« DES HOMMES ET DES MULETS » Michel Levine
Décembre 1914 : expulsions des Juifs de la Palestine et exil vers l’Égypte
En décembre 1914, alors que débute la première guerre mondiale, l’empire ottoman, allié des puissances centrales (Allemagne, Autriche-Hongrie, Bulgarie) décide d’expulser de sa colonie de Palestine les ressortissants des pays ennemis appartenant à l’Entente ((Russie, France, Grande-Bretagne) dont des milliers de Juifs qui qui quittent le pays pour trouver refuge dans l’Égypte voisine sous protectorat britannique.
Parmi eux, un nommé Josef Trumpeldor. Ce colosse né dans le Caucase il y a 35 ans a déjà roulé sa bosse : Après avoir glorieusement combattu le Japon dans l’armée russe, il est revenu d’Orient amputé du bras gauche. Ces hauts fait militaires lui ont alors valu d’être décoré de la croix d’or de Saint-George et d’être admis au grade d’officier, fait rarissime pour un Juif. Rendu à la vie civile, après avoir obtenu son diplôme de dentiste et entrepris quelques études universitaires, il a finalement décidé en 1912 de quitter l’empire tsariste en pleine agitation révolutionnaire pour venir mener une vie enfin paisible en Galilée, dans un kibboutz du nom de Dagania. Et le voilà maintenant parmi les « personnes déplacées », parquées dans un camp près d’Alexandrie…
La rencontre avec Vladimir (Zeev) Jabotinsky et l’idée d’un engagement armé
C’est en ces lieux qu’il rencontre Vladimir (Zeev) Jabotinsky, venu faire un reportage dans le camp pour le compte d’un journal russe. Ce petit homme au regard passionné derrière d’épaisses lunettes rondes jouit alors d’une certaine notoriété.
Journaliste et poète réputé, traducteur en russe de Baudelaire et de Poe, il sillonne depuis des années les capitales européennes pour diffuser une conception du sionisme jugée alors très nouvelle, selon laquelle cet État rêvé par Théodor Herzl ne pourra voir le jour que si les Juifs cessent de lier leur sort à des nations qui les méprisent et les asservissent depuis des siècles. Ils se doivent de créer leur propre armée pour créer leur propre nation.
Or, dans ce camp égyptien, affirme Jabotinsky, une occasion historique est en train de se présenter. Ses coreligionnaires doivent la saisir en participant, les armes à la main, aux combats que mène actuellement par le Royaume-Uni pour libérer la Palestine du joug ottoman. Nul doute que sa victoire acquise, l’allié britannique manifestera sa reconnaissance en soutenant la cause sioniste.
Oppositions au projet révisionniste au sein du monde juif
Cet ambitieux projet, dit « révisionniste », est loin d’être approuvé par l’ensemble de la Diaspora. Autant de Juifs, autant de synagogues… Certes, la tendance droitière du mouvement sioniste le considère avec sympathie, car il obéit au concept du Hadar (dignité et honneur) mais d’autres courants craignent que cet engagement ouvert aux côtés des Alliés ne nuise aux citoyens juifs résidant dans les Empires centraux.
Ce reproche s’adresse également aux partisans de Ben Gourion qui, s’ils ont également opté pour la lutte armée, ont décidé eux de s’allier à l’Empire ottoman Le sioniste messianique, pour sa part, affirme que la création d’un État en Palestine ne saurait être obtenue que par intervention divine.
Bien sûr, le Bund (le parti socialiste juif) qui refuse toute légitimité à la thèse sioniste, y est résolument hostile. D’autres mouvements du sionisme de gauche, enfin, affirment que la conception de Jabotinsky trahit la pensée du fondateur Théodor Herzl, selon laquelle le futur État ne devrait en aucun cas posséder d’armée.
L’adhésion de Trumpeldor et la formation d’un comité de soutien
Pour sa part, le soldat Trumpeldor est séduit par le projet de Jabotinsky. A ses yeux, non seulement cet engagement armé offrira au monde l’image de Juifs combattant les armes à la main, mais Fatal engagement qu’ils sont déjà en train de le payer très cher, car le mouvement des « Jeunes Turcs » non seulement a repoussé leur demande d’alliance mais a organisé la déportation massive de quantité d’entre eux en Anatolie et en Égypte et permettre certainement la naissance, dans un avenir proche, de cette patrie tant rêvée.
Des volontaires du camp également acquis à cette cause prennent contacts avec des personnalités juives d’Alexandrie et les gagnent à leur cause. Ainsi se constitue un comité de soutien destiné à obtenir l’accord des autorités britanniques
15 mars 1915 : l’entrevue avec le général Maxwell
Le 15 mars 1915, au Caire, le général Maxwell, chef des forces britanniques en Égypte, reçoit Jabotinsky et Trumpeldor accompagnés de représentant du comité de soutien.
Le général va-t-il accepter leur demande d’accueillir une unité juive au sein de l’armée britannique ? Leur projet, ils le savent, a suscité beaucoup de réactions dans la région quand la rumeur s’en est répandue. Les souverains arabes ont fait savoir qu’ils y étaient violemment hostiles, tandis que le consul russe à Alexandrie proposait que si des Juifs de son pays voulaient vraiment prendre les armes, ils n’avaient qu’à s’engager dans l’armée tsariste…
Le général Maxwell , après avoir consulté son gouvernement et le War Office, fait part de sa proposition : comme les forces britanniques rencontrent actuellement des difficultés dans leur affrontement avec les Turcs dans les Dardanelles, elles auraient grand besoin d’approvisionnements en vivres et en munitions dans cette région. Aussi propose-t-il que les volontaires constituent une unité… de muletiers.
Silence pesant. La délégation demande un temps de réflexion et prend congé.
Débat interne et décision d’accepter
Jabotinsky, dès sa sortie, laisse éclater sa colère face ce qu’il considère comme une proposition dégradante. Trumpeldor, lui, reste serein comme à son habitude. Revenu au camp, le reste du groupe est tenu au courant de la proposition et. des discussions s’engagent, Trumperldor argumente : après tout, la plupart des armées utilisent des mulets de bât. Ceux qui les conduisent sont des soldats comme les autres, et d’ailleurs Maxwell a bien précisé que l’unité serait dotée d’armes, à l’instar des fantassins. Donc, rien n’empêche de s’engager dans ce combat.
Certes, il se déroulera en Turquie et non en Palestine, mais l’engagement juif n’en perdra pas pour autant sa dimension symbolique. « N’importe quel front conduit à Sion » conclut-il sobrement. Jabotinsky n’en rejette pas moins violemment ce projet et décide qu’il va repartir poursuivre sa croisade sioniste de par le monde. La plupart des membres du groupe, eux, finissent par se rallier à l’avis du vieux soldat. Va pour les Turcs et les mulets. On va donc reprendre contact avec le général.
Création du Zion Mule Corps
Entre décembre 1914 et mars 1915, pour la première fois dans l’histoire de l’armée du Royaume-Uni, est créé une unité qui n’est composée ni de citoyens britanniques ni de ressortissants des pays colonisés (les natives…) mais de Juifs russes et polonais.
Intégrée à l’Egyptian Expeditionary Force. Leur unité prends le nom de Zion Mule Corps (corps des muletiers de Sion) ou Z.M.C.
Cette appellation lui a été donnée par l’officier britannique désigné pour en prendre le commandement, le colonel du génie John Henry Patterson DSO,.
C’est un vétéran de la guerre des Boers et chasseur de lions réputé (il a déjà publié quelques ouvrages sur le sujet) .
Hasard ou pas, sa désignation est judicieuse , car ce protestant Gallois se trouve être un passionné d’études bibliques. Il considère la naissance d’une unité hébraïque combattante comme un évènement d’une haute portée symbolique qui la relie à l’histoire juive à travers les siècles, en particulier à ces combattants qui en l’an 132 de notre ère, s’étaient révoltés contre l’Empire romain dans la province de Judée.
Entraînement dans le désert égyptien
C’est dans le désert égyptien, et pour une courte période de trois mois, que se retrouvent 500 jeunes volontaires juifs russes et polonais venus de toutes les couches de la société du Yichouv. Fonctionnaires, médecins ou ouvriers (dont un précieux ferblantier.) se retrouvent dans un vaste camp de tentes et une caserne désaffectée près de Wardian,
Porteurs d’uniformes britanniques dont la manche s’orne d’une étoile de David (Magen David en hébreu biblique signifiant bouclier de David )
Des instructeurs britanniques leur enseignent le métier des armes. Les journées se passent, outre le maniement de fusils pris à l’armée turque, à apprendre l’art d’harnacher, de bâcher, de nourrir, de ferrer, changer les litières, brosser, approvisionner, habituer les mulets au combat en tirant des coups de feu. Les 700 quadrupèdes aux longues oreilles seront désormais leurs dociles compagnons de combat.
Gallipoli : l’épreuve du feu
Le 25 avril 1915, après une longue traversée marine au cours de laquelle leur bateau a échappé aux torpilles d’un sous-marin ennemi - mais non au refus hautain des officiers britanniques de partager leur repas au mess avec des officiers juifs - les muletiers débarquent dans la péninsule turque sous le feu assourdissant des batteries côtières ottomanes
La situation des forces alliées n’est guère brillante. Les forces britanniques, françaises, australiennes et néo-zélandaises ont tenté une première traversée du détroit sans y parvenir.
Les troupes se retrouvent maintenant enlisées dans une guerre de position, identique à celle qui se déroule à ce moment-même sur le front occidental.
Les hommes du Z.M.C ont la périlleuse mission de ravitailler les tranchées en munitions, eau et nourriture. Avec leurs animaux lourdement chargés et rendus très rétifs par le bruit de la mitraille, ils vont cheminer courageusement sous le feu ennemi dirigé par un jeune officier turc ( on l’apprendra plus tard) du nom de Mustapha Kemal, le futur Ataturk.
Pendant des jours et des nuits, ces soldats novices, outre leur mission première, vont s’intégrer dans la guerre en soignant des blessés d’autres unités et en participant aux actions de dégagement.
Le général Hamilton, commandant le corps expéditionnaire, écrira plus tard : « Ils ont mené leurs mules, dans le calme et l’ordre, sous un feu nourri et ont manifesté une forme de courage encore plus élevée que celle requise par les soldats postés dans les tranchées avancées »[1]. Rapidement, l’unité acquiert une grande popularité auprès des communautés juives réparties dans le monde où Trumpeldor apparait comme un héros. Le Z.M.C a apporté la preuve vivante que des Juifs peuvent, comme tous les autres hommes, se comporter en soldats
Dissolution du corps et suites
En janvier 1916, après l’évacuation des troupes alliées des Dardanelles, l’unité est ramenée en Égypte. Quand l’ordre est donné de s’embarquer pour l’Irlande avec pour mission d’y maintenir l’ordre britannique face aux mouvements de révolte des Républicains locaux , les muletiers refusent avec un bel ensemble de monter dans le bateau qu’on leur destine : s’ils se sont engagés, c’est pour combattre les Turcs et non ces patriotes irlandais qui comme eux, rêvent d’un nouvel état. Le Zion Mule corps est alors dissout.
De la Jewish Legion à la naissance d’Israël
Tandis que Trumpeldor retourne en Russie pour tenter de convaincre le gouvernement Kerensky de constituer une unité juive (mais le traité de Brest-Litovsk mettra fin à cette initiative) Jabotinsky prend contact avec le gouvernement britannique porteur du même projet. Avec cette différence que celui-là va prendre corps, car l’armée du Royaume-Uni a besoin de forces nouvelles pour combattre en Palestine et sait à présent qu’elle peut compter sur les soldats juifs. …
En 1917 est officiellement créé le premier régiment juif de l’armée britannique, le 38th (Service) Battalion, Royal Fusiliers qu’on appellera généralement la Jewish Legion (légion juive).
Le colonel Patterson prend très logiquement le commandement de ses cinq bataillons, assisté de Trumpeldor et de Jabotinsky - lequel, pour la première fois de sa vie, endosse un uniforme, d’abord de simple soldat puis de lieutenant après avoir mené victorieusement une attaque.
Aux anciens du Z.M.C se joignent des volontaires venus d’Angleterre, des Etats-Unis, du Canada, d’Argentine, et de Palestine avec parmi eux les futurs dirigeants du pays David ben Gourion et Yitzhak Ben-Zvi.
La légion juive s’illustre lors du passage du Jourdain, puis pendant la guerre en Syrie. Officiellement dissoute en mai 1921, elle aura contribué, comme après la bataille de Gallipoli, à populariser l’idée que des Juifs peuvent être de bons combattants et persuadera beaucoup d’entre eux de choisir la carrière des armes dans leur propre pays ou de partir défendre les implantations juives en Palestine.
A la fin des hostilités, certains de ses membres rejoignent une formation clandestine créée en Palestine, la Haganah (« la défense ») qui succède à la milice Palmach (« unité de choc ») et prendra en 1948 le nom de Tsahal (acronyme de "armée de défense d’Israël ".
En 1920, lors de la conférence de San Remo, les puissances occidentales désignent la Grande-Bretagne comme mandataire pour la Palestine, avec pour mission spécifique de mettre en œuvre la déclaration Balfour.
Parmi les médecins de l’expédition se distingue le doct. Meshulam Levontin , fondateur en 1930 de la Croix rouge Israélienne (Magen David Adom) Cette organisation ne sera pas reconnue comme membre officiel du mouvement international de la Croix Rouge et du Croissant rouge car son emblème représente un bouclier(considéré comme un équipement militaire) . Il faudra attendre 2006 pour qu’elle soit enfin accepté, après avoir choisi comme nouvel emblème une étoile de David dans un rectangle rouge.
Plusieurs tombes sur le mont des Oliviers rappelleront cet engagement.
Épilogue
Rendu à la vie civile, Jabotinsky prend la tête d’un mouvement d’auto-défense qui s’illustre lors des émeutes de Jérusalem en 1920, ce qui lui vaudra un séjour en prison, tandis que Trumpeldor, resté en Russie, fonde le He-Halutz,(« le Pionnier ») une organisation de jeunesse sioniste.
L’ampleur des engagements juifs dans la lutte armée suscite l’intérêt de certains dirigeants britanniques Elle vient aussi renforcer l’action de la délégation sioniste à la conférence pour la Paix de Paris , qui utilisera cette aspiration à un “foyer national juif” en Palestine pour en obtenir la reconnaissance juridique internationale lors de la conférence de San Remo de 1920.
Pendant la seconde guerre mondiale, malgré l’opposition des gouvernements arabes, l’armée britannique crée des unités composées de juifs de Palestine pour assurer la défense stratégique du Moyen Orient.
Ces unités combattent aux côtés des Alliés en Égypte, puis en Afrique du nord et en Grèce, au prix de nombreuses pertes.
En 1942 est constituée une Brigade juive de plus de 5.000 volontaires sous les ordres du général Ernest Benjamin, qui poursuivra la lutte contre les Allemands en Italie jusqu’en mai 1945.
L’insurrection du ghetto de Varsovie, du 19 avril au 16 mai 1943, qui voit 750 juifs combattre les armes à la main la machine de guerre nazie - en l’absence de tout soutien de la part des Alliés , pourtant parfaitement au courant de l’extermination prévisible du ghetto - ,joue un rôle décisif dans la prise de conscience collective juive : l’État que l’on veut créer ne devra compter que sur ses propres forces pour exister et demeurer.
La paix retrouvée, nombre d’anciens membres des forces juives britanniques s’engagent au sein des filières clandestines qui permettent aux survivants de la Shoah de s’établir en Palestine malgré l’opposition britannique, qui organise un blocus et la déportation en Grèce de passagers des bateaux en errance, en particulier du célèbre Exodus.
En 1948, l’État d’Israël est créé.
Les trois fondateurs du Z.M.C n’assisteront pas à sa naissance.
Trumpeldor a trouvé la mort en 1920 dans la défense de son kibboutz de Tel Hai, en haute Galilée, assiégé par des bandes venues du Liban voisin. Jabotinsky a succombé à une crise cardiaque aux Etats-Unis, alors qu’il poursuivait ses inlassables activités sionistes. Le colonel Patterson enfin, est décédé en 1947 en Californie et selon sa volonté, ses cendres ont été déposées en Israël.
Bibliographie
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Dąbrowa, E. (2011). La révolte de Bar Kokhba dans la tradition juive ancienne et moderne. Scripta Judaica Cracoviensia, 9, 33-42.
Friedman, Isaiah, Germany, Turkey and Zionism, 1897-1918, Oxford, Oxford University Press, 1977
Gilbert(Martin) Israel : A history.London, Black Swan,2008
Jabotinsky(Vladimir) The story of the Jewish Legion. New-York, B.Ackerman 1945. Histoire de ma vie. Traduit de l’hébreu par Pierre Lurçat. Ed. L’élété ont éphant. Paris 2023
Laurens, Henry, La Question de Palestine, tome 1 : 1799-1922, Paris, Fayard, 1999
Patterson (colonel John Henry) With the Zionists in Gallipoli (1916) Hutchinson and Co. With the Judeans in the Palestine campaign (1922) Macmillan (New York) Réédité : A Echo Library 2014. U.S.A Monee.Il. 08 june 2025
Shapira(Anita) Land and Power. The Zionist Resort to Force. 1881-1948. Stanford, Stanford University Press, 1999.