Shanghai, l'arche des Juifs : la ville chinoise qui a sauvé 20 000 réfugiés du nazisme

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Shanghai, l'arche des Juifs : la ville chinoise qui a sauvé 20 000 juifs du nazisme

Shanghai a sauvé près de 20 000 Juifs de la Shoah. Quand l'Europe et l'Amérique fermaient leurs portes, la grande ville chinoise est restée l'un des rares refuges accessibles sans visa. Une histoire qui commence bien avant la guerre, avec les marchands juifs de Bagdad et la construction des premières synagogues de Chine.

Par Claudine Douillet

Les Juifs de Bagdad, premiers bâtisseurs de la communauté

L'histoire juive de Shanghai ne commence pas avec la guerre. Les premiers à arriver, à la fin des années 1840, furent des Juifs séfarades, pour la plupart originaires de Bagdad et installés via Bombay. Autour de grandes familles de négociants comme les Sassoon et les Kadoorie, une communauté prospère s'organise dans la concession internationale.

C'est elle qui fonde la première synagogue de la ville. Beth El, créée en 1887 sur Peking Road, grande artère de la concession britannique, fut la première synagogue officiellement établie à Shanghai. Le bâtiment n'existe plus : il a très probablement été détruit dans les années 1950.

Ohel Rachel, la plus grande synagogue d'Extrême-Orient

Pour remplacer Beth El, la famille Sassoon voit grand. Jacob Sassoon fait construire Ohel Rachel en mémoire de son épouse Rachel, mais meurt en 1916, avant l'achèvement du temple en 1920. Ohel Rachel fut la première synagogue de Shanghai bâtie spécialement pour le culte.

Le bâtiment impressionne. À son inauguration, c'était la plus grande synagogue d'Asie, capable d'accueillir 700 fidèles, soit à peu près toute la population séfarade de la ville à l'époque. Autour d'elle s'installent un club juif et, en 1932, l'école juive de Shanghai, dans un bâtiment voisin.

Une deuxième vague suit. Des milliers de Juifs ashkénazes de Russie fuient les troubles politiques vers le nord-est de la Chine, puis descendent vers Shanghai. Leur congrégation Ohel Moshe, fondée en 1907, porte le nom de Moshe Greenberg, membre de la communauté russe, et se réunit d'abord dans un local loué. Elle s'installe en 1927 dans un bâtiment du quartier de Hongkou, appelé à jouer un rôle central quelques années plus tard.

L'arche de Shanghai face à la Shoah

À partir de 1938, après l'Anschluss et la Nuit de Cristal, les Juifs d'Allemagne et d'Autriche cherchent désespérément une issue. La conférence d'Évian a montré qu'aucune grande puissance ne voulait d'eux. Shanghai, port international où aucun visa n'est exigé à l'arrivée, devient l'une des dernières portes ouvertes.

À Vienne, le consul général de Chine Ho Feng-Shan délivre des milliers de visas qui permettent à des familles juives de quitter le Reich, souvent au mépris des consignes de sa hiérarchie. Il a depuis été reconnu Juste parmi les nations par Yad Vashem. Entre 1939 et 1940, un millier de Juifs polonais gagnent aussi Shanghai en passant par le Japon.

Au total, près de 20 000 réfugiés juifs trouvent asile dans la ville. Ceux qui y parvinrent l'appelaient « l'arche de Shanghai », à une époque où presque tout le reste du monde leur fermait ses portes.

Hongkou, un ghetto sous occupation japonaise

La vie y est rude. Malgré l'action des organisations d'entraide juives, les réfugiés vivent entassés dans la misère, comme les familles chinoises qui les entourent. En 1943, sous la pression de l'Allemagne nazie, l'occupant japonais confine les réfugiés arrivés après 1937 dans une « zone désignée pour les réfugiés apatrides » à Hongkou. Ils y restent jusqu'à la libération de 1945.

La synagogue Ohel Moshe devient alors leur repère. Elle fut le principal lieu de culte des réfugiés juifs de Shanghai. Malgré la faim et les épidémies, la communauté recrée écoles, cafés viennois, journaux et orchestres dans ce quartier surnommé « la petite Vienne ».

Deux synagogues rescapées sur six

Après la guerre et la prise du pouvoir par les communistes en 1949, la quasi totalité des Juifs quittent la Chine, vers Israël, les États-Unis ou l'Australie. Les autorités laissent la communauté utiliser Ohel Rachel jusqu'en 1952, date à laquelle le bâtiment est saisi et vidé de son mobilier.

Ohel Moshe et Ohel Rachel sont les deux seules synagogues du vieux Shanghai encore debout, sur les six d'origine. Ohel Rachel doit sa renaissance partielle à une visite américaine : en 1998, Bill Clinton, sa famille et Madeleine Albright la visitent et plaident pour sa restauration. L'année suivante, pour Roch Hachana, la municipalité autorise la communauté juive à y prier pendant 24 heures, une première depuis 1952. En 2008, le lieu accueille son premier mariage religieux depuis plus de 60 ans.

Ohel Moshe, devenue musée de la mémoire

L'ancienne synagogue des réfugiés abrite aujourd'hui le Musée des réfugiés juifs de Shanghai, au 62 rue Changyang. Fondé en 2007 par des survivants et des proches de ces réfugiés, il appartient à la municipalité, qui l'a entièrement rénové en 2020.

Le lieu le plus poignant est le mur des noms. Inauguré en 2014, il porte en lettres d'or sur fond noir les noms de 18 578 personnes abritées à Shanghai pendant la guerre, et le musée reçoit environ 100 000 visiteurs par an. Des descendants venus du monde entier y cherchent encore aujourd'hui le nom de leurs grands-parents.

Quatre-vingts ans après la guerre, cette page reste méconnue en Europe. Elle rappelle pourtant une vérité dérangeante : quand les démocraties refusaient les Juifs, c'est une ville d'Asie en guerre qui les a laissés entrer.

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