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Les fêtes
juives |
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Extrait de Conversation avec les Jeunes N°329, Adar-1 5741
Un Pourim de Prague, 17ème siècle.
L'histoire que nous allons vous conter nous ramène
plus de trois cents ans en arrière, au ghetto juif de Prague en Bohème.
C'était pendant la guerre de Trente Ans qui faisait rage entre les pays
catholiques et protestants de l'Europe. Et, comme cela est toujours arrivé
au cours de notre histoire, ce furent les malheureux Juifs qui en pâtirent
le plus.
L'empereur Ferdinand II des Habsbourg dont les difficultés de trésorerie
allaient croissant en raison des énormes dépenses nécessitées
par la guerre, se tourna vers les banquiers et les négociants juifs de
son pays afin qu'ils vinssent à son secours et le tirassent de l'impasse
où il se trouvait. Ce qu'ils s'empressèrent de faire. En récompense,
l'empereur accorda à ces Juifs de nombreux privilèges et des droits
dont ils avaient été privés jus qu'alors. Une telle générosité
ne manqua pas d'exciter la jalousie de la petite noblesse et du clergé
qui, à partir de ce moment, n'ont de cesse qu'ils n'eussent trouvé
un moyen de nuire aux Juifs.
Le
nouveau gouverneur de Bohème, Rudolf de Wenceslaw, était parmi
ceux que cette amitié témoignée par Ferdinand II aux Israélites
indisposa particulièrement. Ces derniers formaient à Prague une
communauté d'environ dix mille âmes, et jouissaient d'une excellente
réputation. Le grand Rabbi Judah Lewaï (le "MaHaRaL") était
mort. Mais son souvenir demeurait vivant dans les cœurs et dans les esprits.
L'influence qu'il avait exercée sur les Juifs aussi bien que sur les
non Juifs était intacte. Cela suffisait pour enlever au gouverneur la
possibilité de provoquer facilement une révolte ou un pogrome
contre le ghetto. Cela ne l'empêchait pas de patienter. Or, la patience
venant à bout de tout, un événement survint en l'hiver
de 1623 qui lui fournit l'occasion qu'il attendait depuis si longtemps.
Parmi les trésors royaux il y avait des tentures de brocart tissées
d'or, œuvre d'un maître célèbre du Moyen Age. D'une valeur
inestimable, elles étaient placées sous la surveillance du gouverneur
qui en répondait vis à vis de la couronne. Ce dernier à
son tour s'en remettait pour ce soin, délicat entre tous, à Hradek,
le chambellan dont le rang se situait immédiatement au-dessous du sien.
Quand décembre vint, Hradek se mit, avec l'aide du personnel, à
sortir de leur abri les riches et précieux objets en vue de préparer
le palais pour les fêtes de la saison. Quand ils arrivèrent au
coffre qui contenait habituellement la fameuse tenture de brocart ornant le
salon de réception, il était vide! Rudolf apprit l'inquiétante
nouvelle de cette disparition. Il était hors de lui.
- Si ces tentures ne sont pas retrouvées avant ce soir, hurlait il à
ceux qui l'interrogeaient, vous serez tous jetés en prison.
- Puis je respectueusement suggérer, hasarda Hradek, que tous les monts
de piété et tous les dépôts soient fouillés
de fond en comble? Les magasins juifs devraient aussi être sérieusement
surveillés, ajouta t il sournoisement.
- Voilà une excellente idée, Hradek, dit le Gouverneur que cette
diversion détournait des soucis immédiats en lui offrant l'occasion
d'opprimer ses ennemis du ghetto. Rudolf fit plus que ne l'avait suggéré
son second. Il donna sur-le-champ des ordres afin que chaque maison, chaque
magasin de Prague fussent perquisitionnés jusqu'à ce que les inestimables
tentures fussent retrouvées. Toutes les entrées du ghetto furent
bloquées, et sans un mot d'explication les hommes du gouverneur mirent
sens dessus dessous chaque maison et chaque coin. Les Juifs étaient terrifiés.
Quand les investigateurs eurent atteint la grande maison et le magasin du conseiller
patriarcal du ghetto, Enoch Altschul, ils perdirent toute mesure. Faisant irruption
dans la demeure, ils ouvrirent tout grands placards et armoires, semant partout
le désordre, jonchant le sol de leur contenu. Leurs recherches n'ayant
donné aucun résultat, ils se saisirent du Juif épouvanté
et le menaçant de leurs pistolets lui dirent :
- Montre-nous tes marchandises les plus précieuses ou nous te tuons sans
pitié.
Le pauvre vieillard terrifié les conduisit dans son arrière boutique,
et de là à une cachette secrète qu'il ouvrit. O surprise!
Dans une caisse en bois, les hommes découvrirent sans peine un amas étincelant
de tissus. Oui, c'étaient bien les précieuses tentures! Avec des
cris de triomphe, ils s'en emparèrent, puis mettant le vieillard dans
les chaînes ils reprirent le chemin du palais.
Fusils et pistolets pointés sur lui, le négociant et érudit
juif traversa le ghetto que ce spectacle plongeait dans la stupeur et le silence,
puis la foule surexcitée qui faisait la haie le long des rues de Prague:
Quand Enoch Altschul fut poussé à l'intérieur du palais,
le gouverneur arpentait, soucieux, le grand salon de réception. Apercevant
les tentures, un cri de soulagement s'échappa de ses lèvres. Et
quand il apprit qu'elles étaient cachées dans le magasin du Juif,
ses yeux brillèrent d'une lueur perverse. Ainsi le juif intègre
a été pris comme un vulgaire voleur, ricanat il. Explique-toi,
vieillard, si tu peux!
- J'ai donné ma parole d'honneur à un noble de votre cour, répondit
calmement Enoch Altschul. Tant qu'il ne me déliera pas de ma promesse,
je ne pourrai expliquer la présence de ces objets chez moi.
- Histoire vraisemblable, en effet, dit le gouverneur d'un ton sarcastique.
Nous allons voir si les lanières de mes serviteurs te délieront
plutôt la langue...
A ces mots, Rudolf ordonna qu'on fouettât le Juif avec la dernière
énergie. Il n'allait pas manquer cette occasion unique qu'il recherchait
depuis qu'il avait été nommé gouverneur! Il haïssait
les Juifs, et se réjouissait d'avance à la pensée que l'empereur
se rendrait compte finalement de sa grande erreur en témoignant de la
bonté à ce peuple ingrat.
Menace de Pogrome
Le soir venu, Enoch Altschul eut à se présenter de nouveau devant
le gouverneur. Il avait été fouetté avec tant de brutalité
qu'il n'arrivait plus à se tenir sur ses jambes. On le transportait étendu
sur une civière. Cependant il s'obstina dans son silence.
- Je te donne jusqu'à demain matin à neuf heures, dit le gouverneur.
Si tu ne te décides pas à révéler comment les tentures
sont tombées entre tes mains, non seulement toi et toute ta famille serez
pendus, mais je donnerai aussi l'ordre à mes troupes de mettre à
feu et à sang le ghetto de Prague. Et s'adressant à ses hommes:
emportez e maintenant; peut être finira t il par avoir assez de bon sens
pour parler et épargner à ses coreligionnaires les malheurs qui
les menacent.
Toute la nuit le pauvre Enoch Altschul se retourna sur sa couche en proie aux
souffrances physiques et à une torture morale encore plus grande. Que
devait il faire? Il priait de tout son cœur afin que le Ciel le guidât,
et ce n'est que fort avant dans la nuit qu'épuisé, il céda
à un sommeil agité.
Soudain, son maître et ami bien aimé, le Saint Maharal Rabbi Judah
Lewaï, lui apparut, le rassurant aussitôt sur le déroulement
futur des événements. Enoch s'éveilla plein d'espoir et
s'absorba dans ses prières du matin jusqu'à ce que les gardes
vinrent l'emmener, allongé sur la civière, auprès du gouverneur.
Toute la cour se trouvait réunis dans la grande salle. Le gouverneur
fit transporter Enoch Altschul jusqu'à la fenêtre qui surplombait
la vaste place.
- Tu vois, dit il, ces hommes en armes? Ils n'attendent qu'un signe de moi pour
se jeter sur le ghetto. Alors ils ne laisseront pas une seule maison debout.
Enoch frémit. Une pâleur mortelle se répandit sur ses traits
à la pensée de cette horrible menace. Mais avant qu'il n'eût
la possibilité d'ouvrir la bouche, un mouvement se fit et le chambellan
Hradek s'avança.
Votre Seigneurie, dit il au gouverneur étonné. C'est moi le coupable.
Ce noble vieillard garde le silence car il désire protéger votre
honneur personnel.
Le gouverneur et les présents stupéfaits n'en pouvaient croire
leurs yeux ni leurs oreilles. Abasourdis, ils écoutèrent alors
que Hradek poursuivait :
Il y a plusieurs mois de cela, j'avais un besoin urgent de vingt cinq mille
ducats d'or que j'avais perdu au jeu. L'idée me vint de porter ces tentures
précieuses chez ce Juif qui m'avait aidé en de précédentes
occasions en me prêtant de l'argent. Je rédigeais un papier en
votre nom et y apposais votre propre cachet. Dans ce document était formulée
la promesse que vous traiteriez les Juifs avec bonté si Enoch Altschul
gardait le secret au sujet des tentures mises en gage. En revanche, la note
menaçait des pires châtiments tout le ghetto si le vieillard laissait
échapper un seul mot de l'affaire.
Toute la cour écoutait bouche bée. Pourquoi Hradek avait il décidé
d'avouer, se demandait chacun. La réponse ne tarda pas à venir
de la bouche même de ce dernier.
- J'aurais gardé le silence, persuadé que les tentures seraient
retrouvées lors des perquisitions; et le Juif aurait supporté
tout le poids de la faute et ses conséquences. Mais cette nuit j'ai fait
un rêve... Un rêve terrifiant! Le défunt Rabbin du ghetto
de Prague, Rabbi Judah Lewaï, m'est apparu, et avec lui le "Golem", cette
horrible face de terre glaise. La même terreur qu'avaient éprouvée,
il y a tant d'années, ceux qui essayaient d'accuser les Juifs de crimes
qu'ils n'avaient point commis, m'envahit. Le Rabbin me dit: "Tu dois dire la
vérité demain. Te voilà averti!".
Un Jour de Fête
A mesure qu'il parlait l'émotion de Hradek était devenue si intense
qu'il avait porté la main à sa gorge comme s'il étouffait.
Quand il eut fini, il s'écroula sur le sol. Hradek était mort
après avoir tout avoué.
Le gouverneur n'avait d'autre choix que de libérer Enoch Altschul, et
de donner des ordres afin que la foule impatiente et avide de sang fût
dispersée et ne molestât point les Juifs. La tournure miraculeuse
des événements causa à ces derniers, comme bien l'on pense,
une joie sans bornes.
C'est le vingt deux Téveth que ce miracle eut lieu à Prague. Pendant
de nombreuses années ce jour fut célébré par la
famille Altschul et les Juifs de la ville comme "le Pourim des Tentures". Car
en ce jour leur tristesse s'était muée en joie, comme au Pourim
d'autrefois.