Interview de Pascal Elbé pour Tête de turc

Non classé - le - par .
Transférer à un amiImprimerCommenterAgrandir le texteRéduire le texte
FacebookTwitterGoogle+LinkedInPinterest

pascalel.JPGSortie le 31 mars 2010

- Voir Article sur le film

- Gagner des places pour voir le film

Pascal Elbé écrit, réalise et interprète cette chronique au sein d'une banlieue sulfureuse où se mêlent plusieurs destins d'origines différentes.  Un thriller en guise de premier film, mené tambour battant par un metteur en scène ô combien cinéphile.

Laurent Bartoleschi: Après avoir participé à l'écriture de scénario de films tels que Père et fils de Michel Boujenah et Mauvaise foi de Roschdy Zem, on attendait plus Pascal Elbé avec une comédie pour premier film en tant que réalisateur.

Pascal Elbé: Je serai bien parti en effet sur une comédie mais le sujet a dicté sa voie. Il m'a emporté dans sa gravité. Il faut dire que les derniers films qui m'accompagnent sont plus des films noirs américains. Et puis je voulais parler de la transmission et de la communication qui sont des thèmes très importants dans la société d'aujourd'hui. C'est pour cette raison que je ne voulais pas traiter mon film avec autant de légèreté. J'avais en fait envie de passer plus par le discours que par l'image; ce qui permet de dire plus de choses.

L.B: On sent en effet le travail d'un passionné du cinéma de Haggis/ Altman pour le film choral, Friedkin pour la noirceur et Gray et Coppola sur le thème de la famille.

P.E: Tête de turc est en quelque sorte un accouchement de tout ce que j'ai pu ingurgiter comme tetedeturc.jpgfilms depuis toujours : un vrai premier film de cinéphile. Après lorsqu'il s'agit de faire parler ces personnages, on est plus dans le cinéma espagnol ou israélien, où les femmes peuvent trouver leur place. Mais comme vous pourrez le constater le cinéma français est absent. Pourquoi? Je trouve qu'en France, on est un peu trop consensuel ou fade. Il ne se dégage pas la même énergie d'un Scorsese ou d'un Inaritu, peut-être, parce que l'on appartient à une société plus gâtée et plus tranquille. Quand on parle du cinéma espagnol, il y a Franco qui est passé par là. Quand on parle du cinéma Israélien, il y a le contexte permanant que l'on sait. En tout cas, je reconnais que le cinéma français me parle moins.

L.B: Parlez-nous justement de ce cinéma israélien…

P.E: C'est une vitalité formidable. Quand on prend l'histoire du cinéma israélien, on remarque qu'il est passé par des étapes incroyables. Du cinéma de propagande dans les années 50, il a commencé à s'émanciper depuis plus de dix ans en étant très autocritique. Il faut reconnaître aussi qu'il a des créateurs éblouissants qui sont capables de tout : prenez une histoire d'amour telle que dans Jaffa, c'est très fort. Tout ça parce que la société du pays est vivante, elle est tournée vers l'instant présent, ce qui donne un état d'urgence. Une vitalité que l'on trouve nulle part ailleurs. Ronit Elkabetz, je l'ai engagé parce qu'elle me rappelle ces actrices italiennes d'après guerre qui incarnaient La vraie femme. Je pense à Sophia Loren, Irène Papas, Gina Lollobrigida. Elle m'a tout de suite impressionné lorsque je l'ai vu dans Prendre femme ou dans Mariage tardif. Maintenant, qui était capable d'incarner une mère courageuse et digne avec autant de force, en France?

L.B: A-t-elle donné immédiatement son accord?

P.E: Lorsque je lui en avais parlé une première fois elle m'a dit que cela ne serait pas possible, parce qu'elle avait plein de travail. Je n'ai pas lâché prise. Un jour qu'elle faisait ses courses à Paris, je lui ai tendu le scénario. Deux jours plus tard, elle m'appelle pour me dire qu'elle a été très séduite, et qu'elle imaginait déjà ce qu'elle pourrait tirer de ce personnage. Aujourd'hui, on ne me parle que d'elle. J'en suis fière.

L.B: Les personnages du film ne correspondent pas forcément à leur propre origine. Etait-ce un choix particulier? Vouliez-vous éviter les clichés ?

P.E: Oui justement, puisque nous, comédiens, sommes souvent enfermés. Là est l'esprit d'ouverture. Ce sont avant tout des acteurs que j'admire; Ronit est israélienne certes, mais elle est avant tout une grande comédienne. La preuve, elle peut jouer sans problème une femme turque qui souffre. Idem pour Roschdy Zem qui joue parfaitement un policier arménien. C'est tout cela la liberté de notre métier, le pouvoir de tout jouer!

L.B: En travaillant sur Tête de turc, qui traite d'un fait divers dans une banlieue, n'aviez-vous pas songé à la tragédie survenue à Ilan Halimi?

P.E: Tout le temps en effet! J'ai pensé à Ilan. J'ai pensé à Mama Galledou. Et surtout, j'ai pensé au procès. Puisque dans les deux cas, la Parole ne s'est jamais libérée, ou très peu. Il n'y a pas eu de pardon. Comme si le fait de demander pardon allait dévaloriser le Barbare vis-à-vis du groupe. C'est cela même qui m'a le plus choqué. Ce n'est pas la violence en soi. Cet acte antisémite  m'a évidemment transpercé, mais je vous le dis c'est surtout un an plus tard. J'ai rencontré le patron de la Brigade Criminelle qui m'a dit que c'était un échec absolu, pour eux. Ils n'ont pas cru qu'on aurait pu arriver jusqu'à cet assassinat terrible.

J'ai pensé pendant toute la préparation et même pendant le  tournage à ces 2 victimes, en me répétant souvent qu'est-ce que c'est que cette société où les mômes n'ont aucune prise de conscience de la conséquence de leurs actes! A la finalité ni de pardons ni de regrets n'ont pu être entendu. Pendant ce temps, la maman d'Ilan est détruite à vie. Le destin de Mama Galledou est brisé en deux. Un vrai scandale! C'est une des raisons du pourquoi j'ai fait Tête de turc.  En tant que juifs on a tous été meurtris, parce que l'on s'est sentis visés directement. Contrairement à ce qu'ont pu dire certains médias (au début surtout), oui, c'est un crime qui est le fruit de l'antisémitisme.

Laurent Bartoleschi

Vos réactions

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

A voir aussi