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Les
fêtes juives |
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Pessa'h dans l'exil russe
Reb Moché avait été
arrêté par la police russe en pleine nuit, lors d'une réunion
'hassidique qu'il avait organisée pour ses élèves. Il
était jeune, célibataire, mais il était avant tout pour
ses élèves le "Roch Yéchivah", voire même un véritable
père. Enseigner la Torah à des jeunes était aux yeux
de la dictature communiste un crime. Le faire dans le cadre de classes organisées
était une conspiration contre l'Etat, et tout réseau était
de la subversion contre révolutionnaire. Nul doute qu'un aussi frêle
jeune homme n'était devenu "Roch Yéchivah" que parce que d'autres
maîtres de valeur avaient été arrêtés ou
mis hors service par les services de police.
Il fit preuve après son arrestation d'une résistance exceptionnelle.
Les enquêteurs usèrent en vain de tous les moyens les plus cruels
pour lui faire dire qui l'avait aidé à maintenir cette Yéchivah.
Reb Moché
avait décidé de n'accuser que lui-même: c'est lui qui
avait recruté les élèves, les avait enlevés à
leurs parents, qui avait ramassé de l'argent sous les prétextes
les plus fallacieux à des gens qui ignoraient tout de ses activités.
Bien sûr, les agents du NKVD n'en étaient pas à leur première
enquête et refusaient à croire ses balivernes. Il ne pouvait
avoir organisé tout seul une telle Yéchivah, et s'il ne livrait
pas ses acolytes, eux les découvriraient mais cela lui coûterait
très cher. Ils ne les découvrirent pas, mais cela lui coûta
effectivement très cher. Toute la boîte à outils de l'Inquisition
espagnole y passa, avec les perfectionnements modernes et la manipulation
psychologique. En vain. Tout au plus, il leur livra les noms de quelques amis
déjà liquidés par le régime stalinien ou sortis
de l'enfer communiste.
Les élèves avaient été à sa hauteur. Du
haut de leurs 12 13 ans, ils avaient résisté à toutes
les pressions, n'étaient au courant de rien, n'étudiaient pas
avec Reb Moché, ne le connaissaient même pas…Ils s'étaient
soigneusement préparés, à une époque où
tout allait encore relativement bien à s'accorder sur ce qu'il faudrait
dire, ou ne pas dire si …
Lors d'une confrontation, Reb Moché leur fit passer le message: "ne
cherchez pas à m'épargner, je leur en ai suffisamment dit pour
qu'il puisse m'accuser seul, sans faire pression sur vous. Ne perdez pas confiance
dans la bonté de D.ieu, faites tout votre possible pour continuer à
étudier."
Reb Moché les regarda en souriant sortir du bureau de l'enquêteur.
Un sourire paternel, d'encouragement et de confiance dans l'avenir. Tout ce
dont ils avaient besoin.
Reb Moché ne fut condamné "qu'à" dix ans de réclusion.
Il fut jeté dans un cachot surpeuplé, où se mélangeaient
intellectuels neutralisés, opposants politiques ou religieux, voleurs
d'œuf et voleurs de bœufs, criminels sanguinaires. Parmi eux et à tous
les étages de ce microcosme, des juifs, de l'élite à
la pègre. Il n'était pas rare que des bagarres éclatent,
dont les juifs faisaient systématiquement les frais. Et parfois calme
et fraternité s'installaient dans le cachot, et tous partageaient leurs
maigres colis.
Lorsqu'un un nouveau pensionnaire arrivait, ses "aînés" le mettaient
au parfum en le détroussant de tous ses biens, de la chemise jusqu'aux
provisions. Et s'il s'en plaignait au gardien, il avait droit de leur part
à une large distribution de coups, qui donnait le ton au "code pénal"
en vigueur parmi les prisonniers.
Lorsque Reb Moché fut introduit dans le cachot, il portait encore la
barbe. Ses compagnons le dévisagèrent, vinrent palper sa barbe,
au milieu d'insultes et de quolibets auxquels il ne comprenait rien.
Reb Moché ne dit rien. Il soupira, d'un soupir qui en disait long sur
la pitié que lui inspirait un tel comportement de la part de ces gens
à visage humain. A visage seulement. Il ne dit rien non plus lorsqu'ils
fouillèrent ses poches puis lui prirent ses vêtements.
On tenta encore de le faire réagir en se gaussant de lui "un homme
d'esprit est venu nous rejoindre, Sa Sainteté a été mise
en prison, …"
En fin de compte, les voleurs lui rendirent ses vêtements, et quelques
affamés seulement s'en prirent à ses provisions, sous son regard
peiné et rempli de pitié devant une telle bassesse.
Les jours et les semaines passèrent. La plupart des prisonniers avaient
finalement pris le jeune Reb Moché en estime, et s'adressaient à
lui avec amitié, voire avec le respect qu'ils auraient donné
à un de leurs aînés.
Même les non juifs de la cellule l'avaient adopté, et il n'était
pas rare qu'on demande son arbitrage pour les mille et un accrochages qui
se produisaient régulièrement dans cet espace surpeuplé.
Parfois on lui demandait des mots d'encouragement, une mélodie vivifiante
du genre de celles qu'il psalmodiait durant ses prières quotidiennes.
Combien de fois lui avait on demandé une prière, une bénédiction?
Il cédait chaque jour sa part de nourriture, non cachère, et
recevait en échange une part de pain, sa seule nourriture hormis les
rares colis qu'il recevait de la maison, et que personne n'aurait songer à
lui voler.
Il avait même des "'Hassidim" à lui qui lui offraient de leurs
propres colis ce qu'il pouvait en manger, et tous savaient maintenant ce qu'un
juif religieux mange - ou ne mange pas.
Reb Moché avait été mis en prison quelques mois avant
Pessa'h. L'approche de la fête l'inquiétait beaucoup. Il supportait
cette faim permanente pour ne pas avoir à consommer des aliments impurs,
non cachers. Mais ce pain lui suffisait à peine. Qu'allait il se passer
pendant Pessa'h où même ce pain lui serait interdit? L'espoir
de recevoir un colis avec de la Matsah allait s'amenuisant de jour en jour.
La veille de Pessa'h était arrivée, et toujours pas de Matsah.
Il découvrira deux semaines plus tard que le colis était bien
arrivé, mais que la direction de la prison l'avait volontairement retenu…
Le changement d'humeur de Reb Moché n'avait pas échappé
à ses compagnons de cellule. Ils le questionnèrent en vain sur
ses préoccupations, et il fallut l'intervention musclée d'un
jeune juif aux épaules larges pour que Reb Moché accepte de
se confier: il n'aurait rien à manger durant une semaine!
Un grand silence accueillit cette confidence. Tous ressentirent la peine de
Reb Moché, et commencèrent à lui apporter leurs derniers
trésors, leurs provisions secrètes, pour savoir ce qui lui conviendrait
pour la fête.
Il n'en retint que 16 carreaux de sucre… contraint il est vrai par l'insistance
du jeune juif.
Le soir du Séder arriva. Cet événement que tous fêtent
dans la joie dans un monde libre. Lorsque le gardien eut fait sa dernière
visite, après avoir vérifié que tous les prisonniers
"dorment", les compagnons de Reb Moché se mirent au travail. Un chiffon
fut accroché sur l'unique fenêtre du cachot, un autre sur le
guichet de la porte, et l'on sortit de quelque part un morceau de bougie,
une allumette, et Reb Moché s'installa dans un coin, sur un tabouret
pour son "Séder".
Les yeux rouges de
larmes qu'il pleurait en silence, il ne regardait que la petite flamme qui
veillait au centre de la cellule, sans prêter attention aux prisonniers
qui l'entouraient.
Personne ne s'était mis au lit. Même les non juifs s'étaient
regroupés autour de lui et portaient le plus vif intérêt
à l'événement. Quelques juifs s'étaient assis
autour de son tabouret. Ils se souvenaient du Séder autour d'une table
richement garnie, décorée, illuminée, joyeuse. Ce soir,
pas de vin, pas de Matsah, pas de 'Harosseth. Juste un verre de thé
froid et des carreaux de sucre. Et ils voulaient un Séder! Ils voulaient
entendre les mélodies traditionnelles de Pessa'h, la voix rassurante
de Reb Moché prononcer des mots d'avenir, de la liberté dans
laquelle il évoluait jusque dans cet infâme cachot.
Reb Moché craignait que sa voix ne s'étrangle tant il était
ému en disant le Kiddouch. Il commença à mi-voix, puis
prit de l'assurance et sa voix se fit plus gaie. Devant lui, trois morceaux
de sucre empilés représentait les trois Matsoth du Séder.
Il posa les quatre questions de la Haggadah en pleurant au point que les "Matsoth"
se mouillèrent. C'est sur ces Matsoth sucrées et salées
de larme qu'il se rendit ensuite quitte des herbes amères.
Il entama la récitation de la Haggadah d'une voix encore hésitante,
accueillie dans le silence le plus total de ses compagnons. Tout juste s'ils
ne se retenaient pas de respirer pour ne pas gêner leur jeune rabbin.
Le petit bout de bougie vacilla, lutta en vain avant de s'éteindre
complètement, sous les gémissements de l'assemblée. Reb
Moché lui continuait son évocation, d'une voix crescendo, de
la sortie d'Egypte passée, la promesse d'une nouvelle sortie d'exil
au-delà de laquelle il n'y aura pas d'autre exil…
Ce soir là, tous vécurent une sortie d'Egypte. Même les
plus endurcis se sentirent entrer dans un monde d'une autre dimension, et
leurs larmes se joignirent à celles des autres. Et Reb Moché
chantait, chantait …
D'autres morceaux de sucre se joignirent aux maigres provisions de Reb Moché,
et il put terminer Pessa'h sans avoir à consommer du 'Hamets. Il avait
fait une profonde impression sur tous ses compagnons de cellule, et nombre
de juifs entamèrent ce Pessa'h une réflexion sur leur judéité,
voire un retour à des valeurs juives.
Traduit de Si'hot LaNoar, Nissan 5730.