Le tribunal administratif de Pau examine ce matin 17 nouvelles requêtes de juifs internés

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Article paru dans "Sud Ouest"

« Sud Ouest » a pu lire leurs dossiers

Gurs, parcours de déportés

Les requérants demandent réparation à l'État et la SNCF pour leur internement et la mort de leurs proches.
Comme il y a deux semaines, le passé du Béarn est convoqué au tribunal administratif de Pau. Des anciens déportés du camp de Gurs, ou leurs descendants, réclament la condamnation de l'État et de la SNCF à leur verser réparation pour le préjudice subi. Pas moins de 17 demandes sont présentées.

Ironie du calendrier judiciaire : avant même de plaider, les avocats des requérants, Avi Bitton et Corinne Hershkovitch, connaîtront le délibéré des dix dossiers présentés il y a 15 jours. Le jugement est en effet rendu aujourd'hui. Et il y a peu de chance qu'il leur soit favorable. Lors de l'audience, le rapporteur public avait souligné que, selon la jurisprudence en vigueur, l'État avait « déjà indemnisé toutes les victimes de tous leurs préjudices ». Quant à la SNCF, la justice administrative est considérée comme incompétente la concernant.

Pour trouver la force de plaider quand même, les avocats puiseront sans doute dans les dossiers qu'ils défendent. Ces histoires individuelles sont autant de déclinaisons d'une même tragédie. Avec pour point commun d'avoir toutes connu un épisode dans un coin de Béarn nommé Gurs.

Qui sont-elles, ces victimes qui demandent réparation près de soixante-dix ans après le crime qui les a frappées ? « Sud Ouest » a pu consulter ces dossiers. La plupart sont juifs. Leurs familles vivaient en Allemagne, en Belgique, en Alsace... Certains, même, avaient cru trouver refuge dans le Sud-Ouest.

Aujourd'hui, ces déportés ou leurs descendants habitent en Israël, au Canada, au Brésil... mais aucun n'est resté dans la région de Gurs, qui n'a été pour eux qu'une zone de transit avant une mort programmée.

La vie au bout de l'évasion

Cette requérante habite aujourd'hui au Brésil. Avant la guerre, elle vivait en Allemagne, qu'elle a fuie pour Amsterdam, puis Bruxelles, avec ses parents.

Indésirable comme juif en Allemagne, son père est arrêté comme prisonnier de guerre à cause de sa nationalité allemande de l'autre côté de la frontière. Ce qui lui vaut d'être arrêté et transféré en France par la police, puis « acheminé dans les trains de la SNCF vers le camp d'internement de Gurs où il fut détenu pendant environ deux ans », indique le mémoire de Me Bitton.

Le 30 août 1942, le père de la requérante fait transmettre un message à sa femme, via la Croix-Rouge : il quitte le camp « pour une destination inconnue ». Cette destination, c'est Auschwitz, via Drancy. Le parcours « classique » des convois qui partent de Gurs.

La fille reverra son père une dernière fois dans le camp de concentration béarnais, où elle-même et sa mère sont internées.

« À son arrivée au camp d'Auschwitz, le père de la requérante fut immédiatement gazé et réduit en cendres dans les fours crématoires », poursuit le mémoire de la requérante.

Elle-même et sa mère n'ont la vie sauve qu'en parvenant à s'échapper de Gurs, et en vivant dans une cache jusqu'à la fin de la guerre. Date à laquelle elle part au Brésil.

Arrêtés en Dordogne

En 1939, cette requérante-ci a 9 ans. Elle vit à Strasbourg. Quand la guerre éclate, sa famille évacue la ville et se réfugie à Excideuil, en Dordogne.

Mais la guerre va les rattraper jusque dans le Sud-Ouest. « Le père de la requérante fut arrêté le 24 février 1943 par la gendarmerie française. S'ensuivit son transfert au camp d'internement de Gurs d'où il envoya sa dernière carte postale, puis à celui de Drancy. Il fut par la suite déporté dans les trains de la SNCF par le convoi n° 51 en date du 6 mars 1943 vers le camp d'extermination de Lublin Maidanek », indique le mémoire déposé devant le tribunal administratif de Pau.
Sa mère, elle, est envoyée à Drancy, puis à Auschwitz. Les parents ne reviendront jamais de ces deux camps d'extermination. Quant à celle qui était alors petite fille, et qui demande aujourd'hui réparation, son avocat indique qu'elle « a dû se cacher dans des caves, des greniers et des poulaillers afin d'éviter de se faire arrêter. Elle fut par la suite placée dans un orphelinat à Limoges, avec de faux papiers. Au lendemain de la guerre, elle fut placée dans une maison d'enfants juifs ».

Et Avi Bitton de conclure, en soutien des demandes d'indemnisation pour l'arrestation, l'internement, la déportation et la disparition de ses parents : « Aujourd'hui encore, la requérante soutient qu'elle fait des cauchemars sur cette période sombre de son enfance. »

Sauvés par la résistance

« Ce dossier n'est pas le procès de la France, mais d'une administration et d'une entreprise qui ont participé à un processus d'extermination », a l'habitude d'assurer l'avocat des requérants. « Car il y eut aussi en France des gens qui ont aidé les juifs au péril de leur vie. »

Ce dernier dossier en est une illustration. Les deux requérants concernés habitent aujourd'hui en Israël. Frère et soeur, ils ont été raflés avec leurs parents le 22 octobre 1940 par la gendarmerie.

Ils sont conduits au camp de Gurs, où ils sont internés jusqu'en mars 1941. S'ensuit la succession d'étapes que l'on retrouve dans la plupart des dossiers : après Gurs, c'est le camp de Rivesaltes, jusqu'en septembre 1942. Puis les wagons à bestiaux de la SNCF, facturés à l'état en troisième classe, conduisent la famille jusqu'à Drancy.

« Le 16 septembre 1942, les parents des requérants furent déportés dans les trains de la SNCF par le convoi n° 33, en direction du camp d'extermination d'Auschwitz. Les parents des requérants ne reviendront pas de ce dernier camp », indique le mémoire de l'avocat des frère et soeur.

Lequel révèle plus loin que « les requérants, destinés à faire partie de ce convoi, échapperont à la déportation. En effet, alors qu'ils étaient sur le quai du départ, une inconnue, membre de la résistance, les emporta avec elle ».

Pour ce qu'ils ont eux-mêmes subi et pour la perte de leurs parents, le frère et la soeur demandent chacun 600 000 euros à l'État français et à la SNCF.

Les éclaircissements de l'Amicale

L'Amicale se définit comme « la conscience du camp »

Les recours devant le tribunal administratif actuellement intentés contre l'État et la SNCF par d'anciens internés de Gurs ou leur famille amènent l'Amicale du camp à apporter des « éclaircissements ».

« Certains de nos membres ont été troublés, se sont demandés si nous étions partie prenante dans cette procédure. D'autres y ont vu une manoeuvre pour torpiller la manifestation du 25 avril, où une plaque commémorative sera apposée sur la façade de la gare d'Oloron pour le 70e anniversaire de l'ouverture du camp », explique André Laufer, le président de l'Amicale.

Celui-ci le rappelle : la démarche de l'Amicale est « uniquement mémorielle, et pas du tout une recherche de responsabilité des uns ou des autres. Nous ne connaissons pas les gens qui ont fait ce procès. On l'a appris par la presse, et on est tombé des nues ».

Pour autant, ajoute Antoine Gil, membre du bureau de l'association, « nous ne sommes pas indifférents. Ces requérants ont une histoire, une souffrance. Mais ce qui peut nous gêner, c'est la demande financière qui est formulée dans cette procédure ».

L'Amicale, qui se définit comme « la conscience du camp de Gurs », compte 500 membres, dont une centaine d'anciens internés (60 000 personnes ont transité par le camp, républicains espagnols, juifs, résistants, tsiganes).

Elle est notamment à l'origine de l'érection d'un bâtiment d'accueil sur le site (plus rien ne subsistait du camp d'origine après guerre), de deux sentiers documentés, d'actions pédagogiques auprès des scolaires, et elle édite un bulletin trimestriel.

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