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Les
fêtes juives |
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Kippour à Kouzhnits.
Il était bien tard, à
Kouzhnits, cette veille de Kippour.
Les derniers rayons du soleil jouaient à cache cache sur le toit des
maisons. Les derniers retardataires se pressaient dans les ruelles désertes
de la ville, qui serrant sous le bras un livre de prières, qui tirant
son enfant à grands pas. Par contraste, la synagogue ressemblait à
une ruche. Ici on terminait d'enfiler le "kittel", robe blanche traditionnelle
aux jours de Kippour évoquant un linceul. Ici quelques juifs se hâtaient
de se vêtir du Talith avant la tombée de la nuit. Ailleurs, on
lisait des Psaumes, d'autres récitaient le rituel de "vidouï",
confessions, en se frappant la poitrine. D'autres attendaient tout simplement
que le Rabbi commence le "Kol Nidréi", l'annulation des vœux envers
D.ieu, vœux que l'on aurait pu prononcer sans trop y prêter garde.
Mais
contrairement à son habitude, le Rabbi tardait à entamer la
prière. Debout à sa place au fond de la synagogue, près
de l'Arche Sainte, le Rabbi restait immobile, entouré de son Talith
qui en cachait le visage.
La nuit était déjà tombée, que rien n'avait bougé.
Un grand silence s'était installé dans la salle de prières,
et des centaines de regard étaient tournés vers le Rabbi, attendant
qu'il s'approche de l'Arche Sainte, l'ouvre et prenne le premier Sefer Torah
pour commencer le "Kol Nidreï". Chacun fouille au fond de lui-même
pour y chercher une faute, une demi-faute, un zeste de quelque chose qu'il
n'aurait pas encore "nettoyé" avant Kippour, et que le Rabbi veut lui
donner l'occasion de réparer avant le jour terrible.
Mais le Rabbi ne bougeait pas.
Les proches du Rabbi se tournèrent vers Reb Yéro'ham, le bedeau.
Peut être sait il quelque chose de cet étrange imprévu.
Reb Yéro'ham se fraye un chemin jusqu'à Rabbi Elyakim, le fils
du Rabbi, et lui murmure quelque chose à l'oreille.
"Non, non " comprennent tous les 'Hassidim à voir Rabbi Elyakim agiter
sa tête. Non, il n'ira pas déranger son père, le Rabbi,
dans ses saintes pensées.
Deux heures se sont écoulées. Même les bougies commencent
à fondre dans la chaleur de la synagogue. Les fidèles se serrent
encore un peu plus pour apercevoir le Rabbi de dos. Ne dit on pas dans les
livres de Kabbalah que le soir de Kol Nidreï les âmes se pressent
dans la synagogue pour revenir demander pardon à D.ieu et chercher
une réparation à leur vie terrestre?
Tout à coup, le Rabbi se retourne vers l'Assemblée. Le visage
pourpre, de la couleur du four le jour de la cuisson des Matsot. Les sourcils
froncés, le visage sévère.
- "Il y a-t-il ici un habitant de Filabvé?"
Pas de réponse.
- "Peut être l'un d'entre vous connaît cette ville?"
Du fond de la salle de prières, une voix rompt le silence pour répondre
au Rabbi.
- "Saint Rabbi, j'habite un village près de Filabvé, et je connais
bien cette vile car je m'y rends régulièrement pur y vendre
les produits de ma ferme.
- Connais tu le Comte Tchirinski et son chien?
- Oui Rabbi je le connais lui et son énorme chien.
- Peux tu raconter dans quelles circonstances le Comte a acheté ce
chien?
- Oui Rabbi, c'est une histoire qui a fait le tour de la ville et a fait causer
bien du monde.
Le Comte était parti une fois faire la fête dans une ville lointaine
avec d'autres nobles, et il a gagné cette fois là au jeu des
sommes très importantes. Avant de revenir, le Comte s'est acheté
un chien, impressionnant tant pour sa taille que pour ses dents, pour la somme
de 1800 roubles, une somme énorme! Et une fois rentré à
la ville, il a fait construire une niche, un palais, pour ce chien, pour 200
roubles de plus! Vous comprenez que toute la ville en a jasé bien longtemps.
- Et dis moi pourquoi il a chassé ce chien?"
Les fidèles du Rabbi ne comprenaient pas du tout ce qui tracassait
tant le Rabbi un soir de Kippour. Mais ils savaient que ce n'était
pas une conversation de café, et que le Rabbi avait un but.
- "Rabbi, le Comte apportait chaque jour à son chien une part
de viande que n'aurait pas dédaigné une famille entière
de paysans. Un jour le chien n'a pas attendu que le Comte dépose dans
son écuelle sa part de viande, et a sauté pour la lui arracher
des mains. Le Comte s'est mis en colère, et a fait détruire
immédiatement la maison du chien, puis a chassé de son domaine
son fidèle chien, sous une pluie de coups et d'injures."
Le Rabbi s'était tu, enfoncé à nouveau dans ses pensées.
- "As tu entendu, ange Michaël?" S'écria-t-il soudain,
avant de saisir le Sefer Torah et entamer le Kol Nidréï.
A l'issue de Kippour, les proches
du Rabbi le pressèrent d'expliquer ce qui s'était passé.
"Une grande accusation pesait sur les Juifs. Les anges, là haut avaient
du mal à la faire passer.
La cause en était la suivante: un juif de là bas avait des difficultés
à marier sa fille. Un pauvre homme, droit, discret, qui vivait modestement
du travail de ses mains. De quoi manger un peu chaque jour, certes, mais pas
de quoi marier sa fille. Il lui était difficile de supporter la souffrance
morale de sa fille, ni les demandes pressantes de sa femme qui le suppliait
d'aller quémander ses frères juifs dans les alentours pour réunir
le nécessaire au mariage. Mais il lui était aussi difficile
de se faire à l'idée qu'il faudrait tendre la main pour cela.
N'ayant pas d'autre horizon que celui ci, il finit mettre Talith et Téfilin
dans un grand sac et se mit en chemin.
C'est ainsi qu'il arriva jusqu'à Filabvé. Avec un discours hésitant,
il visita les riches bourgeois de la ville pour demander leur aide. Malheureusement,
ces derniers ne daignèrent pas lui venir en aide, et au contraire l'enfoncèrent
par des paroles acerbes.
Couvert de honte, notre homme sortit de la ville et s'assit au bord de la
route dans la forêt pour épancher son cœur devant D.ieu.
C'est alors qu'il entendit le galop d'un attelage, et vit s'arrêter
devant lui un splendide carrosse, dont le passager l'interpella. Rien de bon
se dit il, car un noble polonais était capable de tout, et plus encore
avec un juif…
Il s'approcha en tremblant du carrosse. La voix aimable du Comte le rassura.
- "Pourquoi pleures tu ainsi?"
Il lui raconta ses mésaventures de la journée, lui parla de
sa fille, de sa femme, de son travail…
- "Et combien te faut il pour marier ta fille? Cent roubles?" Ne
bouges pas.
Le Comte sortit un carnet, où il griffonna quelques mots, déchira
la feuille et la tendit à notre homme.
- "Va en ville; donne ceci à Untel, et il te donnera cent roubles.
Adieu mon ami" lui cria-t-il pendant que le cocher repartait.
Voilà
que les juifs se moquent de moi, et maintenant même les polonais s'y
mettent, se dit il, poursuivant sa route pour quitter cette ville malheureuse.
Arrivé le soir dans une auberge, il conta à l'aubergiste ses
malheurs, et sa rencontre bizarre avec un inconnu prêt à se payer
sa tête pour cent roubles.
- "Montres moi la feuille? Mais, c'est la signature du Comte Tchirinski!
Ce papier vaut vraiment cent roubles, retourne vite en ville!"
Comme le juif ne semblait pas convaincu, l'aubergiste s'installa avec lui
sur sa charrette, et l'emmena en ville.
Quelques jours plus tard on célébrait le mariage de la jeune
fille. Un superbe mariage, de cent roubles.
Le Rabbi poursuivit:
Il y eut dans le ciel une terrible accusation contre les juifs de la ville.
C'est le bon cœur de ce noble qui avait sauvé cette famille, alors
que ses frères juifs l'avaient rejetée, humiliée, méprisée.
D'un geste, il avait permis ce que des dizaines de juifs avaient refusé
à cet homme.
En cette veille de Kippour, l'ange chargé de ramasser les fautes des
juifs et de les présenter devant le Tribunal Céleste avait de
quoi se réjouir. Les bons anges chargés de la défense
du Peuple Juif eurent beau tenter de lui arracher sa trouvaille, de la minimiser,
rien n'y faisait. C'est alors que je me suis souvenu avoir entendu une histoire
sur ce Comte et son chien, et que j'ai demandé à un des fidèles
de m'en conter les détails, pour bien prouver que ce n'est pas par
bonté que cet homme a offert cent roubles à ce pauvre juif.
S'il est capable de dépenser 2000 roubles pour un chien, et de les
perdre sur un coup de tête ou d'orgueil, parce que ce chien ne respecte
pas les bonnes manières, cela montre qu'il n'apporte aucune considération
à l'argent, et qu'il peut aussi bien le gaspiller pour ceci que pour
cela. Ce n'est pas de la bonté, c'est de l'inconscience!
Vous comprenez qu'avec cette histoire là, l'Ange Michaël a vite
fait de faire taire les accusations là haut."
Traduit de Otsar Ha'hag, Yom Kippour
Mena'hem Mandel, Jérusalem 5745