Argentine : Moisés Ville, fondée par 136 familles juives fuyant les pogroms brigue l'UNESCO

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Argentine : Moisés Ville, fondée par 136 familles juives fuyant les pogroms brigue l'UNESCO

Moisés Ville : le berceau de l'immigration juive en Argentine brigue le Patrimoine mondial de l'UNESCO

Moisés Ville, premier établissement agricole juif d'Argentine, défend sa candidature au Patrimoine mondial de l'UNESCO. Décision attendue en septembre 2027.

Par Claudine Douillet

Moisés Ville veut entrer dans l'histoire mondiale. Le village argentin, né en 1889 de l'arrivée de 136 familles juives chassées de la Russie tsariste, a déposé son dossier technique de candidature au Patrimoine mondial de l'UNESCO. Le verdict tombera en septembre 2027.

Un dossier désormais entre les mains de la Conaplu

Situé dans le département de San Cristóbal, au cœur de la province argentine de Santa Fe, Moisés Ville a franchi une étape décisive. Selon le quotidien argentin Uno Santa Fe, le village a remis la documentation technique de sa candidature à la Conaplu, la Commission nationale argentine de coopération avec l'UNESCO. Cet organisme doit valider le dossier avant de le transmettre à l'instance internationale. La décision finale est attendue en septembre 2027.

L'enjeu dépasse largement les frontières argentines. Moisés Ville est considéré comme le premier établissement agricole juif organisé du pays, et l'un des symboles les plus forts de l'émigration juive d'Europe de l'Est vers l'Amérique latine à la fin du XIXe siècle.

Une démarche engagée depuis 2012

La candidature ne sort pas de nulle part. Eva Gelber Rosenthal, directrice émérite du Musée historique communal Aarón Goldman, rappelle que tout a commencé en 2012, lors de la visite d'un couple lié à des organismes internationaux de l'UNESCO. Ces visiteurs ont perçu dans le village une valeur que ses propres habitants mesuraient mal.

Leur diagnostic a posé les fondations du dossier : Moisés Ville ne se distingue pas d'abord par ses pierres, mais par un patrimoine immatériel inestimable, celui d'un modèle de coexistence dans la diversité culturelle. En 2015, l'Argentine a officiellement inscrit le village sur sa liste indicative auprès de l'UNESCO. Bien avant, en 1999, Moisés Ville avait déjà été déclaré Village historique national par le décret 339.

Le président communal, Marcelo Lind, voit dans cette candidature la suite logique d'une reconnaissance déjà acquise. Le village, a-t-il déclaré à la radio LT10, est « reconnu au niveau mondial » pour la richesse de sa culture.

1889 : l'arrivée à bord du Weser

L'histoire de Moisés Ville commence dans la souffrance. Hilda Zamori, actuelle directrice du musée historique communal, insiste sur une nuance essentielle : le village n'a jamais été fondé par un acte officiel, il est né d'une implantation. Aucun acte de fondation n'existe.

Les 136 familles juives qui débarquent au port de Buenos Aires le 14 août 1889, à bord du navire allemand Weser, fuient les pogroms et les lois de la Russie tsariste qui leur interdisent de travailler la terre. Après un long périple à travers l'Europe, elles découvrent à leur arrivée que les terres promises ne sont pas disponibles.

L'attente se transforme en drame. La faim provoque des épidémies, et plus de 60 enfants meurent d'inanition et de maladie avant que les familles ne puissent rejoindre l'emplacement actuel du village. C'est cette installation, et non une date de fondation, que la communauté commémore chaque année.

Kiriat Moshé devenu Moisés Ville

Le nom du village naît d'un échange presque anecdotique. Pedro Palacios, propriétaire des terres, demande au rabbin de la communauté comment baptiser l'endroit. Le rabbin répond en hébreu : Kiriat Moshé, la cité de Moïse. Le traducteur le transpose en français, et le nom de Moisés Ville est fixé en décembre 1889.

Le salut vient deux ans plus tard avec le baron Maurice de Hirsch. Le grand philanthrope juif, alerté par le médecin Wilhelm Loewenthal, apporte le soutien qui permet au village de se consolider. Son intervention marque le début d'une vaste entreprise d'installation agricole des Juifs d'Europe de l'Est en Argentine.

La « Jérusalem d'Argentine »

Les pionniers n'avaient rien de matériel, mais ils portaient un immense bagage culturel, souligne Hilda Zamori. Cet héritage explique l'intense vie culturelle du village, qui lui a valu le surnom de « Jérusalem d'Argentine », et la présence d'un théâtre face à sa place principale.

Aujourd'hui encore, Moisés Ville offre un parcours historique rare. Le visiteur y découvre le musée historique communal, plusieurs synagogues dont l'une est classée Monument historique national, le théâtre Kadima, reconnu Monument historique provincial, une bibliothèque et le premier cimetière juif d'Argentine.

La mémoire passe aussi par l'assiette. Les knishes de pommes de terre, le gefilte fish, la tarte à l'oignon et le gâteau au miel perpétuent la cuisine ashkénaze des premiers arrivants.

Un travail d'experts sur plusieurs années

La constitution du dossier a mobilisé des spécialistes de plusieurs universités argentines. L'Université nationale du Littoral a accompagné la démarche en tant que conseillère. Le projet d'ensemble a été confié à l'architecte Alfredo Conti, de l'Université nationale de La Plata. Eva Gelber Rosenthal a mené la recherche historique sur les bâtiments aux côtés des architectes Adriana Collado et María Elena del Barco.

Pour Hilda Zamori, la candidature est d'abord une œuvre collective : chacun a apporté sa pierre pour que le village soit déclaré Patrimoine de l'humanité.

Un symbole pour la mémoire juive mondiale

Au-delà de l'Argentine, la candidature de Moisés Ville touche une corde sensible pour l'ensemble du monde juif. Elle rappelle le destin de milliers de familles contraintes de fuir les persécutions tsaristes, qui ont reconstruit leur vie à l'autre bout du monde tout en préservant leur identité, leur langue et leur foi.

Le village attire déjà des visiteurs du monde entier, dont certains arrivent sans prévenir. Une inscription au Patrimoine mondial offrirait à cette mémoire une reconnaissance universelle, plus de 130 ans après le débarquement des passagers du Weser.

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