URSS : Le sauvetage « involontaire » de 1 400 000 Juifs.

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Conséquence de la déportation de 400 000 Juifs polonais et du transfert de 1 150 000 travailleurs juifs russes vers l’est.

Le plus grand sauvetage de l’histoire de la Shoah résulte de la vaste déportation policière vers l’Asie centrale et la Sibérie d’une population polonaise jugée dangereuse et du déplacement massif de travailleurs russes de la zone des combats vers les combinats industriels de l’Oural.
L’intention des autorités de l’URSS n’a jamais été de procéder à ces immenses transferts de population pour sauver qui que ce soit. Dans un cas comme dans l’autre, ce ne sont pas en tant que Juifs que ces personnes furent évacuées, mais comme éléments subversifs qu’il fallait neutraliser ou comme travailleurs dont le pays avait besoin. C’est ce qui les sauva.  Dans le contexte de la Shoah cette situation peut surprendre, car atypique. Ce sauvetage est peu connu malgré l’importance considérable du nombre de Juifs en cause.

Entre septembre 1939 et 1941, 400 000 Juifs polonais sont déportés par les autorités russes dans les provinces asiatiques du centre de l’URSS.  La plupart ont fui, certains ont été expulsés dans des conditions souvent atroces, de la Pologne occupée par les Allemands. Cet afflux dans leur zone d’occupation déplaît aux Soviets qui déportent une partie des nouveaux arrivés considérés comme bourgeois réactionnaires.
Puis Moscou fait une offre insolite, en proposant aux réfugiés polonais restants soit le rapatriement en Pologne sous régime allemand, soit la citoyenneté soviétique. Une majorité choisit le rapatriement, craignant s’ils deviennent russes de ne pas pouvoir rentrer chez eux à la fin de la guerre. Les Soviets interprètent ce choix comme un affront, une déclaration de déloyauté, et les exilent.  Les célibataires sont dirigés vers des camps de travaux forcés en Sibérie, les familles comme main d’œuvre agricole vers les kolkhozes asiatiques.
A la fin de la guerre, près de 100 000 Juifs polonais étaient morts de faim, de maladie ou de mauvais traitements. Dans un rapport daté du 8 septembre 1942, Eliyahu Rudnicki, envoyé sur place par l’Agence juive, écrit que « la condition des réfugiés juifs en Russie est horrible. Au moins 30% sont morts de faim, du typhus, de dysenterie et d’autres maladies ». 

Que pouvait-on espérer d’autre de la vie dans les goulags pendant la guerre ?

La guerre terminée, 50 000 déportés décident de rester en URSS, ils se sont intégrés à la population locale. 250 000 sont rentrés en Pologne.  Ces 300 000 survivants auraient été condamnés à une mort certaine s’ils n’avaient pas été exilés à l’Est de l’URSS. Les 2 900 000 Juifs polonais restés aux mains des nazis ont été pratiquement tous exterminés. A la Libération on ne compte sur place que 50 000 survivants.

A la suite de l’invasion allemande du 21 juin 1941, on trouve un déplacement comparable pour les Juifs russes. Les autorités de Moscou ont décidé de transférer des millions de travailleurs et leurs familles qui vivent à l’Ouest du pays vers les complexes industriels de l’Est.  Il faut agir vite car, en ce début de campagne, la Wehrmacht avance rapidement. On estime que 1 150 000 Juifs auraient été évacués  pendant ce gigantesque transport de population. Un rapport russe de l’époque précise qu’ « en plus d’une évacuation planifiée, il y a une migration non planifiée des populations des provinces qui risquent d’être occupées par les nazis ». 

Ce chiffre peut paraître élevé. Il trouve son explication dans l’histoire. Les tsars avaient enfermé les Juifs russes dans un immense ghetto centré sur la ville de Pale à l’Ouest de l’empire. Dans les premiers jours qui suivirent la révolution russe, un décret annula cette relégation. Vingt années plus tard les deux tiers des Juifs russes vivent encore dans la région où ils avaient été assignés à résidence. En 1939, ils sont 1 500 000 en Ukraine et 500 000 en Biélorussie et Crimée.  Sur ces deux millions de Juifs, environ 60% sont évacués vers l’Est.   Ils seront ainsi 1 150 000 mis hors de portée de leurs tortionnaires nazis.

Il n’y a aucune volonté délibérée de sauver des Juifs. Aucune directive n’existe dans ce sens. Les Juifs sont évacués comme main d’œuvre nécessaire aux usines d’armement du pays. Un rapport allemand daté du 11 septembre 1941 reconnaît cet exode mais lui attribue une autre raison : « Il y a un avantage aux rumeurs de l’extermination de tous les Juifs par les Allemands. Cela explique de toute évidence la raison pour laquelle les Einsatzgruppen trouvent maintenant de moins en moins de Juifs. On constate que partout 70 à 90% des Juifs se sont enfuis…».

On doit parler ici de sauvetage. Les 850 000 Juifs russes qui n’eurent pas la chance de pouvoir partir furent, jusqu’au dernier, mitraillés dans des conditions affreuses par les infâmes Einsatzgruppen allemands. (Unité mobile d’extermination). Il faut se rappeler les 500 000 Juifs exécutés par balles pendant les cinq mois qui suivirent l’invasion allemande.  Les 33 771 Juifs assassinés en 36 heures près de Kiev dans le ravin de Babi Yar le 29 septembre 1941. 
Les pertes totales s’élèvent à 1 100 000 morts sur une population juive initiale de 3 100 000.  On doit en effet ajouter aux 850 000 Juifs morts qui viennent d’être cités, 70 000 prisonniers de guerre que les Allemands ont tués ou affamés à mort, 100 000 civils morts sous les bombardements ou victimes de mauvais traitements des autorités russes et 80 000 soldats juifs tués au combat. 
N’est-il pas paradoxal que ce soient des déportations policières russes qui aient sauvé 75% des Juifs qui ont survécu en Pologne ? 300 000 sur 400 000. N’est-il pas surprenant que ce soit le repli organisé massif des populations russes de la zone des combats qui ait sauvé presque 60% des Juifs russes qui ont échappé aux massacres nazis ? 1 150 000 sur 2 000 000. Il fallait le dire.

Copyrigth Marc-André Charguéraud. Genève. 2010

Trouvez sur mon blog : La Shoah revisitée (http://la.shoah.revisitee.org) d’autres articles récemment publiés.

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