses électorales explicites. La plus importante est l’engagement de ne pas gouverner avec les partis haredim. Pour le justifier, ils mettront en avant des circonstances nationales exceptionnelles, à commencer par la menace iranienne et l’urgence d’un gouvernement rapide.

Avigdor Liberman a été le premier à le dire publiquement, en acceptant un compromis sur la loi de conscription, son engagement de toujours. « Cela me fait mal », a-t-il reconnu, avant d’ajouter que l’intérêt national passe avant tout et que vouloir trop obtenir revient à ne rien obtenir. Yair Golan, le chef des Démocrates, fixe la limite : partenariat oui, mais avec une responsabilité partagée sur la conscription et l’emploi des haredim, et sans « chèque en blanc ». Gadi Eisenkot, lui, maintient parmi ses quatre principes une obligation de service pour tous, militaire, national ou civil.

Deux méthodes, un risque

Les deux méthodes s’opposent. Eisenkot veut faire prêter serment très vite à un gouvernement des quatre partis du bloc du changement, avec un soutien extérieur des partis arabes, puis l’élargir. Liberman refuse de dépendre des partis arabes et veut d’abord un accord avec les haredim. Selon Ben Caspit dans Maariv, l’entourage d’Eisenkot craint ce scénario dit de la « kippa noire » : Yahadout HaTorah entrerait la première, le Shas suivrait, et Liberman en profiterait pour s’imposer. Israel Hayom va plus loin et suggère que Liberman pourrait même avoir intérêt à un échec d’Eisenkot, si le mandat devait ensuite lui revenir. Les deux hommes doivent se rencontrer lundi.

Le compte à rebours

Le calendrier est désormais fixé. Eisenkot a reçu 67 recommandations, contre 46 pour Netanyahou, mais ce chiffre inclut les partis arabes sur lesquels Liberman refuse de s’appuyer, et sans Israël Beitenou il n’y a plus de majorité. Les députés de la 26e Knesset prêtent serment le 10 novembre. Le bloc a jusqu’au 17 novembre pour faire voter le remplacement du président de la Knesset, Amir Ohana. Le mandat d’Eisenkot expire le 6 décembre et le président peut le prolonger une seule fois, de 14 jours au maximum.

En cas d’échec, le mandat peut être confié à Benjamin Netanyahou pour 28 jours. Celui-ci parle d’un « temps pour l’unité », mais laisse entendre qu’il ne lâchera aucun de ses partenaires actuels, et il n’est pas apparu en public depuis les élections. Le Likoud assure qu’il travaille depuis son bureau, surtout sur les dossiers de sécurité. Si cette deuxième tentative échoue aussi, une période de 21 jours s’ouvre : au moins 61 députés peuvent alors demander par écrit que le mandat soit confié à l’un d’eux, qui disposerait de 14 jours. Faute de quoi, la Knesset est réputée dissoute, et de nouvelles élections ont lieu le dernier mardi avant la fin d’un délai de 90 jours.

Dans tous les scénarios, une question reviendra : ce que les haredim exigeront, et qui acceptera de le payer.

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