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Les
fêtes juives |
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Cellule Kippour!
Le camp de travail de Dwinska,
sur le Don, dans le Nord de la Russie, comptait surtout des jeunes gens et
jeunes filles, quelques familles et leurs enfants. Tous étaient juifs,
réfugiés de la Pologne que l'Allemagne venait d'envahir, et
que le gouvernement communiste avait parqué là pour les beoins
de l'industrie de la "patrie communiste". Deux de ces familles gardaient
une cuisine cachère st s'efforçaient dans la mesure du possible
de respecter Chabbath: la famille de Reb Mordekhaï, originaire d'un village
près de Lomzhe, et la famille de Reb Yaacov, originaire de la banlieue
de Varsovie.
A l'approche des fêtes, Reb Mordekhaï et Reb Yaacov commencèrent
à se demander si l'on pourrait organiser un Minyan pour les jours de
fêtes, Roch Hachanah et Kippour.
Reb Mordekhaï était un homme qui en imposait. Il était
respecté de tout son entourage, et ce n'est pas pour rien que l'intelligentsia
du camp, médecins, ingénieurs, artistes ou enseignants, se réunissait
régulièrement dans sa chambre, dans la baraque 3, pour refaire
le monde dont ils étaient exclus, envisager la fin de la guerre, en
choisir le vainqueur…
C'est un de ces soirs qu'il choisit de sonder ses amis, pour savoir avec qui
il serait susceptible de "faire Minyan" le soir de Roch Hachanah et de Kippour,
après leur journée de travail.
A vrai dire, la plupart de ses 300 compagnons de captivité étaient
de familles assimilées. Une cinquantaine d'entre eux étaient
des membres du mouvement communiste en Pologne. Certains avaient même
fait de la prison pour cela. Lors du partage de la Pologne, ils avaient cru
bon de s'enfuir en Russie, de rejoindre les jeunesses communistes, et avaient
été envoyés dans les mines de charbon ou dans les équipes
de travail au fond des forêts. Ayant goûté le paradis policier
russe, ils avaient tenté de regagner la Pologne sous la botte nazie,
et avaient été rattrapés par la police, puis condamnés
aux travaux forcés à Dwinska.
Un public peu enclin à participer à une activité religieuse,
par nonchalance, par peur d'être attrapé, ou pour des raisons
idéologiques comme ce fut le cas du groupe communiste. Malgré
tout, Reb Mordekhaï réussit à réunir son Minyan.
La veille de Roch Hachanah, au retour des équipes de travail, une quinzaine
d'hommes se réunirent dans une petite pièce à peine éclairée,
afin que personne ne devine ce qui s'y passait. Il n'y avait que deux livres
de prières. Reb Yaacov, enveloppé de son Talith commença
à prier mot à mot, tandis que les autres répétaient
après lui. Comme ils ne pourraient pas prier le lendemain avant le
retour du travail, la nuit, ils prièrent dans la foulée les
offices du matin et de Moussaf, et se séparèrent au milieu de
la nuit en se souhaitant l'un l'autre une bonne année, avant d'aller
se coucher.
Le lendemain soir, de nombreux prisonniers se joignirent à eux, et
quelques femmes vinrent écouter les prières. Ils étaient
près d'une centaine à la fin des offices, priant, pleurant,
se congratulant. C'est alors que le bruit courut que le chef du NKVD s'approchait,
avec son adjoint Molonko. Ceux qui avaient un Talith se pressèrent
de l'ôter, et la foule se dispersa en un rien de temps.
Le lendemain matin, le chef de camp ordonna une enquête sur la "cérémonie
religieuse de Roch Hachanah". Il convoqua à l'aveuglette des prisonniers
pour leur faire avouer leur participation et savoir qui avait organisé
cette manifestation contre révolutionnaire. Bien sûr, aucun n'avait
assisté à l'office et aucun ne savait qui pouvait avoir "commis"
ceci. Mais Bougachvili, c'était son nom, ne s'arrêta pas là,
et somma quelques prisonniers de lui remettre la liste des organisateurs sous
quelques jours, sinon …
L'épreuve était trop dure, et Reb Mordekhaï fut dénoncé.
Le Chabbath suivant, un surveillant vint convoquer Reb Mordekhaï chez
Bougachvili. Reb Mordekhaï, qui avait plus de soixante ans, était
dispensé de travail, et le surveillant le trouva vêtu de son
Talith, penché sur un livre de Psaumes, lisant mot à mot des
louanges à D.ieu que sa femme répétait mot à mot
après lui. Le jeune Ukrainien, qui voyait pour la première fois
un juif vêtu d'un Talith et en prières resta un long moment sur
le pas de la porte, le regard allant de Reb Mordekhaï à sa femme,
sans pouvoir prononcer un mot. Lorsqu'il se fut repris, il s'approcha de Reb
Mordekhaï et lui fit part de la convocation chez le chef de camp.
Lorsqu'il arriva chez Bougachvili, celui ci était rouge de colère.
Après une bordée de jurons, il se mit à hurler: "alors
c'est vrai que tu organise ici des prières?"
Effectivement, répondit Reb Mordekhaï, avec assurance.
Et tu ne sais pas qu'il est interdit de tenir réunion dans l'enceinte
du camp? Tu es un contre révolutionnaire, un rebelle, un fasciste.
Tu complotes contre l'état. Tu seras pendu, toi et les types de ton
espèce!
Reb Mordekhaï se tut, ce qui mit en fureur Bougachvili, qui cracha une
fois de plus son répertoire d'insultes, sommant Reb Mordekhaï
de se justifier.
Quand Bougachvili retrouva ses esprits, Reb Mordekhaï se mit en devoir
de lui expliquer ce qu'était Roch Hachanah, que la prière n'était
pas une affaire politique, que l'on priait pour le bien du monde entier …
mais Bougachvili ne lui laissa pas le temps de terminer. En Russie, il est
interdit de pratiquer un culte. Point. Et encore plus dans un camp de prisonniers.
C'est de la subversion contre révolutionnaire.
Bougachvili rédigea un protocole de plusieurs pages, et ordonna à
Reb Mordekhaï de le signer.
Reb Mordekhaï refusa: je ne signerai pas Chabbath!
Le commandant tapa du pied et réitéra son ordre: signer de suite,
sous peine d'abréger la procédure avec un coup de pistolet.
Il se mit à hurler de plus belle, et frappa Reb Mordekhaï au visage.
Mais ceci ne changea rien: Reb Mordekhaï refusa de signer.
Bougachvili fit chercher les trois filles de Reb Mordekhaï, pour qu'elles
fassent comprendre à leur père dans quel monde il se trouvait.
Sans quoi il exilerait leur père dans un endroit d'où on ne
revient pas, et séparerait les trois jeunes filles dans des camps différents.
Rien n'y fit, et ils furent tous les quatre enfermés dans une cellule
de garde à vue.
Pendant ce temps la nouvelle de l'arrestation de Reb Mordekhaï s'était
répandue dans tout le camp. Les uns proposaient de manifester devant
la commanderie du camp, les autres estimaient que cela ne se fait pas en Russie.
La tension montait.
A la fin de Chabbath, Bougachvili fit libérer Reb Mordekhaï pour
lui faire signer le protocole. Reb Mordekhaï lut avec attention le document.
Il y était mentionné qu'il reconnaissait avoir organisé
une manifestation religieuse dirigée contre le gouvernement... et qu'il
s'engageait à ne pas recommencer. Une seconde fois, Reb Mordekhaï
refusa de signer. Il était prêt à signer qu'il n'organiserait
plus d'office religieux, mais pas à dire qu'il l'avait dirigé
contre le gouvernement. Il fallut à nouveau une longue négociation
pour que … Bougachvili se rendit aux arguments de Reb Mordekhaï. Il déchira
le protocole et se suffit de la promesse de Reb Mordekhaï de ne pas organiser
de manifestation religieuse à l'avenir.
Il était d'ailleurs persuadé d'avoir gagné, et félicita
paternellement Reb Mordekhaï pour la constance de ses positions, et lui
recommanda de tenir promesse.
Lorsque Reb Mordekhaï et ses filles quittèrent la commanderie,
ils furent accueillis par les soupirs de soulagement de tous leurs amis qui
les pressèrent de question. Mais Molonko mit bon ordre à ceci
et leur ordonna de rentrer chez eux sans parler à qui que ce soit.
Le lendemain, tout le monde savait ce qui s'était passé minute
après minute dans le bureau de Bougachvili. Reb Mordekhaï était
devenu un héros.
Un homme fut particulièrement intéressé par cette affaire.
Ludwig Galant était originaire de Varsovie. Il y avait été
un des chefs du mouvement communiste, et était ici considéré
comme la tête pensante du groupe communiste. Il s'était naturellement
opposé avant Roch Hachanah à la constitution d'un Minyan. Mais
cette fois, il déclara à Reb Mordekhaï qu'il fallait organiser
un Minyan pour Kol Nidréi au nez et à la barbe des agents du
NKVD!
Reb Mordekhaï l'assura de son aide, mais il ne pourrait pas organiser
lui-même ceci, conformément à son engagement.
"Mais si tu veux organiser toi-même le Minyan, sois béni, je
suis entièrement avec toi, et je ne crains pas de m'y associer.
Mais tu te doute que ce soir là, Bougachvili et ses sbires vont redoubler
d'attention pour traquer la moindre velléité de prier."
Ludwig proposa que l'office se passe dans le vestiaire des douches du camp,
dans la chaufferie où on laisse les vêtements sécher après
une journée de travail sous la pluie. La salle est grande, ouverte
toute la nuit et toujours éclairée. Personne ne songerait que
les prisonniers peuvent s'y cacher pour prier.
Il fut convenu de commencer en pleine nuit, puisque les agents du NKVD inspecteraient
surtout à la tombée de la nuit, lorsque Kippour commence, et
non en pleine nuit.
Il fallait ensuite que Ludwig cherche des hommes intéressés
à prier ce soir là, discrets, des hommes de toute confiance.
Il fallait aussi trouver des gardiens, qui guetteraient à l'extérieur
et assureraient la sécurité des fidèles.
Ludwig était là dans son élément. Assurer un office
de Minyan avec la rigueur para militaire des actions qu'il avait menées
à Varsovie pour les cellules communistes était pour lui de la
routine! A la différence qu'à l'époque il travaillait
contre le régime capitaliste sur les ordres venus de la patrie communiste,
et maintenant il travaillait contre le régime communiste abhorré,
et pour la cause d'un judaïsme millénaire dont il s'était
rapproché.
Avec deux autres vétérans de l'action secrète de Varsovie,
il peaufina les détails de ce nouveau complot.
Alors que dans le camp le moral des prisonniers était au plus bas après
la mise en échec du Minyan de Roch Hachanah, seuls 25 hommes, triés
sur le volet, étaient au courant du complot ourdi par Ludwig: quinze
d'entre eux avaient participé à l'office de Roch Hachanah, et
une dizaine d'entre les intellectuels du camp qui avaient manifesté
l'envie de s'associer au Minyan, une fois que le Minyan était devenu
un acte d'opposition. Autour d'eux, quelques routiers du groupe communiste
veilleraient à la sécurité.
La veille de Kippour, malgré tous les efforts, il fut impossible de
regagner le camp avant la tombée de la nuit. En silence, les juifs
rentrèrent dans leurs chambres, sans s'attabler au réfectoire
comme après chaque jour de travail, à la surprise des gardiens
du camp. Les policiers du NKVD étaient partout, inspectant chaque chambre
et vérifiant que chacun était présent. Ceux qui n'étaient
pas au courant de l'existence d'un Minyan s'en furent se coucher, le cœur
pincé en pensant aux jours d'autrefois. Peu à peu les lumières
s'étinrent, et les policiers cessèrent leur ronde.
A dix heures du soir, Ludwig et ses deux aides commencèrent discrètement
à rassembler les participants dans le vestiaire
Reb Yaacov revêtit son kittel blanc et son Talith, et commença
le Kol Nidréi. Reb Mordekhaï se tenait à sa droite, et
Mottle Glickman de Lodz se tenait à sa gauche.
Cette fois ci, personne ne pleura ni soupira. Ils étaient plutôt
fiers d'avoir gagné cette bataille contre l'oppression communiste,
et savouraient leur victoire.
Reb Yaacov disait mot à mot et à voix basse les mots de la prière,
et tous répétaient. Lorsqu'il arriva au passage "avec la permission
du Tout Puissant … nous permettons de prier avec ceux qui ont transgressé
la Loi…", Ludwig rougit. Comme si la prière avait été
rédigée pour cette occasion. C'était la première
fois qu'il participait à un office de Kippour depuis son enfance. Dans
son esprit remontèrent toutes sortes de souvenir: es années
de prison, la lutte contre la religion, l'action secrète, son enfance,
la synagogue du quartier, l'officiant vêtu de blanc, la mélodie
inoubliable du Kol Nidréi.
Toute la nuit, ils prièrent. A l'office du soir succéda l'office
du matin, en pleine nuit, puis des Psaumes. A cinq heures du matin, la sirène
du camp, celle qui signifie l'heure du lever, les rappela à la dure
réalité. Tous jeûnèrent ce jour là, et parmi
eux 25 hommes partirent emplis de joie, de la sainteté de ce Jour de
Kippour qu'ils avaient puisée tout au long de la nuit.
Adapté de Otsar Ha'hag – Kippour.