Le spectre du 11-Septembre plane sur l'Amérique

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drapeauusa.jpgArticle paru dans "LeMonde"

A la minute où le deuxième avion a percuté le World Trade Center, le 11 septembre 2001 est entré dans l'Histoire. Il était 9 h 03 à New York. Devant leurs téléviseurs, les millions de personnes qui ont vu le vol United Airlines 175 se précipiter contre la tour sud ont compris instinctivement que rien ne serait plus comme avant.

Dès 2003, la Bibliothèque du Congrès accumulait déjà les archives du 11-Septembre. Une collection de milliers de témoignages, d'e-mails et de récits inscrits à jamais dans les mémoires. "J'ai réalisé que l'Amérique n'était pas invincible", dit l'un d'eux... Après la décennie de l'hyperpuissance et de la prospérité, le 11-Septembre a révélé aux Américains leur vulnérabilité.

La poussière est retombée mais "le 11-Septembre" n'a plus quitté l'Amérique. En anglais : 9/11. Nine-Eleven. En 2006, pour le cinquième anniversaire des attaques, le Washington Post a publié un sondage : 30 % des personnes ne se rappelaient plus que les attentats avaient eu lieu en 2001. Mais 95 % se souvenaient du jour : Nine-Eleven. Un tiers des New Yorkais déclaraient penser encore tous les jours au 11-Septembre. Aujourd'hui, la moitié des Américains y voient toujours la pire période depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

Un new normal s'est rapidement installé dans la vie de tous les jours. Une "nouvelle normalité" faite de fouilles dans les aéroports, d'angoisses subites quand le métro s'arrête... Plus de huit ans après, les médecins légistes continuent de reconstituer les restes des 2 749 disparus, avec les 21 744 morceaux qui leur ont été confiés. Grâce à l'ADN, deux victimes ont encore été identifiées début janvier 2010.

Découverte, aussi, du monde musulman, de ses arcanes complexes. Ces talibans, ces wahhabites, dont nul ne se souciait jusque-là. L'affrontement avec les extrémistes islamiques a consacré la nouvelle ligne de fracture des mondes et des idéologies. D'un côté, Oussama Ben Laden, une sorte de "Che Guevara du XXIe siècle" aux yeux des radicaux musulmans. De l'autre, des démocraties frappées à Bali (2002), à Madrid (2004), à Londres (2005), à Bombay (2006), et cherchant à renforcer leur sécurité en évitant d'entrer dans le jeu de l'ennemi avec une spirale de représailles disproportionnées.

L'Amérique était en paix. Du jour au lendemain, elle s'est retrouvée en guerre, une "guerre longue", comme disent les militaires qui aiment l'analogie avec la guerre froide. Une guerre perpétuelle, dénoncent les défenseurs des libertés. Pour le Lawyers Committee for Human Rights ("comité des avocats pour les droits de l'homme"), "le new normal a introduit des changements spectaculaires dans la relation entre le gouvernement et la population". Selon ce comité, les Etats-Unis "ne se sont plus sentis liés par les principes qu'ils avaient longtemps pris pour étendard".

Le tandem Bush-Cheney, à la Maison Blanche, a durablement transformé les Etats-Unis. Une administration tentaculaire de plus de 200 000 employés issus de 22 agences, le département de la sécurité intérieure, a été créée. "La plus grande extension du gouvernement depuis cinquante ans", selon les critiques. Hypnotisés par la crainte de nouveaux attentats, les membres du Congrès ont autorisé une surveillance renforcée des citoyens, par le biais de la loi Patriot, et donné les pleins pouvoirs au président pour renverser Saddam Hussein en Irak. Une guerre soutenue à 66 % par les Américains, selon le Washington Post. Se sentaient-ils pour autant plus en sécurité ? En octobre 2001, 73 % d'entre eux s'attendaient à une nouvelle attaque contre leur sol ; en 2006, ils étaient encore 67 %.

De la peur est née la tentation du repli. Le besoin de se protéger de l'extérieur, de l'étranger. L'envie de construire un mur, à la frontière sud. De rester chez soi, entre soi. Pour beaucoup, ce qui vient de l'extérieur est devenu une menace potentielle. Que ce soit la main-d'oeuvre du Mexique, les investissements de Dubaï ou les jouets made in China. Après en avoir été les champions, les Américains se sont mis à douter de la mondialisation.

Ce n'est qu'en 2006, lorsque les démocrates ont gagné les élections au Congrès, que le vocabulaire de la peur a reflué. Cette année-là, les films qui sont sortis sur les attentats ont été boudés. Le New York Times a évoqué une "fatigue du 11-Septembre" : les Américains en avaient assez de l'exploitation politique et médiatique du terrorisme. Ils relativisaient. Le reste de la planète avait connu bien d'autres épreuves, à commencer par les 200 000 morts du tsunami en Asie, en décembre 2004.

En 2007, le nombre de touristes étrangers à New York est revenu à son niveau d'avant 2001 (8,5 millions). Geste impensable quelques années plus tôt, l'Empire State Building a été illuminé en vert pour la fin du ramadan. Après avoir choisi George Bush en 2004, les Américains se sont pris d'enthousiasme pour un jeune sénateur qui semblait être en mesure de tourner la page : un démocrate qui avait toujours été contre la guerre en Irak et proposait la réconciliation avec le monde musulman.

"Enfants de Ben Laden"

Après les années d'exception, Barack Obama a promis le retour aux normes. Guantanamo serait fermée. Le "machisme" diplomatique remplacé par le "respect". Le terrorisme a été largement absent de la campagne électorale 2008, même si Barack Obama s'est engagé à concentrer les efforts sur la guerre "nécessaire" - en Afghanistan - par opposition à la guerre "choisie", en Irak. C'est le "président de l'après-11-Septembre" que l'on élit, a commenté la presse.

Un an après l'investiture de Barack Obama, l'Amérique, nation d'immigration et d'assimilation, fondée sur le melting-pot, s'inquiète de la possible émergence d'un "terrorisme maison", à l'européenne.

En décembre 2009, le Pakistan a arrêté cinq jeunes Américains musulmans de Virginie qui s'y étaient rendus pour "aider au Djihad". Le FBI a démantelé plusieurs réseaux à l'intérieur même du pays. Perplexe, l'hebdomadaire Newsweek a consacré sa "une" aux "enfants de Ben Laden".

L'attentat manqué, le jour de Noël, contre le vol Amsterdam-Detroit a provoqué un choc. Pour la première fois depuis la tentative du Britannique Richard Reid, en 2001, un individu parvenait à introduire un explosif dans un avion de ligne en partance pour les Etats-Unis. Les systèmes d'alerte n'ont pas fonctionné, malgré l'hydre bureaucratique qui avait toutes les informations sur un coup en préparation...

Le spectre du 11-Septembre ressurgit. Selon une enquête du Pew Research Center, 53 % des Américains citent Nine-Eleven comme l'événement le plus important de la décennie, loin devant l'élection de Barack Obama (16 %). Une décennie perdue ?

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