Trois films, le sans-faute du cinéma israélien

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jaffa1.jpgArticle paru dans LE MONDE

"Jaffa", "Eyes Wide Open" et "Ajami"

Israël est au diapason du Festival. Les films israéliens présents à Cannes l'an dernier sont de ceux qui, provenant d'une production nationale, ont caracolé là-bas en tête du box-office en 2008 : Les Sept Jours, de Ronit Elkabetz, Valse avec Bachir, d'Ari Folman.

Le second, qui renouvelait le cinéma d'animation en évoquant des traumatismes liés à la guerre du Liban, a fait le tour du monde et glané ici et là des récompenses. Economiquement, l'industrie cinématographique du pays est néanmoins en crise. Si l'Etat a augmenté le montant de son aide (près de 13 millions d'euros en 2009), les chaînes de télévision ont freiné leur participation à la production de films. Menacé d'asphyxie financière, le cinéma israélien s'affiche malgré tout comme l'un des plus toniques en matière de création.

Trois films le prouvent cette année, tous à l'affût des violences qui gangrènent le pays, des hantises qui gâchent les jeunesses, de la haine qui suinte au détour des quartiers, même au sein des communautés les plus soudées.

Remarquée pour Mon trésor (2004), chronique de l'instrumentalisation du corps de la femme à travers le portrait d'une prostituée et de sa fille, Keren Yedaya montre dans Jaffa la cohabitation entre Juifs et Arabes comme pure hypocrisie. Tout semble harmonieux dans cette famille israélienne qui gère un garage avec des employés arabes, et où la fille du patron et le mécanicien sont amoureux.

Conflits latents et racisme en sourdine vont cependant exploser. Une bagarre entre le fils du propriétaire (Juif agressif) et son jeune salarié (Arabe épidermique) se termine par une mort accidentelle. En suggérant que ce fils aux pulsions terroristes tend un miroir à ses parents, Keren Yedaya assène un propos politique dérangeant sous une forme subtile. "Je voulais montrer que, sur le plan culturel, il est aussi possible d'apprécier la culture de l'autre. Mon film procède d'un métissage des styles. Il est inspiré du cinéma populaire égyptien." Son travail distille en effet unajami.jpg ton proche de celui de Youssef Chahine.

Jaffa encore dans Ajami, de l'Israélien Yaron Shani et de l'Israélo-Palestinien Scandar Copti : le quartier est dépeint comme un melting pot de cultures où s'affrontent juifs, musulmans et chrétiens. C'est avec beaucoup de maîtrise et de sens de l'action que les réalisateurs orchestrent quatre intrigues familiales de concert, à la manière achronologique du Mexicain Inarritu. Guerre de clans avec fusillades poussant les membres d'une famille à déménager, abnégation d'un réfugié palestinien qui vient travailler illégalement en Israël pour financer une opération chirurgicale vitale pour sa mère, imbroglio sentimental entre un Palestinien et sa fiancée juive sur fond de trafic de drogue et détermination d'un policier juif voulant à tout prix se venger de la mort de son frère. Les trajectoires de chacun des protagonistes aux abois se croisent en fin de film selon une cohérence scénaristique rondement menée, et qui souligne le bien-fondé de chaque croisade. Tout le monde a ses raisons. Chacun est victime d'un conditionnement social qui l'englue dans une certaine misère et la fatalité des rejets, trafics et eyeswil.jpgrèglements de comptes.

Issu de la Cinéfondation (section du Festival encourageant les jeunes talents), Haim Tabakman invite ses concitoyens à regarder différemment un autre type d'ennemi prétendu : l'homosexuel. Eyes Wide Open n'y va pas par quatre chemins, il emprunte le plus sacré, celui d'une communauté ultraorthodoxe de Jérusalem. Un homme marié et père de quatre enfants tombe amoureux d'un jeune et bel étudiant. L'aîné est boucher, l'autre devient son apprenti. Ils sont religieux l'un et l'autre, et les collègues de synagogue menacent de faire savoir à tout le quartier que la viande de ces gars-là n'est pas casher.

Le dilemme est radical à propos de ce sujet tabou : le désir gay étant irrecevable, on doit quitter la communauté ou y résister avec une foi stoïque. Pour les deux hommes épris, c'est une épreuve à surmonter, sous la pression des intégristes, au mépris de l'accomplissement des personnes. "J'étais mort, je revis", dit le boucher après avoir succombé à sa tentation. Rythmé par des pluies diluviennes, ce film à forte densité cinématographique et émotionnelle est signé par un individu qui n'a pas froid aux yeux : "Un homme religieux est constamment confronté au péché et doit se redéfinir à partir de cela, dit-il. Plus vous vous rapprochez du péché, plus vous vous rapprochez de votre essence religieuse."

- Jaffa, de Keren Yedaya avec Dana Ivgy, Moni Moshonov. (2 h 25.) Sortie en salles le 10 juin 2009 - Sélection officielle/Hors compétition.

- Eyes Wide Open, de Haim Tabakman avec Zohar Strauss, Ran Danker. (1 h 31.) - Sélection officielle/Un certain regard.

- Ajami, de Yaron Shani et Scandar Copti avec Fouad Habash, Nisrine Rihan. (2 heures) - Quinzaine des réalisateurs.

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