La guerre est déclarée entre méduses et humains

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Meduse.jpgArticle paru dans " La tribune de Genève"

Pour la neuvième année consécutive, des dizaines de plages sont infestées et des milliers de baigneurs brûlés. La prolifération est une conséquence directe du réchauffement climatique, de la surpêche et de la pollution. Les stations balnéaires tentent de protéger les précieux touristes, qu’ils ne veulent pas perdre à terme.
Spécimen échoué. La guerre contre ces bestioles urticantes, pesant jusqu’à 200 kg, est déclarée.

«C’est rageant! On a loué un appartement près de Bonifacio, au sud de la Corse, à 800 mètres de la côte. Les plages étaient sublimes. Donc noires de monde. Mais personne n’osait se jeter à l’eau. C’était bourré de méduses! Ma compagne et ma nièce ont été piquées. Après ça, il a fallu se résoudre à faire quotidiennement trois quarts d’heure de route pour trouver enfin un lieu où nager tranquille!»

Marcelo Taramasco est plus qu’agacé. Le Genevois n’en a pas fini de pester contre ces vacances à la mer. Et avec lui, une bonne partie des 220 millions de touristes venus se prélasser sur les bords de la Méditerranée. Car pour la neuvième année consécutive, des bancs entiers de méduses ont envahi des dizaines de stations balnéaires, gâchant le plaisir des baigneurs. De quoi inquiéter l’industrie du tourisme. Mais aussi les pêcheurs, qui trop souvent reviennent au port avec des filets certes encombrés… mais avec si peu de poissons.

Guerre totale

Bref, la guerre est déclarée. Déjà la résistance s’organise. Particulièrement sur la Côte d’Azur, où l’on ne veut surtout pas perdre à terme ces précieux visiteurs estivaux. A Antibes, dès l’aube, des «nettoyeurs» armés d’épuisettes tentent de débarrasser la plage des méduses. Un peu plus au large, un bateau-poubelle «ratisse» les eaux de surface. Surtout quand la police maritime annonce avoir repéré l’arrivée d’un banc. Enfin, cinq kilomètres de côte ont été équipés de filets antiméduses, notamment sur les plages publiques de Cannes, Le Cap-d’Ail, Monaco et Sainte-Maxime. Des installations coûteuses, mais efficaces. Et surtout rassurantes. Plus étonnant: un scientifique israélien a développé une crème solaire antiméduses. En s’inspirant du poisson-clown, le seul capable de frôler ces curieux animaux sans jamais être piqué. Comme dans Nemo, le dessin animé de Pixar. Une fois identifiée la substance protectrice, il a suffi de l’intégrer dans une crème… puis de convaincre tout le monde qu’il ne s’agissait pas d’une arnaque. D’où le spectacle insolite auquel se livre régulièrement Thierry Camboulives, des laboratoires Bioréance. Devant des spectateurs plus que sceptiques, il plonge son bras enduit de «Médusyl» dans un aquarium rempli de méduses. Puis le ressort, intact.

La faute humaine

Soit. Mais le mieux ne serait-il pas de s’attaquer aux causes des invasions répétées de ces animaux aussi gélatineux que piquants? Selon Corinne Copin, océanographe à l’Institut de Monaco, la prolifération, qui avait lieu tous les douze ans, serait en effet devenue annuelle. Or, l’espèce humaine n’y serait pas pour rien.

Trois raisons à cela. Pour commencer, le réchauffement climatique semble allonger la période de reproduction des méduses dans les couches profondes de la mer. Ensuite, la surpêche de thon fait disparaître l’un des rares prédateurs. Et la diminution dans les populations d’autres poissons signifie que leur nourriture, le plancton, est davantage disponible pour régaler les méduses. Enfin, ce phénomène est encore accentué par la pollution. En effet, les poissons fuient quand le taux d’oxygène baisse. Les méduses, elles, s’en accommodent. Jusqu’à en devenir franchement envahissantes, sur bien des mers du globe.

Des tentacules mesurant jusqu’à 40 mètres de long

Du coup, ces animaux largement méconnus commencent enfin à faire l’objet de recherches. Trop longtemps, en effet, les scientifiques avaient du mal à trouver des financements. C’est pourquoi on sait si peu de choses sur les méduses, qui sont pourtant présentes dans les mers et les océans depuis des centaines de millions d’années. Seulement 150 espèces ont été étudiées, sur plus d’un millier. Il en existerait d’énormes dans les mers arctiques, dont l’ombrelle mesure plus de 2 mètres de diamètre et les tentacules 40 mètres de long. Certaines pouvant peser 200 kg.

En Méditerranée, elles sont bien sûr de taille beaucoup plus modeste. Par contre, Pelagia noctulica est parmi les plus urticantes, même si sa piqûre n’est pas mortelle, comme ce semble être le cas d’une espèce sévissant épisodiquement sur les côtes australiennes. Celles qui envahissent les plages de Côte d’Azur ont commencé leur vie quelque part au large de la Corse et se sont mises à dériver, portées par les courants. Car les «envahisseuses» n’ont en réalité aucun moyen de se diriger.

Mille brûlures en quelques heures

Même les plages relativement épargnées s’inquiètent pour l’avenir.

En cette mi-août, la sérénité règne à Saint-Cyr-sur-Mer. Des milliers de baigneurs pataugent devant l’immense plage s’étalant à perte de vue. Une jeune femme venue de Caen a ses habitudes dans cette paisible cité balnéaire à mi-chemin entre Toulon et Marseille: «Mon mari a aperçu une méduse en plongeant ce matin. Cela ne m’effraie pas. Je me baigne comme d’habitude.»

Plus personne dans l’eau

A quelques mètres de là, Laurent veille avec son œil acéré sur la nuée de vacanciers étalés sur le sable fin. Soudain, une fillette est prise d’un malaise, apparemment une insolation. Les méduses? «Nous avons rencontré des problèmes à la mi-juillet», témoigne le chef du poste de sécurité. En quelques heures, près de mille victimes de brûlures se sont bousculées dans les trois points d’accueil pour recevoir des soins. «Plus personne n’osait mettre le pied dans l’eau!» Mais depuis le début août, heureusement, c’est RAS.

«Ici, la présence de méduses n’a pas vraiment eu d’incidence sur notre chiffre d’affaires», note Robert, le serveur du resto-plage La Patrouille. S’ils ne se baignent pas, ils profitent du soleil et, surtout, ils consomment. Même constat au Sporting. Les vacanciers se précipitent au bar pour se désaltérer et repartir avec un sandwich ou une barre de friandise. La température avoisine les 35 degrés.

Quant aux autres commerces, tous ont la même réponse: il n’y a pas «d’effet méduse». Tout du moins, pas encore. Les témoins reconnaissent en revanche que les choses pourraient se gâter si ces méchantes bestioles venaient à s’installer à demeure. Car c’est une évidence: un touriste piqué est potentiellement un touriste perdu.

«C’est infesté!»

Nous en aurons des indices non loin de là, dans la magnifique calanque de Port d’Alon. Les méduses ont fait leur apparition dès le matin. Certains baigneurs barbotent sans gêne, mais d’autres, comme cette famille du Nord de la France, ont décidé de plier serviette. «C’est infesté. Demain, nous irons ailleurs.»

Annie, elle, trimballe dans son cabas une méduse aux jolis reflets violets. «Je vais la ramener chez moi et la mettre dans mon aquarium. Ici, les gens les laissent pourrir sur les rochers, c’est dégoûtant.»

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